vendredi 30 mars 2012

Ballade des Femmes de Paris François Villon ( Poète France )

François Villon Poète né au Moyen Âge à Paris en 1431 mène une vie dissipée
                                       Plusieurs fois arrêté, pour meurtre, pour cambriolage, recueilli à Blois par Charles
                                       d'Orléans, il récidive, interdit à Paris il erre. La date, peut-être 1463, le lieu de sa
                                       sépulture sont inconnus. La " Ballade " extraite de " Lais " est datée 1457.

                                                               BALLADE DES FEMMES DE PARIS

                                       Quoy qu'on tient belles langagieres
                                       Florentines, Veniciennes,
                                       Assez pour être messagieres,
                                       Et mesmement les ancïennes ;
                                       Mais, soient Lombardes, Romaines,
                                       Genevoises, à mes perilz,
                                       Pimontoises, Savoisiennes,
                                       Il n'est bon bec que de Paris

                                       De très beau parler tiennent chaieres,
                                       Ce dit on, les Néapolitaines,
                                       Et sont très bonnes caquetieres
                                       Allemandes et Pruciennes ;
                                       Soient Grecques, Egipciennes,
                                       De Hongrie ou d'autre pays,
                                       Espaignolles ou Cathelennes,
                                       Il n'est bon bec que de Paris.

                                      Brettes, Suysses, n'y sçavent guieres,
                                      Gasconnes, n'aussi Toulousaines :
                                      De Petit Pont deux harengieres
                                      Les concluront, et les Lorraines,
                                      Engloises et Calaisiennes
                                      (Ay je beaucoup de lieux compris ?)
                                      Picardes de Valenciennes ;
                                      Il n'est de bon bec que de Paris.

                                      Prince, aux dames Parisiennes
                                      De beau parler donnez le pris ;
                                      Quoy qu'on die d'Italiennes,
                                      Il n'est de bon bec que de Paris.

                                                                                                          François Villon
                                          
                                

Lettres à Madeleine 26 Apollinaire

couvre_nuque le 24 septembre le poète écrit un court billet à Madeleine.
matériel des soldats 14/18

                                           Lettre à Madeleine

                                                                                                        25 septembre 1915

            Mon amour
            On a canonné toute la journée. C'est le soir je me repose jusqu'à minuit trente où je reprends le feu avec ma pièce. Nous partons demain - pour où ? - Mon ami du génie est venu, demain il doit être à un point à lui assigné et qui aujourd'hui est encore chez les Boches. Ta dépêche ( contrôlée ) m'est venue et m'a causé une grande joie. Je t'ai aussitôt envoyé une carte postale pr t'en aviser. Le second encrier est revenu la douane militaire en a interdit l'expédition, je tâcherai de te l'envoyer en détails ou morceaux si possible, dans les limites de poids autorisé par les règlements militaires. Ce soir j'ai envoyé aussi quelques livres un roman de Quevedo, célèbre, la vie de Coleridge, le dernier n° du Mercure et l'anthologie de Figuière préfacée par Lanson, où il y a surtout de mauvais vers mais un petit nombre mérite le respect. Tu y trouveras une courte notice incomplète sur moi, ma collaboration au Matin n'est pas mentionnée et l'anthologie parut avant Alcools.
            Je suis calmé sur ton voyage. Je t'aime comme tu m'aimes : profondément et magnifiquement. Ecris-moi longuement.
            Le port de Vénus t'a été propice mon amour, tu es Vénus même et plus belle qu'aucune des représentations qu'on a fait d'elle.
            Les épreuves de la vie anecdotique sont arrivées, je les ai renvoyées. J'espère que ça paraîtra dans le numéro d'octobre. J'ai oublié de te demander mon amour quelle taille tu avais.
            Je suis fatigué ce soir mon amour de notre tir presque incessant. Demain ça va être plus terrible encore. Les Boches ont lancé des obus asphyxiants mais courts et le vent était contraire, si bien que nous n'avons rien eu.
            Avec mon képi je t'ai envoyé deux chargeurs un boche un anglais, et deux bagues. Vois si la grosse bague ovale envoyée précédemment et l'autre très anguleuse envoyée hier vont à tes frères si oui donne-les-leur. Envoie aussi mesure pr tes soeurs et ta maman.

bracelet

            La bague avec un trèfle à  4 feuilles est une petite boule de cuivre est pour toi pour qu'elle te porte bonheur, je l'ai portée près de deux mois.
            Je t'ai envoyé mon képi avec qui j'ai fait campagne jusqu'à maintenant, j'y ai rajouté les chiffres dorés et la jugulaire d'or quand j'ai été nommé logis. C'est un souvenir, c'est pourquoi je te l'ai envoyé. Il est à moi, je l'avais fait faire à Nîmes.
            Mon amour je t'aime, vois-tu, comme on n'a jamais aimé et toi aussi tu m'aimes ainsi. Je te désire de la façon la plus violente mais la plus douce et la plus patiente qui soit aussi, mais si tu savais combien j'aime ton regard découpé dans quelle photo mon amour et pourquoi n'as-tu pas envoyé la photo entière mon adorable chérie. Je te prends toute de toutes mes forces. Je mords ta bouche.

                                                                                                                      Gui 







          

jeudi 29 mars 2012

Lettres à Madeleine 25 Appolinaire


Lettre à Madeleine
coquelicots dans les champs
                                                                                                              24 septembre 1915

            Quand tu liras cette lettre souhaite que nous soyons loin dans les terres françaises. Nous partons demain en territoires occupés. On nous as monté les selles hier soir. Les paquetages sont prêts et les avant-trains sont munis de fascines pour le passage des tranchées. Je ne t'écris que ce matin 24 je n'ai pas écrit hier parce qu'un de mes amis simple sapeur projecteur mais dans le civil est secrétaire à légation de France en Chine. - ( En ce moment on me dit que nous partirons ce soir même pour les Vosges ? du côté de Remiremont ? ) Tout ça après tout on ne sait pas. En ce moment tout marche c'est fantastique comme orchestre. Des fantassins passant disent que chez les Boches aussi loin qu'on peut voir la terre est comme soulevée par les vagues. Moi je ne crois pas aux Vosges, je crois que ce sera devant nous demain.
           Je me suis interrompu pr lire à la pièce la proclamation qui sera bientôt aussi illustre que celle de la Marne, et nous reprenons le feu. Je t'écris pendant le tir et à chaque coup la lettre est couverte d'une fine poussière qui sèche l'encre. C'est très commode. Hier tu m'as envoyé tes yeux ma chérie, tes yeux merveilleux qui sont une merveilleuse artillerie... tes yeux d'extase
            Mon amour, tu partais le lendemain, tu es maintenant à Oran. Ma chérie, tes photos sont dans le porte-cartes, tout est prêt. Maintenant tu as aussi mes autres photos. Tu m'aimes admirablement, ma superbe Chimène. Mais tu as raison ni crime ni vice ne sont nécessaires à notre amour qui se suffit et englobe tout dans son unique vertu. Tu n'auras pas besoin d'être autre chose que la merveilleuse fille que tu es et la panthère n'aura besoin de se réveiller, mon adorable panthère que pour nos amours forcenées, frénétiques qui nous laisseront pantelants épuisés mais jamais rassasiés. Parle mieux ma chérie, tu as encore parfois peur de tout dire. Pourquoi ? J'adore tes mains et tout ton corps long et souple et tes cheveux sont mon extase.
            Moi aussi j'ai regardé longtemps tes yeux à la loupe. J'emporte sur moi l'adresse pour la Medjerda. Je cache mes yeux dans tes cheveux, dis toujours tout, mon amour. J'adore ta bouche et tes yeux changeants comme ton visage même et ma bouche a une soif infinie de se mouler à son moule.
            Qu'ai-je donc mentionné que tu ne saches pas et dont tu ne puisses parler parce que ça te trouble trop ?
            J'attends que tu me parles de L'Hérésiarque, m'amour ma rose mon lys et mon jasmin. Ta photo nouvelle te montre longue comme tu dis et que je ne savais pas encore car tes vêtements de voyage le dissimulaient et tes autres photos ne le montraient pas, surtout l'exquise longueur de ta jambe.

                    Panthère

            Oui, j'adore aussi notre liberté. Pardonne à mon style décousu mais je t'écris pendant le tir et je m'interromps à chaque instant pr changer les éléments du tir. Mon esclave chérie,il ne s'agit pas de vices du tout, il s'agit de notre amour, je ne souhaite que lui le plus grand, le plus varié possible et toi aussi, ô mon lys ingénu, tu ne souhaites que lui, laissons donc le mot vice de côté, nous n'aimons que nos vertus. Demain sans doute ne pourrais-je t'écrire qu'une carte. Qui sait d'où  ? ! Je t'aime tout entière de toutes mes forces c'est là notre vertu, la plus grande des vertus, l'unique vertu.
            Moi aussi il me tarde de faire de toi ma femme. Je suis comme un voyageur altéré dans le désert, il n'est pour moi qu'une oasis, c'est toi mon oasis.
            J'adore donc ta chère morsure, mon inventrice chérie.
            Il me tarde que ma panthère soit à moi, que ses rugissements ses bonds de félin m'appartiennent que comme dompteur je te maîtrise à coups de fouet s'il fallait, ma chère, ma belle, ma sauvage, mon adorable panthère.
            Et ce mot mis par toi dans ma lettre me fait penser à la si troublante histoire de Balzac Une passion dans le désert. 
            Tu dis, ma chérie, que nous faisons un couple magnifique. A toi en revient l'honneur, ma chérie, parce que tu as bien voulu me répondre en chemin de fer ; miraculeuse histoire ! Une force inconnue t'y poussait car je voyais bien que tu ne répondais pas de bon gré à un inconnu.
            Je baise ta photo, je te prends toi la plus voluptueuse des filles, la plus intelligente et la plus belle.
            J'ai peur que ton passage touchant l'Amour dans le Crime et ton âme de panthère il n'y ait un peu de jalousie. N'en aie point, m'amour adoré, il n'y a aucune aucune raison. Tout le reste m'est à jamais indifférent. C'est une sorte de musée où je n'entre jamais.
           Toi seule existe qui est tout pour moi : Panthère et Panthéon. Dieu que je t'aime. Et tes pieds tu ne veux pas m'en parler ?
           Je t'envoie un article de Vollard, le marchand de tableaux de Cézanne qui vient d'écrire des souvenirs " anthumes " sur Renoir.
           Mais Renoir qui est le plus grand peintre vivant dit beaucoup de sottises comme en disent tous les vieillards. Il faudra nous autres se garder de perdre sa jeunesse nous autres n'est-ce pas mon amour ? Je t'adore et te mords la nuque doucement, ma chérie, ma Madeleine. Je t"étreins profondément !

                                                                                                                Gui

           








  

mardi 27 mars 2012

Lettres à Madeleine 24 Apollinaire - suite et fin

Marie Laurencin
“Girl’s Head”
Watercolor, pencil, and crayon on paper
1916-18Lettre à Madeleine
        Marie Laurencin                                                    ( suite 21 septembre 1915 )


            Tu pourras jouer Phèdre, j'ose défier Vénus à la lutte, ma fougueuse esclave.Tu as raison de tout exprimer, nous nous aimerons davantage à avoir plus de secrets communs. J'envie ma photo qui a tes seins adorables. Dis que je ne me trompe pas non plus sur tes seins et je prends ta bouche aussi longuement et aussi follement que tu me la donnes.

                                                                                                              Gui

            P.S. Je t'ai envoyé aujourd'hui deux porte-plume, l'un balle boche et balle anglaise, l'autre balle boche et balle belge. La balle belge est arrondie, la balle anglaise est plus longue que la balle boche..Plus 1 balle en fer, clou de cheval à moi, une bague à mes initiales à moi, une bague armoriée - C'est un graveur qui est resté très peu de temps qui les a gravées, je n'ai pas eu le temps de rien lui faire faire pr toi  - plus une grosse bague ovale et une bague où j'ai mis un grain de vrai corail trouvé par terre, c'est pour toi.

2è Post-Scriptum. Il y a aussi dans le paquet un carnet ou il y a un cours d'hippologie et un cours de topographie, garde-le moi comme souvenir de ma préparation militaire, plus un foulard anglais avec Tipperary dessus. C'est pr toi et un précieux spécimen de l'imagerie de cette guerre.


          ( note hors texte : le thème des Neuf portes " apparaît déjà dans le poème destiné à Lou. Celui qui suit adressé à Madeleine est moins détaillé )

          
                                                  LES NEUF PORTES DE TON CORPS
Ce poème est pour toi seule Madeleine
                                              Il est un des premiers poèmes de notre désir
                                              Il est notre premier poème secret à toi que j'aime
                                              Le jour est doux et la guerre est si douce. S'il fallait en mourir !!

                                                                                      *
                                              Tu l'ignores, ma vierge ? à ton corps sont neuf portes
                                              J'en connais et deux me sont célées
                                              J'en ai pris quatre, j'y suis entré n'espère plus que j'en sorte
                                              Car je suis entré en toi par tes yeux étoilés
                                              Et par tes oreilles avec les Paroles que je commande et qui
                                                    sont mon escorte

                                                                                       *
                                              Oeil droit de mon amour première porte de mon amour
                                              Elle avait baissé le rideau de sa paupière
                                              Tes cils étaient rangés devant comme les soldats noirs peints
                                                     sur un vase grec, paupière rideau lourd
                                              De velours
                                              Qui cachait ton regard clair
                                              Et lourd
                                              Pareil à notre amour.

                                                                                        *

                                             Oeil gauche de mon amour deuxième porte de mon amour
                                             Pareille à son amie et chaste et lourde d'amour ainsi que lui
                                             Ô porte qui mène à ton coeur mon image et mon sourire qui luit
                                             Comme une étoile pareille à tes yeux que j'adore
                                             Double porte de ton regard  je t'adore

                                                                                           *

                                             Oreille droite de mon amour troisième porte
                                             C'est en te prenant que j'arriverai à ouvrir entièrement 
                                                    les deux premières portes
                                             Oreille porte de ma voix qui t'a persuadée
                                             Je t'aime toi qui donnes un sens à l'Image grâce à l'Idée
                                        Daumier - Au théâtre                                 
                                                                                           *
                                             Et toi aussi oreille gauche toi qui des portes de mon amour est
                                                        la quatrième
                                             Ô vous, les oreilles de mon amour je vous bénis
                                             Portes qui vous ouvrîtes à ma voix
                                             Comme les roses s'ouvrent aux caresses du printemps
                                             C'est par vous que ma voix et mon ordre
                                             Pénètrent dans le corps entier de Madeleine
                                             J'y entre homme tout entier et aussi tout entier poème
                                             Poème de son désir qui fait que moi aussi je m'aime

                                                                                            *

                                             Narine gauche de mon amour cinquième porte de mon amour
                                                     et de nos désirs
                                             J'entrerai par là dans le corps de mon amour
                                             J'y entrerai subtil avec mon odeur d'homme
                                             L'odeur de mon désir
                                             L'âcre parfum viril qui enivrera Madeleine

                                                                                             *

                                              Narine droite sixième porte de mon amour et de notre volupté
                                              Toi qui sentiras comme ton voisin l'odeur de mon plaisir
                                              Et notre odeur mêlée plus forte et plus exquise qu'un printemps
                                                      en fleurs
                                              Double porte des narines je t'adore toi qui promets tant de
                                                      plaisirs subtils
                                              Puisés dans l'art des fumées et des fumets

                                                                                              *

                                              Bouche de Madeleine septième porte de mon amour
                                              Je vous ai vue, ô porte rouge, gouffre de mon désir
                                              Et les soldats qui s'y tiennent morts d'amour m'ont crié
                                                   qu'ils se rendent
                                              Ô porte rouge et tendre

                                                                                            *

                                              Ô Madeleine il est deux portes encore
                                              Que je ne connais pas
                                              Deux portes de ton corps
                                              Mystérieuses

                                                                                             *
                                               
                                                                                
                                                                                                Castalie - Vénus
                                                                                           
                                            Huitième porte de la grande beauté  de mon amour
                                            Ô mon ignorance semblable à des soldats aveugles parmi
                                               les chevaux de frise sous la lune liquide des Flandres à l' agonie !
                                            Ou plutôt comme un explorateur qui meurt de faim de soif
                                                  et d'amour dans une forêt vierge
                                            Plus sombre que l'Erèbe
                                            Plus sacrée que celle de Dodone
                                            Et qui devine une source plus fraîche que Castalie
                                            Mais mon amour y trouverait un temple
                                            Et après avoir ensanglanté le parvis sur qui veille le charmant
                                                    montre de l'innocence
                                            J'y découvrirais et ferais jaillir le plus geyser du monde
                                            Ô mon amour, ma Madeleine
                                            Je suis déjà le maître de la huitième porte

                                                                                          *

                                           Et toi neuvième porte plus mystérieuse encore
                                           Qui t'ouvres entre deux montagnes de perles
                                           Toi plus mystérieuse encore que les autres
                                           Porte des sortilèges dont on n'ose point parler
                                           Tu m'appartiens aussi
                                           Suprême porte
                                           A moi qui porte
                                           La clef suprême
                                           Des neuf portes

                                                                                         *

                                          Ô portes ouvrez-vous à ma voix
                                                    Je suis le Maître de la Clef

                                                                 
                                                                                                                    G.A.
                                           
                                                                                                                        
                                                                                             
                                                                                                                                                                                                                                             















lundi 26 mars 2012

Les Français et nous Divagations Miguel de Unamuno ( conte Espagne suite et fin )

Les Français et Nous  Divagations
                                      ...........   2 suite

            Les uns affirmaient que la colline avait été réduite en poussière ; d'autres relevaient les impacts causés par les jets de pierre lors de l'explosion. Mais, quelques jours plus tard, on assura que des bergers avaient vu la colline, toujours à sa même place. La nouvelle une fois confirmée, une grande indignation s'éleva dans la population.
            Ce n'était pas possible ! La colline devait avoir été pulvérisée, les formules inscrites au tableau noir de don Pérez étaient infaillibles.
            Une main étrangère avait dû mouiller l'explosif, la main d'un enchanteur malfaisant, ennemi de don Pérez et jaloux de sa renommée.
            L"affaire se passant en Espagne, on savait bien quel pouvait être cet enchanteur : le Gouvernement.
            Aux Cortès et dans les cafés, l'opinion publique se prononça contre lui,et les journaux mirent l'accent sur la conduite inconsidérée de ce malfaisant personnage qui s'obstinait à vivre en complet divorce avec l'opinion publique, si experte en chimie, comme elle l'est en Espagne, surtout depuis qu'elle a été instruite par l'éminent géomètre don Lopez et le non moins éminent théologien don Rodriguez.
            Dans cette campagne de presse, on fit intervenir Colomb, Cisneros, Michel Servet, les bataillons de l'infanterie des Flandres, le Salado, Lépante, Otumba et Wad-Ras, les théologiens du concile de Trente, le courage de l'infanterie espagnole qui rendit vaine la science du grand capitaine du siècle. Pour ce motif, on ne manqua pas d'attirer, une fois de plus, l'attention sur l'absence de patriotisme de ceux qui ne juraient que par l'étranger, alors que nous avions bien mieux chez nous, et on rappela le cas du pauvre don Fernandez, mis à l'écart, inconnu dans son ingrate patrie, illustre hors des ses frontières et dont les ouvrages, acquis seulement par les collectivités, sont traduits dans toutes les langues savantes, y compris le japonais et le bas breton.
            Le pauvre don Pérez, lâchement attaqué, se proposa de venger l'honneur de l'Espagne et, comme il avait l'intention, afin de démontrer l'efficacité de son explosif, de faire sauter le rocher de Gibraltar et de démasquer le Gouvernement, on le présenta à la députation aux Cortes.
                                                              
                            
                        Le rocher de Gibraltar et ses macaques

            Les Cortes sont une académie où se réunissent pour discuter tous les savants d'Espagne, assemblée qui poursuivant les traditions glorieuses des conciles de Tolède, tient tantôt du congrès, tantôt du concile où s'élucident les problèmes théologiques, comme il arriva en 69.
            Pendant que les amis de don Pérez présentaient sa candidature, l'éminent toréador Senorito, vivant exemple de l'association des armes et des lettres, sentit bouillir son sang et, en sortant d'une course de taureaux où il avait enthousiasmé le public en estoquant, avec une élégante philosophie, ses six taureaux, se rendit à un meeting où il prononça un discours éloquent en faveur de la candidature de don Pérez. Après un couplet en l'honneur de la patrie, Senorito déroula la muleta, fit une passe en l'honneur de l'Espagne, une autre de " poitrine " pour Gibraltar et ses Anglais, une troisième de" mérite " pour don Pérez, et soutint une discussion brillante, bien que quelque peu décousue, sur l'importance et le caractère de la chimie puis, pour terminer, conclut en donnant au Gouvernement une estocade jusqu'à la garde.
            Le public hurlait : Ole, mon beau ! et réclamait pour lui l'oreille de l'animal, mêlant les noms de Pérez et de Senorito dans ses acclamations.
           A cette réunion assistait aussi le grand organisateur de la publicité, le barnum, le très populaire imprésario, don Carrascal qui avait l'intention d'emmener dans une  tournée à travers l'Espagne le savant don Pérez, comme il l'avait déjà fait pour le grand poète national.
            Le brave don Pérez se laissait faire, tiré de tous côtés par ses admirateurs et sans savoir ce qui en adviendrait.
           Cependant ni l'éloquence tribunitienne du toréador Senorito, ni l'activité du superpopulaire Carrascal, ni l'appui du grand leader politique Encinas ne firent bouger le Gouvernement qui continua, selon sa coutume, à manger à deux râteliers et à rester sourd à la voix du peuple.
            Et le rocher de Gibraltar est toujours debout avec ses Anglais !

            Convenons que seul un Français est capable,après avoir accumulé un tel amas de sottises, en particulier celle de nous présenter un torero tribun, discourant en faveur de la candidature d'un savant, de présenter pareil conte comme caractérisant l'essence même de l'Espagne. Affaires de Français !
            Mais, monsieur, quand nos voisins apprendront-ils à nous connaître pour le moins aussi bien que nous nous connaissons nous-mêmes ?


                      Miguel de Unamuno
        

dimanche 25 mars 2012

Les Français et nous - Divagations Miguel de Unamuno ( conte Espagne )

Annielamarmotte, Le poids de la cultureLes Français et Nous
                                      Divagations.
(conte paru dans El Nervion, le 28 février 1893 )


            On sait que nos voisins, les Français, sont incorrigibles quand ils sont occupent de nous. Pour eux, parler de l'Espagne, c'est mettre les pieds dans le plat.
            Parmi les témoignages innombrables à l'appui de cette assertion, je livre au lecteur la traduction au pied de la lettre de ce conte qu'un auteur français donne pour particulièrement caractéristique de l'Espagne. Le voilà :

            Don Pérez était un noble castillan, voué corps et âme à la science et que ses compatriotes tenaient pour entièrement dépourvu de vanité.
            Il passait ses nuits et ses jours absorbé dans l'étude d'un important problème de chimie qui, pour le profit et la gloire de sa chère Espagne, devait le conduire à la découverte d'un explosif nouveau appelé à rendre inutilisables tous ceux inventés avant lui.
            Le lecteur qui se figurerait que notre Pérez ne sortait jamais de son laboratoire, manipulant cornues, alambics, creusets, réactifs et précipités, prouve qu'il est bien mal informé des choses de l'Espagne.
            Un véritable Espagnol ne saurait s'abaisser à des manèges de droguiste, pas plus qu'à envisager d'une façon aussi terre à terre la prééminence de la science. L'Espagne ne fut-elle pas une pépinière de théologiens ?
            Don Pérez passait " ses heures mortes ", comme disent les Espagnols, devant un tableau noir, à se torturer les méninges et à tracer formules sur formules. Il n'aurait jamais consenti à entacher ses recherches des bassesses de la réalité. Il n'oubliait pas l'aventure de Don Quichotte lapidé par des galériens infâmes et n'acceptait pas qu'on puisse ainsi se conduire avec lui. Il abandonnait aux Sancho Pança de la science le tablier et le laboratoire et se réservait l'exploration de la caverne de Montésinos.
            Pareille méthode est bonne pour les gens arriérés vivant dans les ténèbres et n'étant pas nés comme l'immense majorité des Espagnols, en possession de la vérité pure ou l'ayant perdu par leur orgueil.
            Après tant d'efforts, don Pérez découvrit la formule tant souhaitée et le jour où elle fut rendue publique fut, pour toute l'Espagne, un jour de profonde allégresse. On pavoisa, on lança des fusées, on sortit les géants et, surtout, il y eut des courses de taureaux. Des fanfares défilèrent joyeusement dans les rue, aux sons de l'hymne de Riego.
            Les Cortès décidèrent de couronner de laurier, au Capitole de Madrid, don Pérez, qui ferait sauter le rocher de Gibraltar avec tous ses Anglais, ou pour le moins la grande montagne du Retiro de Madrid.
            Dans les villages, les boutiques de cordonniers et de barbiers s'ornaient des portraits de don Pérez et, dans de très nombreux foyers, on trouvait les numéros de La Lidia donnant le portrait de don Pérez voisinant tantôt avec celui du prétendant don Carlos.Un nouvel anis fut baptisé du nom d'"Anis explosif Pérez
            Il ne manqua cependant pas de Sanchos et d'envieux sournois pour jeter de l'eau sur l'enthousiasme populaire, mais dès que les journaux eurent publié les articles de l'éminent géomètre don Lopez et du non moins éminent théologien don Rodriguez, rompant des lances en faveur du nouvel explosif, les mécontents s'enfermèrent dans le silence et une sourde opposition. Vint le jour des essais. Tout était prêt pour faire sauter une petite colline, située dans les plaines de la Manche, et il ne manqua pas de fanatiques pour mettre avec Pérez le feu à la mèche.
            Lorsque celle-ci commença à brûler, un formidable ole ! ole !jaillit de la multitude qui de loin assistait aux essais. Des spectateurs pâlirent.
            Quand se produisit l'explosion, on entendit un bruit semblable à un coup de tonnerre, une immense colonne de fumée s'éleva et, quand elle se dissipa, apparut, auréolée de gloire, la figure de don Pérez. La foule l'acclama frénétiquement , poussa des vivats en l'honneur de sa mère et de son nom de baptême, et le porta en triomphe, tout comme dans l'arène, Frascuelo venant de tuer son taureau suivant toutes les règles de la métaphysique tauromachique. Partout on n'entendait que : Ole ! Vive la glorieuse Espagne !
            Les journaux profitèrent de cette occasion.

                                                                             
                                                                                           .......... ( à suivre )

Lettres à Madeleine 24 Apollinaire


Ensemble de bagues réalisées à partir de métal récupéré.Lettre à Madeleine
( Le 19 au soir le poète envoie une 3è lettre à Madeleine "Je pense que nous commençons ce soir...Je vous ai envoyé ce soir un autre encrier fusée de 150 mais sans graduation, le tout posant dans un  culot de 77..." Son imagination vagabonde " ... Je t'imagine lisant mes lettres dans ton lit, tes cheveux dénoués et ton sein fripon qui se soulève... " Il s'inquiète " ... Ton idylle un peu jalouse avec les colchiques m'a beaucoup touché..
... mais prends aux colchiques, c'est je crois un poison violent... Il me tarde que cette chose actuelle ait eu lieu... " --- 20 septembre de Foix à Oran les lettres Madeleine tardent un peu puis il explique " ... J'ai publié chez Michaud ( 1910 ) un petit livre très illustré de documents portraits etc, intitulé Le Théâtre italien , j'y ai traduit un acte du scénario d'une comédie ressortissant à l'art scénique improvisé de la Commedia dell' arte. Le titre était autant qu'il m'en souvienne Colombine soldat par amour c'était assez amusant... "  et il joint des objets martelés dans des " obus boches de 150 ".



                                                                                             21 septembre 1915

            Mon amour, ta lettre du 17, lettre de ton retour de Narbonne m'a fait un plaisir inimaginable, tu es vraiment digne de moi, de nos plaisirs futurs et actuels, tu es merveilleuse, tu te prêtes au plus charmant commerce qui soit et nos fiançailles sont exquises grâce à ton âme si ouverte à notre amour et à ton corps si prêt à suivre le mouvement de nos âmes.Je te vois lisant dans ton lit, mes lettres, tu es l'image même de la volupté, mais de la jeune volupté.Moi aussi j'ai appris à discerner un peu les mouvements de ton désir à ton écriture, mais peut-être pas autant que toi, si pourtant autant. Je ne crains donc plus de te troubler et du moment que tu aimes notre volupté nous pouvons en parler et cela nous servira plus que tout pour nous connaître et donner à notre amour le plus de vérité, le plus de vie possible. Il est certain que seule Madeleine peut m'aimer comme je suis aimé et je ne connaissais rien à l'amour avant toi, c'est toi qui est l'innocence même qui me l'apprends et quelle leçon exquise.
            Oui, tu as bien compris pourquoi j'étais content que tu fusses vendéenne. En effet les Vendéennes doivent savoir aimer.Le maraîchinage est une vieille coutume de Vendée, elle se perd ou plutôt devient vulgaire et immorale sous l'influence des préjugés modernes et misérables.
            Le maraîchinage était et est encore un peu, l'ensemble des us et coutumes vendéens du baiser avant le mariage et même avant les fiançailles.Les filles et les garçons se baisaient sur la bouche de longues heures durant et apprenaient ainsi des finesses qui embellissaient leur race sans mièvrerie, puisqu'une coquetterie si pleine d'abandon est charmante mais non mièvre.L'art des baisers de la langue se raffinait ainsi suprêmement et on ne retrouverait un art aussi complet du baiser lingual que chez les Slaves de la Pologne et des Balkans. Ces quelques mots ne te donnent qu'une vague esquisse du maraîchinage vendéens sur lequel des érudits prudes ou non ont entassé déjà de gros volumes.
            Note que du temps du maraîchinage la débauche était moins fréquente que maintenant en Vendée et l'était encore moins que dans les autres provinces françaises car la sensualité n'est pas la débauche et s'accorde parfaitement avec l'intelligence. Les Athéniens ont atteint le plus haut degré de civilisation par leur raffinement et leur sensualité en demeurant les gens les plus spirituels du monde et sans qu'on puisse les accuser spécialement de débauche puisque les courtisanes mêmes étaient à Athènes par leur intelligence et leur harmonie infiniment respectables et respectées.
            Tu m'as mis au courant ma chérie de la naissance en toi de la Volupté. Je veux que tous les mouvements où ton corps et ton âme s'unissent pour ton plaisir en moi, me soient réservés au point que ma pensée seule les suscite en toi et que pensant à moi tu n'aies qu'à serrer ces jambes, que tu me redonnes encore dans ta lettre, tu n'aies qu'à les serrer, dis-je, pour que la volupté te secoue comme l'aquilon un roseau, ou plutôt une rose !
            Ne crains pas non plus de te troubler, je te l'ai écrit, je suis mon maître autant que le tien, mais quelle adorable idée tu as de me faire dormir sur tes seins, dans tes bras serrés en baisant mes cheveux.
            N'oublie pas cependant que quand je pourrai dormir ainsi c'est que toi aussi mon amour tu auras bien sommeil, va.
            Un poème secret joint à ma lettre te parle des neuf portes.Tu fais bien de tout me dire et j'adore, mon amour, cet amour que tu inventes et peu à peu tu m'apprendras de l'amour autant que je t'en apprendrai et c'est vraiment exquis. Et que j'aime ton trouble, tes bouleversements, tes agitations amoureuses, mon amour, je prends ta bouche et bois ton âme jusqu'à ce que tu t'évanouisses. Oui j'ai goûté ton baiser-friandise avec une vraie passion de sauvage c'est jusqu'à présent le plus grand plaisir de ma vie et le plus inattendu. Il n'y a plus que la réalité de ton corps qui puisse je crois, être plus fort que ce baiser inventé par ton innocence. Mais, il est vrai que ton âme recèle sans doute des richesses encore plus inattendues. Ne dis-tu point que tu veux encore inventer des baisers. C'est plus que du talent, mon amour, tu as le génie de l'amour.
            Oui, je pense à notre vie future et nous en parlerons longuement lors de ma permission.

                                                         
                                                                                            ........ ( à suivre )