lundi 25 février 2013

Lettres à Madeleine 64 Apollinaire




                                                       Lettre à Madeleine

                                                                                                          23 fév. 1916

             Mon amour très chéri,
             J'ai de tes lettres. Je t'adore mon petit Madelon.
             Il fait froid, il a neigé toute la journée.
             J'ai fait ce soir un petit tour vu de jolis balcons, jolie maison à mansarde, et avant marché dans les terrains labourés.
             Le pays est plantureux et plein d'agréables perspectives. Mais enfin c'est toujours la guerre.
             Les habitants, car il y en a, sont habitués. Nous aussi d'ailleurs.
             J'ai commencé la lecture d'une chose bien démodée et bien tordantes : " Les Chasses du fameux tueur de lions Gérard ". En ce temps-là les lions devaient se balader du côté de Lamur !
             J'ai vu aussi un journal qui m'a montré que les Boches doivent travailler salement l'opinion. Ce journal qui s'appelle Le journal du peuple est à mon avis une ignominie et que de choses louches il révèle !
Ça m'a dégoûté.
             Ah ! la suppression de la presse aurait été à mon sens plus habile que sa censure et le trop grand nombre d'embusqués permet à ce mauvais état d'esprit sûrement entretenu, attiser pour ainsi dire, de se faire jour.
             D'un côté on voit trop de particularisme réactionnaire chercher à monopoliser le patriotisme, d'un autre côté les journaux bourgeois racontent des fumisteries comme si les soldats étaient assez bêtes pour les croire. Ces 2 extrêmes ont facilité la naissance d'un mauvais esprit qui perce et qu'on devrait vite étouffer de n'importe quelle façon mais le supprimer.
            On n'imagine pas ce que les cajoleries faites aux neutres nous font du tort.
            Aimables et inflexibles voilà ce que devraient être nos gouvernements à l'égard des neutres.
            Jean ne doit pas être mal à Salonique.
            Vous a-t-il écrit depuis son arrivée ?
            Comment vont les petits ?
            Je te prends doucement dans mes bras, mon amour, et te berce, je t'aime.


                                                                                                                 Ton Gui


                                                                                                  Aux Armées 23 fév. 1916

            Mon amour très chéri,
            Flapi par trois jours de marche. Le repos est fini.
            Serons-nous dans un bon secteur ? J'ai guéri ma grippe avec du rhum et je vais bien maintenant. Suis frais et dispos.
            Pendant tout ce temps, mon amour, pas pu t'écrire. On est comme inexistants, des Bohémiens. Je lisais tes lettres et n'avais pas le temps pas la force de répondre. J'ai couché dans des hameaux invraisemblables. Il me semble même que je t'ai écrit en route, mais n'en suis pas sûr. Si bien qu'en tout ceci je vis dans un rêve. Il me semble que je traîne mes pieds dans la boue des grands chemins depuis un temps infini. Je deviens un automate, sans pensée véritable. J'ai oublié les noms. Si tu veux te rendre compte de cela lis Servitude et Grandeur militaires de Vigny. Quel admirable chose ! quel livre. Dire que je n'avais pas lu cet ouvrage qui est peut-être le chef-d'oeuvre de la littérature française au 19è siècle. Je le lis par petits bouts avant de dormir et il détruit l'admiration ( moyenne au demeurant ) pour Villiers de l'Isles-Adam qui sort entier de là. Mais Vigny quel merveilleux conteur qui pense et sait, dire que la scène historique du pape et de Napoléon n'est que là. Dire que chaque ligne de ce livre est un merveilleux enseignement. Que je regrette de ne m'être pas pénétré de cette merveilleuse chose avant la guerre. Comme je l'eusse encore mieux connue que je ne la connais.
            Toi mon amour sois calme, ne m'écris pas de choses inquiètes. Sois gentille. Écris-moi des choses littéraires ou autres qui peuvent élever nos pensées.
            Mais mon amour Le poète assassiné n'est pas un livre terrible : c'est un recueil comme l'Hérésiarque, mais qui contient plus de choses humoristiques que l'Hérésiarque. Il a pris titre de la première nouvelle qui est plus longue au demeurant que celle de l'Hérésiarque, et d'un genre nouveau, c'est un essai de nouvelle lyrique je l'ai tenté déjà dans " Que Vlo-ve ? " et " La Serviette des poètes " et ici c'est une tentative de nouvelle plus lyrique avec un élément de satire. J'oublie si vite en ce moment que j'ai complètement oublié les poèmes sur " Paris "  et le " Vigneron " dont tu me parles.
            L'histoire des Praille m'a amusé mais je n'aime pas autant Maupassant qu'on fait d'habitude.. Je ne sais pourquoi par exemple, mais c'est comme ça. C'est un conteur vigoureux mais son ton est à mon avis de ce ton bourgeois de nouvelles journalistiques du 19è siècle qui ne me plaisent point quoique j'en reconnaisse les mérites.
            Ne te préoccupe pas des permissions puisque je ne suis pas au moment d'en avoir.
            Je ne me souviens plus de l'histoire de la femme du chef de gare.
            D'autre par, mon cher Madelon, ta jalousie n'est pas gentille. Je te défends d'être jalouse.
            J'ai vu ce matin une jolie porte Louis XIII pas mièvre du tout, à gauche une femme mythologique à demi-nue avec tunique sous les seins jusqu'à mi-jambes et de l'autre côté un personnage Louis XIII costume du temps du Menteur, de Corneille.
            Hier dans un autre patelin une église pas très curieuse mais avec une jolie sculpture encastrée dans la muraille.
            Je crois que  bientôt j'aurai le temps de t'écrire très longuement et d'écrire longuement pour moi aussi.
            Je prends ta bouche.


                                                                                                           Gui

                                                       
                                                                                                           25 fév. 1916

            Mon amour,
            J'ai reçu les cigarettes et le carnet.
            Les permissions pr l'Algérie sont rétablies.
            Je n'ai pas le temps de t'écrire longuement, mon petit amour chéri.
            Je le ferai dès que je pourrai.
            Neige, mais ne t'inquiète pas surtout ne t'inquiète pas.
            En effet la guerre devient violente. Ce sont peut-être, qui sait ses dernières convulsions.
            Je t'enverrai désormais, des cartes ou enveloppes avec des cachets de secteur postal pr en faire collection. Ramasse-les aussi. Il faut les enveloppes ou les cartes entières.
            Je t'adore.


                                                                                                                  Ton Gui


                                                                                                               27 fév. 1916

            Mon amour, balade dans la neige. J'ai tes lettres des 19 et du 20 - l'histoire de la dame à l'esprit ouvert et de sa bonne est drôle. A ce propos, sais-tu bien ce que signifie l'expression " en bataille "  que tu as employée à propos du nez de cette dame ? Cette expression s'applique à une formation de cavalerie, dans l'infanterie on dit " en ligne ". Le contraire est en colonne. Les gendarmes portaient le bicorne " en bataille " les généraux le portent " en colonne ". Tu es mignonne comme tout, mon amour et ta lettre est très gentille. Je vais cesser de t'écrire parce que je suis fatigué et vais aller me coucher. Demain je ne sais où nous irons. Peut-être pas dans un bon endroit. Je t'embrasse ma chérie. Je t'embrasse gentiment. Je ne veux pas que Marthe t'arrache les cheveux. Je ne comprends pas qu'une fille si spirituelle qu'elle et qui a un sens si fin de la coquetterie s'amuse à se déformer le nez, arrache les cheveux etc...
            Quand je viendrai en permission c'est moi qui la tartinerai d'importance mais pas sur le visage.
            Je t'embrasse passionnément. Louise est bien gentille de faire la jolie photographie.
            Je prends ta bouche.


                                                                                                                      Gui

                                                                                                                28 février 1916

            Mon amour, je t'avise en toute hâte de notre changement de secteur postal. C'est maintenant Secteur 130 ( cent trente ).
            Je t'écrirai plus longuement demain je l'espère.

                                                                                                             Ton Gui à toi


                                                                                                                  6 mars 1916

            Mon amour
            ne t'inquiète pas. Je n'ai pas eu le temps de t'écrire. Dès que je pourrai le ferai. J'ai reçu tes chères lettres. Écris toujours et ne t'inquiète pas.
            Il fait froid. Il y a de la neige, je ne suis plus grippé. Je vais très bien mais n'ai pas de temps du tout.
            Baisers.

                                                                                                                Ton Gui

           Remets Secteur 139


                                                                                                           10 mars 1916

            Mon amour, j'ai tellement marché que je n'ai pu écrire. Une carte il y a quelques jours. C'est tout. J'ai eu tes lettres exquises. J'ai vu la ville royale, sa cathédrale et j'ai ramassé des fragments de vitraux. J'ai vécu 2 jours de cette vie singulière de la ville sous les obus. J'ai visité la cathédrale avec le gardien M. Huart l'architecte et M. Gulden, un anglais propriétaire de la marque Heidsieck. J'ai déjeuné au Lion d'Or en face, à l'intérieur la cathédrale a peu souffert au-dehors tout ce qui a été fait en bois a brûlé. Un seul obus de 77 a troué la voûte d'un très petit trou qu'on ne voit qu'à peine près d'un pilier. A l'intérieur les boiseries Louis XV près du porche ont brûlé ( incendie pas obus ) et ont découvert des statues que le feu a malheureusement très endommagées, la rose de vitrail qui était si belle a été en partie détruite du fait de l'incendie, les vitraux du choeur dits de St Louis ( 1227 ) sont quasi intacts ainsi que l'ecclesia remensis. Du reste de nos cantonnements n'ai rien à dire et n'en peux parler mais vu la jolie église. Nous repartons demain sur les routes du front et cette situation d'Errant vous crée une mentalité très détachée de tout.
            J'ai fait aujourd'hui, ce matin, quelques petits poèmes pr peintres. Il y avait longtemps que je n'avais plus rien fait.


                                                           Poèmes de Peintures
1
            2 lacs nègres
                           Entre une forêt
                                            Et une chemise qui sèche

2
            Bouche ouverte sur un Harmonium
                           C'était une voix faite d'yeux
                                     Tandis qu'il traîne de petites gens

3
            Une petite vieille au nez pointu
                        J'admire la bouillotte d'émail bleu
                                   Une femme qui a une gorge épatante

4
            Un monsieur qui se rase près de la fenêtre
                       Il est en bras de chemise
                                    Et il chante un petit air qu'il ne sait pas très bien
              Ça tout un opéra

              Inscriptions à broder sur un 
                                   ( avec d'autres ornements )

            Je suis la discrète balance
            De ce que pèse ta beauté

                                                       Inscription pour des gravures

1
            Vous qui m'écoutez Belle
            Bien que je sois bien loin

2
            Comme un grave empereur
            Qui saurait l'avenir
                                                                                                                   
3
            Une créole à La Havane
            Créée par Dieu l'amour la damne

4
            Allô la Destinée
            Comment envoyer des baisers

            Mon amour chéri, on avait parlé avec ta mère de la D.E.S. la Déesse comme on dit et on n'avait pas trouvé la signification  de cette abréviation païenne ; ça signifie Direction des Étapes et Services.
            Je t'adore mon amour et ferme ma lettre parce que je dois faire ma cantine.
            Je t'aime mon amour.


                                                                                                                     Gui

           





































           
           






























































       

dimanche 24 février 2013

La femme de l' autre et le mari sous le lit 2 Fiodor Dostoïevski ( Nouvelle Russie )


                                                      La femme d'un autre et
                                                                         le mari sous le lit   ( 2 suite )

            Du bruit et des rires retentirent : deux jolies jeunes filles sortirent sur le seuil ; tous les deux se précipitèrent vers elles.
            - Ah ! que faites-vous ?
            - De quoi vous mêlez-vous ?
            - Ce ne sont pas elles !
            - Et bien, vous n'êtes pas tombé sur celles que vous cherchez. Cocher...
            - Où allez-vous mademoiselle ?
            - A Pokrov. Assieds-toi Annouchka, je te dépose.
            - Oui mais je vais de l'autre côté. Allez, file cocher !
            Le fiacre démarra.
            - D'où viennent-elles ?
            - Mon Dieu ! Ah, mon Dieu ! ne faudrait-il pas aller là-bas ?
            - Où ?
            - Mais chez Bobynitsyne.
            - Non, c'est impossible.
            - Pourquoi ?
            - J'irais volontiers, mais elle trouvera alors autre chose. Elle... elle s'en tirera, je la connais ! Elle dira qu'elle est venue exprès pour m'attraper avec quelqu'un, et les catastrophes s'abattront sur ma tête !
            - Et qui sait ! peut-être est-elle là ! Mais vous n'avez qu'à aller, je ne sais pourquoi d'ailleurs, vous n'avez qu'à aller chez le général.
            - Mais il a déménagé !
            - Peu importe, vous comprenez ?  Elle y est allée, et bien allez-y vous aussi, vous avez compris ? Faites en sorte de ne pas savoir, paraît-il, que le général a déménagé. Faites comme si vous alliez chercher votre femme chez lui, etc...
            - Et ensuite ?
            - Et bien ensuite vous prenez qui de droit la main dans le sac chez Bobynitsyne, que diable, qu'est-ce que vous êtes stup...
            - Et qu'est-ce que cela peut vous faire que je la prenne la main dans le sac ? Vous voyez, vous voyez !...
            - Quoi, quoi mon bonhomme ? Quoi ? Vous recommencez comme tout à l'heure ? Ah, Seigneur, Seigneur ! Vous n'avez pas honte, vous êtes un homme ridicule, vous êtes un homme stupide !
            - Bon, mais pourquoi cela vous intéresse-t-il tant ? Vous voulez savoir...
            - Savoir quoi ? Quoi ? Oh, que le diable vous emporte ! Il s'agit bien de vous maintenant, j'irai seul. Allez, filez ! Allez surveiller là-bas, courez, ouste!...
            - Cher monsieur, vous vous égarez, si je puis dire, s'écria le monsieur au raton pris de désespoir.
            - Et alors, je m'égare, et alors ? prononça le jeune homme en serrant les lèvres et en agressant dans sa rage le monsieur au raton, et alors ? Je m'oublie devant qui ?! tonna-t-il en serrant les poings.
            - Mais, cher monsieur, permettez...
            - Qui êtes-vous, vous devant qui je m'égare ? Comment vous appelez-vous ?
            - Je ne sais ce dont il s'agit, jeune homme. Pourquoi vous donner mon nom ?... Je ne peux le révéler, j'irai plutôt avec vous. Allons-y, pas d'atermoiements, je suis prêt à tout... Mais croyez bien que je mérite des propos plus convenables? Nulle part il ne faut perdre sa présence d'esprit, et si quelque chose vous trouble, je devine quoi, du moins ne faut-il pas s'égarer... Vous êtes encore un homme très jeune !...
            - Peu m'importe que vous soyez vieux. C'est inouï ! Filez, qu'avez-vous à courir ici ?...
            - Et pourquoi serais-je vieux ? Vous parlez d'un vieux ? Bien entendu du fait de mon grade... mais je ne cours pas...
            - Cela se voit, mais disparaissez...
            - Non, cette fois je vais avec vous. Vous ne pouvez me l'interdire, je suis également impliqué. Je vais avec vous...
            - Bon, mais doucement, tout doucement... Taisez-vous !...
            Tous les deux gravirent le perron et empruntèrent l'escalier jusqu'au deuxième étage. Il faisait assez sombre.
            - Halte ! Avez-vous des allumettes ?
            - Des allumettes, quelles allumettes ?
            - Vous fumez le cigare ?
            - Ah oui ! J'en ai , j'en ai, les voilà, tenez, bien... attendez... Le monsieur au raton s'agita.
            - Pouah ! qu'es-ce que vous êtes stup... que diable ! il me semble que c'est cette porte...
            - Oui, oui, oui, oui, oui...
            - Oui, oui, oui... Qu'est-ce que vous avez à vociférer ? Chut !
            - Cher monsieur, c'est à contre-coeur que je... Vous êtes un insolent, voilà !...
            La flamme jaillit.
            - Tenez, nous y sommes, voici la plaque de cuivre, Bobynitsyne ! Vous voyez, Bobynitsyne ?...
            - Je vois, je vois...
            - Si-len-ce ! Quoi, elle est éteinte ?
            - Oui.                                                                                            
            - Il faut frapper ?
            - Oui, il le faut, répliqua le monsieur au raton.
            - Frappez !
            - Non, pourquoi moi ? A vous de commencer, à vous de frapper...
            - Froussard !
            - Froussard vous-même !
            - Fi-chez-le-camp !
            - Je regrette presque de vous avoir confié un secret ; vous...
            - Je ? Et bien je ?
            - Vous avez profité de mon désarroi ! Vous avez vu que j'étais en plein désarroi...
            - Je n'en ai rien à faire ! Cela me fait rire, un point c'est tout !
            - Pourquoi êtes-vous ici ?
            - Et vous donc, pourquoi ?
            - Belle morale ! remarqua indigné le monsieur au raton.
            - Allons, que vient faire ici la morale ? Qu'est-ce que vous cherchez ?
            - Voilà ce qui est immoral !
            - Quoi ?!!
             * - Oui, selon vous tout mari est un jobard !
            - Seriez-vous le mari ? Le mari, lui, n'est-il pas sur le pont Voznéssenski ? Que voulez-vous ? Qu'est-ce que vous avez à m'importuner ?
            - Moi, il me semble que c'est vous qui êtes l'amant...
            - Écoutez, si vous continuez ainsi, je devrai avouer que c'est vous qui êtes jobard ! Bon, vous savez qui c'est ?
            - Autrement dit, vous voulez dire que c'est moi qui suis le mari ! dit le monsieur au raton reculant comme s'il avait été ébouillanté.
            - Chut ! Silence ! Vous entendez ?
            - C'est elle.
            - Non !
            - Pouah ! Comme il fait sombre !
            Tout fut silencieux. On entendit du bruit dans l'appartement de Bobynitsyne.
            - Qu'avons-nous à nous quereller, cher monsieur ? chuchota l'individu au raton.
            - Mais c'est vous-même...que le diable vous emporte... qui vous êtes vexé !
            - Mais vous m'avez fait sortir de mes gonds !
            - Silence !
            - Admettez que vous êtes encore un très jeune homme...
            - Mais taisez-vous à la fin !
            - Je partage bien sûr votre idée qu'un mari dans une telle situation est un jobard.
            - Mais allez-vous vous taire ? Oh !...
            - Mais pourquoi persécuter avec une telle hargne un malheureux mari ?...
            - C'est elle !
            - Elle ! Elle ! Elle ! Mais qu'est-ce que cela peut vous faire à vous ? Ce n'est pas votre détresse !
 **    - Cher monsieur, cher monsieur ! marmonna le monsieur au raton, blême et sanglotant. Je suis en plein désarroi bien sûr... Vous avez simplement vu mon humiliation ; mais maintenant il fait nuit bien sûr, et demain... D'ailleurs demain nous ne nous rencontrerons certainement pas, bien que je ne craigne pas de vous rencontrer, et ce n'est d'ailleurs pas moi, mais mon ami qui est sur le pont Voznéssenski ! c'est lui je vous assure ! C'est sa femme, c'est la femme d'un autre ! Un homme malheureux, je vous assure, je le connais bien. Permettez, je vais tout vous raconter. Je suis un ami pour lui, comme vous pouvez le voir, sinon je ne me désolerai pas à cause de lui maintenant, vous le voyez vous-même ; c'est que je lui ai dit plusieurs fois : pourquoi te maries-tu, mon cher ami ? Tu as un grade, de l'aisance, tu es un homme respectable, pourquoi changer tout cela pour les caprices de la coquetterie ! Admettez-le ! Non, m'a-t-il dit, je me marie : le bonheur familial... Le voilà le bonheur familial ! D'abord c'est lui-même qui a trompé les maris, et maintenant il boit le calice... Excusez-moi, mais cette explication était nécessaire du fait des circonstances... C'est un homme malheureux et il boit le calice, voilà !... Alors le monsieur au calice sanglota tellement qu'il sembla s'être mis à pleurer pour de bon.
            - Ah, que le diable les emporte tous ! Ce n'est pas les imbéciles qui manquent, mais qui êtes-vous ? Le jeune homme maugréait de rage.
            - Après cela, admettez-le vous-même... J'ai été noble avec vous, et franc, et vous prenez un tel ton !
            - Non, permettez, excusez-moi... Comment vous appelez-vous ?
            - Mais que vient faire ici mon nom ?
            - Alors ?!!!
            - Il m'est impossible de donner mon nom.
            - Vous connaissez Chabrine, dit rapidement le jeune homme.
            - Chabrine ?!!
            - Oui, Chabrine ! Alors ? ( A ce moment-là le monsieur au paletot agaça un peu le monsieur au raton. ) Vous avez compris ce dont il s'agit ?
            - Non, de quel Chabrine parlez-vous ? répondit le monsieur au raton stupéfait. Il ne s'agit aucunement de Chabrine ! C'est un homme respectable ! J'excuse votre incorrection par les tourments de la jalousie.
             - C'est un escroc, une âme vendue, un concussionnaire, un fripon, il a pillé les caisses de l'Etat ! Il va bientôt être traduit en justice.
             - Excusez-moi, dit le monsieur au raton qui pâlissait, vous ne le connaissez pas, je vois bien que vous ne savez absolument de qui il s'agit.
             - Certes je ne le connais pas personnellement, mais je le connais par d'autres sources qui lui sont très proches.
             - Quelles sont vos sources, cher monsieur ? Je suis en plein désarroi, vous le voyez...
 ***   - L'imbécile, le jaloux ! Il est incapable de veiller sur sa femme ! Voilà de qui il s'agit, s'il vous sied de le savoir !
             - Excusez-moi, vous êtes dans un curieux égarement, jeune homme...
             - Ah !
             - Ah !
             Ils avaient entendu du bruit dans l'appartement de Bobynitsyne. On avait commencé à ouvrir la porte. Ils entendirent des voix
             - Ah ! ce n'est pas elle ! Ce n'est pas elle ! Je reconnais sa voix, maintenant je sais tout ! Ce n'est pas elle, dit le monsieur au raton, blanc comme un linge.
             - Silence !
             Le jeune homme se plaqua contre le mur.
             - Cher monsieur, je file, ce n'est pas elle, je suis très content.
             - Bon, bon, filez, filez !
             - Mais pourquoi restez-vous ici ?
             - Et qu'est-ce que cela peut vous faire ?
             La porte s'ouvrit, et le monsieur au raton qui n'y tenait plus descendit l'escalier à toutes jambes.
             A côté du jeune homme passèrent un homme et une femme et son coeur se glaça... Il entendit une voix de femme qu'il connaissait, et une voix d'homme éraillée qu'il ne connaissait pas du tout.
             - Ce n'est rien , je vais donner l'ordre de faire venir le traîneau, dit la voix éraillée.
             - Ah bon, bon, je suis d'accord. Allez donner l'ordre.
             - Il est là-bas, j'arrive.
             La dame resta seule.
             - Glafira ! Où sont les serment ? cria le jeune homme au paletot en saisissant la dame par la main.
             - Aïe ! Qui est-ce ? C'est vous Tvorogov ! Mon Dieu ! que faites-vous ?
             - Avec qui étiez-vous ici ?
             - Mais c'est mon mari ! Partez, partez ! Il va tout de suite revenir de là-bas... de chez les Polovitsyne. Partez, au nom du ciel, partez !
             - Voilà trois semaines que les Polovytsyne ont déménagé ! Je sais tout !
             - Aïe !
             La dame se précipita sur le perron. Le jeune homme la rattrapa.
             - Qui vous l'a dit ? demanda la dame.
     ****     - Votre mari, madame, Ivan Andréïevitche ! Il est ici, il est devant vous, madame !
             Ivan Andréïevitch était effectivement à côté du perron.
             - Ah, c'est vous ! s'écria le monsieur au raton.
             - Ah , c'est vous ( en français ) ! s'écria Glafira Pétrovna en se jetant vers lui avec une joie non feinte. Mon Dieu ! Que m'est-il arrivé ?!J'étais chez les Polovitsyne, tu peux t'imaginer.. Tu sais qu'ils sont maintenant près du pont Izmaïlovski ; je te l'ai dit, tu t'en souviens ? J'ai pris un traîneau là-bas. Les chevaux sont devenus enragés, ils ont pris le mors aux dents, ils ont brisé le traîneau et je suis tombé à cent pas d'ici; on a emmené le cocher ; j'étais dans tous mes états. Par bonheur, monsieur Tvorogov...
            - Comment ?...
            M. Tvorogov ressemblait plus à un fossile qu'à M. Tvorogov.
            - Monsieur Tvorogov m'a vue ici et s'est proposé de me raccompagner. Mais maintenant vous êtes ici et je ne peux vous faire part que de ma reconnaissance chaleureuse, Ivan Ilyitch...
            La dame tendit la main à Ivan Ilyitch qui était pétrifié et elle la pinça presque plus qu'elle ne la serra.
            - Monsieur Tvogorov, mon ami ! Nous avons eu le plaisir de nous rencontrer au bal de chez les Skorloupov ; il me semble que je t'en ai parlé ? Est-il possible que tu ne t'en souviennes pas, Coco ?
            - Ah, bien sûr, bien sûr ! Mais oui, je m'en souviens ! dit le monsieur au manteau de raton qui s'appelait Coco. Enchanté, enchanté.
            Et il serra chaleureusement la main de monsieur Tvogorov.
            - Avec qui es-tu ? Qu'est-ce que cela signifie ? J'attends..., retentit la voix éraillée.
 *****       Devant le groupe se trouvait un monsieur d'une taille sans fin. Il sortit son face-à-main et se mit à examiner attentivement le monsieur à la pelisse en raton.
            - Ah, monsieur Bobynitsyne, gazouilla la dame. Quelle surprise ! En voilà une rencontre ! Imaginez-vous que des chevaux viennent de me briser... Mais voici mon mari, Jean ! Monsieur Bobynitsyne, celui du bal de chez Karpov ...                                                  
            - Ah, très, très, très enchanté !... Mais je vais immédiatement trouver un fiacre mon amie.
            - Vas-y Jean, vas-y ! Je suis absolument terrorisée, je tremble, je me sens même mal... Aujourd'hui, au bal masqué, chuchota-t-elle à Tvogorov... Adieu, adieu, monsieur Bobynitsyne. Nous nous rencontrerons certainement demain au bal chez les Karpov...
            - Non, excusez-moi, demain je n'y serai pas : pour demain, on verra, si maintenant les choses ne sont plus... Monsieur Bobynitsyne grogna encore quelque chose entre ses dents, il fit traîner ses grosses bottes, s'assit dans son traîneau et partit.
            Une voiture s'approcha : la dame s'y installa. Le monsieur au manteau de raton se figea. Il semblait ne pas avoir la force de faire un mouvement et regardait d'un air insensé le monsieur au paletot. Le monsieur au paletot souriait assez balourdement.
            - Je ne sais...
******  - Excusez-moi, je suis enchanté faire votre connaissance, répondit le jeune homme en le saluant avec un air curieux et assez timide.
            - Très, très content...
            - Il me semble que votre galoche est hors d'usage...
            - La mienne ? Ah oui, je vous remercie, merci... Ça fait longtemps que je veux acquérir des galoches en caoutchouc.
            - Dans les galoches en caoutchouc le pied semble être en sueur, dit le jeune homme visiblement pénétré d'une compassion sans bornes.
            - Jean, tu te dépêches ?
            - Il est en sueur, vraiment. Tout de suite, tout de suite ma petite âme, voilà une conversation intéressante ! Vraiment comme vous l'avez remarqué, le pied est en sueur, n'est-ce pas... D'ailleurs, excusez-moi, je...


  une à six * constantin guys                                                                       ( à suivre )
          
         
 

              
    

jeudi 21 février 2013

Anecdotes et Réflexions 12 d'hier pour aujourd'hui Samuel Pepys ( journal Angleterre )



 cambridge
                                                                    Journal
                                                                                                               " 25 fév. "

            Nous deux arrivâmes à Cambridge vers 8 heures du matin et descendîmes au Faucon dans Petty Cury. Nous y retrouvâmes mon père et mon frère, qui allaient très bien. Je m'habillai et vers 10 heures mon père, mon frère et moi allâmes voir Mr Widdrington à Christ's College ; il nous reçut très civilement et fit procéder aux formalités d'admission de mon frère ; cependant que mon père, lui et moi devisions. Cela fait nous prîmes congé. Mon père et mon frère allèrent rendre visite à quelques amis, des Pepys qui sont membres de l'université de Cambridge. Pendant ce temps, j'allai à Magdalene college voir Mr Hill : je retrouvai auprès de lui Mr Zanchy, Mr Burton, et Mr Hollins qui me reçurent on ne pouvait plus civilement; je pris congé en leur promettant de venir souper avec eux, et revins à mon auberge, où je dînai avec quelques autres personnes présentes à la table d'hôte. Après dîner, mon frère se rendit au collège et mon père et moi allâmes voir mes cousins Angier : Mr Fairbrother nous y rejoignit. Nous restâmes un moment bavarder avec eux. Mon père alla s'occuper de ses affaires chez le transporteur et de la chambre de mon frère, tandis que j'allais avec Mr Fairbrother, mon cousin Angier et Mr Zanchy, que j'avais rencontrés à la boutique de Mr Morton ( où j'achetai " Elenchus Motuum ", ayant donné mon précédent exemplaire à Mr Downing lors de sa visite ), aux Trois Tonnes, où nous bûmes pas mal à la santé du roi, etc., jusqu'à ce qu'il fit presque nuit ; puis nous nous quittâmes et moi et Mr Zanchy nous rendîmes à Magdalene College où nous attendait un fort bon souper dans la chambre de Mr Hill ; je suppose qu'ils ont un club. Dans leurs propos, je découvris qu'il ne restait absolument rien de l'ancien formalisme de leurs discours, en particulier le samedi soir. Mr Zanch me confia que de pareilles choses ne se produisent plus jamais de nos jours parmi eux. Après souper et après avoir conversé quelque temps, rentrai à l'auberge ; je trouvai mon père dans sa chambre ; nous bavardâmes un peu; il était très satisfait des activités de cette journée, puis nous allâmes nous coucher ; mon frère partageait mon lit car ses affaires n'étaient pas arrivées par le porteur et il ne pouvait pas coucher au collège.


                                                                                                    dimanche,   26 février 1660

            Mon frère se rendit au service religieux du collège.
            Mon père et moi allâmes ce matin marcher dans les champs derrière King's College et dans la cour de la chapelle de King's College ; nous y rencontrâmes Mr Fairbrother. Il nous emmena à l'église de Butolph où nous entendîmes un sermon de Mr Nichols de Queen's College ( que je connaissais de mon temps, comme ayant un grand succès lorsqu'il menait les débats les jours de remise des diplômes ) sur le texte ! " Car tes commandements sont grands ".Ensuite mon père et moi allâmes dîner dans la chambre de Mr Widdrington : à nouveau, il nous traita très courtoisement et invita deux boursiers chargés de cours à dîner avec nous, ainsi que Mr Pepper, membre comme lui de Christ's College. Après dîner, tandis que nous devisions près du feu, le domestique de Mr Pearse vint me dire que son maître était arrivé en ville ; mon père et moi prîmes donc congé et retrouvâmes Mr Pearse à l'auberge ; il nous dit qu'il s'était déplacé pour rien, car milord avait quitté Hinchingbrooke pour Londres jeudi dernier, ce qui me surprit quelque peu. Ensuite, après avoir pris un verre je me rendis à Magdalene College pour obtenir le certificat d'admission de mon frère, afin qu'il puisse ne pas perdre son année. Dans la cour je rencontrai Mr Burton qui m'emmena jusqu'à la chambre de Mr Pechell qui se trouvait là avec Mr Zanchy ; finalement Mr Pechell, Mr Zanchy et moi sortîmes ; Mr Pechell se rendit à l'église. Zanchy et moi à la taverne de la Rose, et nous restâmes à boire jusqu'à la fin du sermon ; puis Mr Pechell vint nous rejoindre et nous bûmes tous les trois à la santé du roi et de toute la famille jusqu'à ce qu'il commence à faire noir. Nous nous quittâmes alors ; Zanchy et moi allâmes à mon logement à l'auberge, où nous trouvâmes mon père et Mr Pearse à la porte ; je les emmenai tous les deux ainsi que Mr Blayton, à la taverne de la Rose ; je leur offris un quart ou deux de vin, sans leur dire que nous y avions déjà été. Ensuite nous nous quittâmes : mon père, Mr Zanchy et moi allâmes souper chez mes cousins Angier, où je fis apporter deux bouteilles de vin de la taverne de la Rose ; mais comme j'étais ivre je n'eus pas l'esprit de leur faire savoir à table que je prenais ce vin à mon compte, de sorte qu'ils ne m'ont pas remercié. Après souper, Mr Fairbrother qui soupait avec nous me prit à part dans une pièce avec lui et me montra un misérable exemplaire d'un poème sur Mr Prynne qu'il estimait très bon et qu'il désirait que je fasse remettre à Mr Prynne, dans l'espoir qu'en retour il lui procurerait quelque place ; je promis de m'en occuper mais je ris sous cape de sa sottise, bien qu'il s'agit d'un homme qui m'avait toujours témoigné une grande civilité. Après quoi,nous restâmes à bavarder ; puis je pris congé de tous mes amis et retournai à mon auberge. Après avoir écrit un mot pour Mr Widdrington et y avoir joint le certificat, je souhaitai bonne nuit à mon père et John et moi allâmes nous coucher ; mais je restai debout un moment à batifoler avec la fille de la maison à la porte de la chambre ; puis, au lit.


                                                                                                             27 février 1660

            Debout à 4 heures ; après m'être préparé je pris congé de mon père qui était encore au lit, ainsi que de mon frère John, à qui je donnai 10 shillings. Mr Blayton et moi montâmes à cheval et droit sur Saffron Walden, où nous remisâmes nos chevaux au Cerf Blanc et demandâmes au maître du logis de nous montrer le château d'Audley End ; nous avons traversé le parc à pied pour nous y rendre et le gardien nous a fait visiter toute la demeure ; la majesté des plafonds, des cheminées et l'architecture dans son ensemble valaient vraiment la visite. Il nous fit descendre à la cave, où nous bûmes un vin des plus admirables, à la santé du roi. Je jouai un morceau sur mon flageolet, car il y avait un excellent écho. Il nous a montré de très beaux tableaux : deux en particulier qui représentent les quatre évangiles de Henri VIII. Après quoi, je donnai à l'homme 2 shillings pour sa peine et nous nous en retournâmes. En chemin, mon hôte nous fit passer par un très vieil hôpital ou hospice où on entretenait 40 pauvres ; c'était une très vieille fondation et au-dessus de la cheminée, sur le linteau il y avait une inscription en cuivre : " Orate pro animal Thomas bird " etc ; le tronc pour les pauvres se trouvait également placé sur le chambranle de la même cheminée ; il avait une porte en fer et des cadenas ; j'y mis 6 pence ; ils m'apportèrent un verre de leur boisson dans un bol marron bordé d'argent dans lequel je bus ; au fond, il y avait une image de la Vierge à l'enfant exécutée en argent. Puis nous sommes rentrés à notre auberge et, après avoir mangé un morceau et embrassé la fille de la maison, qui était très jolie, nous prîmes congé ; et, par une assez bonne route, mais un temps pluvieux, nous arrivâmes le soir à Eping. Nous y jouâmes aux dames ; après souper et après avoir joyeusement bavardé avec une servante pas très jolie mais hardie, nous allâmes au lit.


                                                                                                          28 février 1660

            Debout dès le matin; nous mangeâmes des harengs saurs pour notre déjeuner pendant qu'on réparait mon talon de botte, mais le garçon me la rendit avec un trou aussi grand qu'avant. Puis, en selle, direction Londres, à travers la forêt ; la route était bonne, à l'exception d'un chemin que nous avons suivi comme si nous traversions une bauge tout du long.
            Nous trouvâmes toutes les boutiques fermées et la milice du régiment rouge en armes à l'ancienne bourse ; parmi les soldats je reconnus Nicolas Osborne et lui parlai : il me dit que c'était une journée d'actions de grâces dans toute la Cité pour le retour du Parlement. A Saint-Paul, je mis pied à terre et Mr Blayton tint mon cheval ; je trouvai le Dr Reynolds en chaire, en présence du général Monck qui devait donner une grande réception à la compagnie des épiciers. Puis, à la maison, où ma femme allait bien, ainsi que tout le reste. Me changeai, puis me rendis chez Mr Crew et ensuite chez sir Harry Wright, où je trouvai milord en train de dîner ; il m'appela et fut heureux de me voir. Il y avait à dîner également Mr John Wright et sa femme, une très jolie personne, qui est la fille de l'échevin Allen. Je dînai avec William Howe et après dîner sortis avec lui acheter un chapeau ( je m'arrêtai en chemin dire bonjour à ma mère ) ; nous achetâmes le chapeau à la Charrue dans Fleet Street, selon les instructions de milord, mais sans dire que c'était pour lui. En nous y rendant, juste en sortant de chez ma mère, nous rencontrâmes Mr Pearse ; il nous emmena à la taverne du Lévrier, et nous offrit une pinte de vin ; comme tous les officiers de marine il dit à nouveau grand bien de milord. Après nous être occupés du chapeau, nous rentrâmes, lui chez Mr Crew et moi chez Mrs Jemima et je restai un moment avec elle. Puis, à la maison où je trouvai Mr Shipley presque ivre qui était venu me voir ; puis Mr Spong vint je montai avec lui jouer un duo ou deux, puis bonne nuit.
            Je ne dis rien, mais je fus quelque peu fâché de l'attitude de Mr Shipley qui a forcé la porte de mon cabinet personnel simplement pour prendre la clef de la porte de l'escalier de milord dont il aurait pu tout aussi bien forcer le verrou plutôt que le mien.


                                                                                                               29 fév.

            Au bureau, puis je pris un verre chez Will avec Mr Moore qui me raconta que milord a été choisi comme amiral par le Conseil et qu'on dit que Monck va le rejoindre à ce même poste.
            A la maison pour dîner ; après dîner, ma femme et moi nous rendîmes à Londres par le fleuve et de là chez Herrings, le marchand de Coleman Street, au sujet de 50 livres qu'il me promet que j'aurai samedi prochain. Ensuite, chez ma mère, puis chez Mrs Turner dont je pris congé ( tout comme ses autres amis ), car elle doit quitter la ville demain avec Mr Pepys pour aller dans le Norfolk. Mon cousin Norton m'a offert un bon verre d'hydromel, le premier que j'ai bu. Chez ma mère , où je restai souper ; elle me montra une lettre que mon oncle a envoyée à mon père, par laquelle il l'invite à venir à Brampton pendant qu'il réside à la campagne. Puis à la maison, et au lit.
            Aujourd'hui milord est venu à la Chambre pour la première fois depuis qu'il est en ville ; mais auparavant , il était allé au Conseil


mercredi 20 février 2013

La femme d'un autre et le mari sous le lit 1 Fiodor Dostoïevski ( Nouvelle Russie )



    caillebotte
                                                          La femme d'un autre et le mari sous le lit

                                                                       Un événement extraordinaire
1 -
            - Permettez, cher monsieur, puis-je vous demander...
            Le passant sursauta et regarda d'un air assez effrayé le monsieur vêtu d'une pelisse de raton qui l'avait abordé ainsi sans ambages, à sept heures passées du soir, au beau milieu de la rue. Et l'on sait bien que si un monsieur de Pétersbourg se met soudain à adresser la parole à un autre monsieur qu'il ne connaît pas du tout, l'autre monsieur sera à coup sûr effrayé.
            Le passant sursauta et fut assez effrayé donc.
            - Excusez-moi de vous avoir alarmé, dit le monsieur au raton, mais je... A vrai dire, je ne sais pas... Vous voudrez bien m'excuser ; vous voyez que j'ai l'esprit un peu troublé...
            C'est à ce moment-là seulement que le jeune homme au paletot remarqua effectivement le trouble du monsieur au raton. Son visage ridé était assez blafard, sa voix tremblait, ses pensées apprennent s'égaraient, les mots ne lui venaient pas sur la langue et l'on voyait qu'il avait dû faire un effort terrible pour formuler cette humble requête à une personne de grade ou de condition inférieure à la sienne Et puis, finalement cette demande était en tout cas inconvenante, futile et bizarre de la part d'un homme qui avait une pelisse aussi considérable, un habit aussi respectable, d'une couleur vert sombre aussi merveilleuse, constellé de décorations aussi imposantes. On voyait que le monsieur au raton était lui-même troublé par tout cela, de sorte que finalement, le monsieur découragé, n'avait pas tenu le coup : il s'était décidé à faire taire son émotion et à glisser dignement sur la scène déplaisante qu'il avait lui-même provoquée.
            - Excusez-moi, je n'ai pas toute ma tête, mais il est vrai que vous ne me connaissez pas... Excusez-moi de vous avoir importuné ; j'ai changé d'avis.
             Il souleva alors par politesse son chapeau et fila plus loin.                        
             - Mais je vous en prie, de grâce...                                                    
             Le petit homme avait toutefois disparu dans l'obscurité, laissant le monsieur au paletot dans un état de stupeur.
             " Quel homme bizarre ! " songea le monsieur au paletot. Et puis, lorsqu'il eut amplement ressassé son étonnement et fut enfin sorti de sa stupeur, il retrouva la raison pour laquelle il se trouvait là et se mit à arpenter le trottoir en scrutant la porte d'une maison aux étages sans fin. Le brouillard commençait à tomber, ce qui réjouit passablement le jeune homme, car ainsi sa déambulation se remarquait moins, bien qu'il n'y eût d'ailleurs que le cocher qui était resté désespérément ici toute la journée, qui aurait pu le remarquer.
            - Excusez-moi !                                                                                     
            Le passant sursauta de nouveau ; c'était encore et toujours le monsieur au raton qui se trouvait devant lui.
            - Excusez-moi d'avoir encore... dit-il, mais vous êtes... vous êtes certainement un homme plein de noblesse ! Ne me considérez pas sur le plan social. D'ailleurs je m'égare... Mais accordez-moi votre attention en tant qu'homme... Il y a devant vous un homme, monsieur, qui vous présente une humble requête...
            - Si cela m'est possible... Que désirez-vous ?
            - Vous avez peut-être songé que j'allais vous demander de l'argent ! dit le monsieur mystérieux qui tordait sa bouche en riant et en blêmissant de façon hystérique.
            - De grâce...
            - Non, je vois que je vous importune ! Excusez-moi, je ne peux me supporter moi-même ; considérez que vous me voyez dans un état de trouble, presque de folie, et n'allez pas en conclure je ne sais quoi...
            - Bon, au fait, au fait ! répondit le jeune homme en hochant la tête en signe d'approbation et d'impatience.
            - Ah ! Vous le prenez ainsi maintenant  ! Vous êtes un homme si jeune et vous me rappelez aux faits comme si j'étais un quelconque gamin mal léché ! J'ai décidément l'esprit sans dessus dessous !... Comment me percevez-vous maintenant dans mon humiliation, dites-le moi sincèrement ?
            Le jeune homme fut embarrassé et se tut.
            - Permettez-moi de vous poser une question franchement : n'avez-vous pas vu une dame ? C'est tout ce que je vous demande  ! finit par dire sur un ton résolu le monsieur à la pelisse de raton.
             - Une dame ?
             - Oui, une dame ?
             - J'en ai vues... Mais il en est passé beaucoup, je l'avoue...
             - Absolument, répondit l'homme mystérieux avec un sourire amer. Je m'égare ; ce n'est pas ce que je voulais vous demander, excusez-moi. Je voulais dire : n'avez-vous pas vu une dame avec un manteau de renard, une capeline de velours et un voile noir ?
             - Non, je n'ai vu personne de la sorte... Non, je n'ai rien remarqué, me semble-t-il.
  °           - Ah ! Dans ce cas, excusez-moi !
             Le jeune homme voulut demander quelque chose, mais le monsieur au raton avait de nouveau disparu, laissant une fois de plus son auditoire résigné dans un état de stupeur. " Que le diable l'emporte ! " songea le jeune homme au paletot, manifestement troublé.
             Il se couvrit le visage avec son castor et se remit à déambuler près de la porte de la maison aux étages sans fin, tout en restant prudent. Il était furieux.                                        
            " Pourquoi ne sort-elle pas ? songeait-il. Il est bientôt huit heures ! "
            Huit heures sonnèrent à une tour de ville.
            - Ah ! Que le diable vous emporte à la fin !
            - Excusez-moi !
            - Excusez-moi de vous avoir ainsi... Mais vous vous êtes bien retrouvé dans mes jambes au point de m'effrayer complètement, dit le passant en grimaçant et en s'excusant.
            - Je viens de nouveau vous voir. Je dois, bien entendu, vous paraître détraqué et bizarre.
            - Je vous en prie, pas de paroles superflues, expliquez-vous au plus vite ; je ne sais toujours pas ce que vous désirez...
            - Vous êtes pressé ? Voyez-vous cela ! Je vais tout vous dire franchement, sans paroles superflues. Que faire ? Les circonstances tissent parfois des liens entre des hommes de caractères complètement dissemblables... Mais je vois que vous êtes impatient, jeune homme. Voici donc... Je ne sais d'ailleurs comment vous le dire : je cherche une dame ( cette fois je me suis décidé à tout dire ). Je dois en fait savoir où est partie cette dame. Pour ce qui est de son identité, je pense que vous n'avez pas à connaître son nom, jeune homme.
            - Bon, bon, ensuite !
            - Ensuite : Mais sur quel ton le prenez-vous avec moi ! Excusez-moi, peut-être vous ai-je offensé en vous appelant jeune homme, mais je n'avais rien... Bref, accepteriez-vous de me rendre un immense service, car cette dame en question, je veux dire cette honnête femme, issue d'une excellente famille de mes amis... On m'a chargé de... Voyez-vous, moi-même je n'ai pas de famille...
            - Et alors ?
            - Comprenez ma situation, jeune homme ( ah ! encore ! Excusez-moi ! je vous appelle toujours jeune homme ). Chaque minute est précieuse... Imaginez-vous que cette dame... Mais ne pouvez-vous pas me dire qui habite cette maison ?
            - Mais... il y a beaucoup de gens ici.
            - Oui, en réalité vous avez tout à fait raison, répondit le monsieur au raton, qui ricana vaguement pour sauver les apparences, je sens que je m'égare un peu... Mais pourquoi un tel ton dans vos paroles ? Vous voyez que j'avoue avec franchise que je m'égare, et si vous êtes quelqu'un de hautain, vous avez suffisamment perçu mon humiliation... Je disais donc, un dame, de noble conduite, c'est-à-dire de contenu léger. Excusez-moi, je m'égare comme si je parlais de je ne sais quelle littérature. voilà, on est allé chercher que Paul de Kock avait un contenu léger, et tout le malheur vient de Paul de Kock, voilà...
            Le jeune homme regarda d'un air compatissant le monsieur au raton qui semblait s'être définitivement égaré. Celui-ci se tut, le regarda en souriant d'un air insensé, et d'une main tremblante, sans la moindre raison apparente, il le saisit par le revers de son paletot.
            - Vous me demandez qui habite ici, dit le jeune homme en reculant un peu.
            - Oui, mais il y a beaucoup de gens qui habitent ici, vous l'avez dit.
            - Ici, je sais que Sofia Ostafiévna habite ici également, dit le jeune homme en chuchotant et même avec une certaine commisération.
            - Eh bien vous voyez, vous voyez ! Savez-vous quelque chose jeune homme ?
            - Je vous assure que non, je ne sais rien... J'en jugeais d'après votre mine défaite.
            - J'ai tout de suite su par la cuisinière qu'elle venait ici ; mais vous êtes mal tombé, je veux dire pas chez Sofia Ostafievna... Elle ne la connaît pas...        
            - Ah bon ? Alors excusez-moi...
            - On voit que tout cela ne vous intéresse guère, jeune homme, dit avec une ironie amère le monsieur bizarre.
            - Écoutez ! dit le jeune homme perplexe, en fait, j'ignore la raison de votre état, mais on vous a sans doute induit en erreur, répondez-moi franchement ?
            Le jeune homme eut un sourire d'approbation.
            - Au moins, nous allons nous comprendre, ajouta-t-il, et tout son corps manifesta le désir magnanime d'amorcer l'esquisse d'une demi-révérence.
            - Vous m'accablez ! Mais je vous avoue franchement que c'est justement le cas... Mais à qui cela n'arrive-t-il pas !... Votre sympathie me touche profondément. Admettez qu'entre jeunes gens... Bien que je ne sois pas jeune, mais vous savez, l'habitude, une vie de célibataire, et entre célibataires, on sait bien que...
            - Bon, on sait, on sait ! Mais en quoi puis-je vous être utile ?
            - Voilà, admettez que rendre visite à Sofia Ostafievna... D'ailleurs je ne suis pas encore certain de l'endroit où s'est rendue cette dame ; je sais seulement qu'elle est dans cet immeuble. Mais en vous voyant déambuler de ce côté - moi-même déambulant de l'autre côté - j'ai pensé... Voyez-vous, j'attends cette dame... Je sais qu'elle est ici, mais je souhaiterais la rencontrer et lui expliquer à quel point il est inconvenant et odieux... Bref, vous me comprenez...
            - Hum ! Et alors ?
            - Ce n'est pas pour moi que je le fais ; n'allez pas croire je ne sais quoi : C'est la femme d'un autre ! Son mari est là-bas sur le pont Voznéssenski, il veut la surprendre, mais il ne s'y décide pas ; il ne veut pas le croire, comme tous les maris... ( là le monsieur au raton voulut sourire ), et je suis son ami. Reconnaissez que je suis un homme qui jouit d'un certain respect, je ne peux être celui pour qui vous me prenez.
            - Bien entendu. Et alors !
            - Alors j'essaye de l'attraper ; c'est la tâche qui m'a été confiée ( le malheureux mari ! ), mais je sais que c'est une jeune femme astucieuse ( Paul de Kock est éternellement sous son oreiller ). Je suis sûr qu'elle va se débrouiller pour filer sans qu'on la remarque... Je reconnais que la cuisinière m'a dit qu'elle venait ici, je me suis précipité comme un fou dès que je l'ai su ; je veux la surprendre. Il y a longtemps que j'avais des soupçons  et c'est pourquoi je voulais vous demander si vous veniez ici... Vous... Vous.. je ne sais...
            - Bon d'accord, que désirez-vous en définitive ?
            - Certes, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, je n'aurai pas l'audace de m'immiscer dans le pourquoi et le comment... En tout cas, permettez-moi de me présenter ; enchanté !...
            Le monsieur tremblait en secouant chaleureusement la main du jeune homme.
            - J'aurais dû commencer par là, ajouta-t-il, mais j'ai oublié toute convenance.
            En parlant le monsieur au raton ne pouvait rester en place ; il regardait autour de lui d'un air anxieux, il trottinait et à chaque instant, tel un mourant, il s'agrippait au jeune homme avec sa main.
            - Voyez-vous, continua-t-il, je voulais m'adresser à vous amicalement... Excusez ma désinvolture. Je voulais obtenir de vous que vous marchiez de l'autre côté, depuis la ruelle où se trouve l'entrée de service, de cette façon en II, c'est-à-dire en décrivant la lettre II. Je vais moi aussi, pour ma part, marcher depuis l'entrée principale, de sorte que nous ne la manquerons pas. Étant seul, j'avais constamment peur de la manquer. Je ne veux pas la manquer. Dès que vous la verrez arrêtez-la et criez dans ma direction...Mais je suis fou ! Ce n'est que maintenant que je vois toute la stupidité et que l'inconvenance de ma proposition !
            - Mais non ! De grâce !
            - Ne m'excusez pas. Je suis bouleversé, je suis éperdu comme jamais je ne l'ai été ! Comme si on m'avait traîné en justice. Je vous avoue même et je serai noble et franc avec vous , jeune homme, que je vous ai pris pour son amant !
            - Autrement dit, vous voulez tout bonnement savoir ce que je fais ici ?
            - Noble individu et cher monsieur, loin de moi l'idée que vous c'est " lui ". Je ne vous compromettrai pas avec cette pensée, mais... Mais me donnez-vous votre parole d'honneur que vous n'êtes pas l'amant ?
            - C'est bon, si vous le souhaitez, je vous donne ma parole d'honneur que je suis l'amant mais pas celui de votre femme, sinon je ne serais pas dans la rue à l'heure qu'il est, mais avec elle !
            - Ma femme ? Qui vous a parlé de ma femme , jeune homme ? Je suis célibataire, je suis moi-même un amant...
            - Vous disiez qu'il y avait un mari là-bas, sur le pont Voznéssenski...
            - Bien sûr, bien sûr, je me laisse aller. Mais d'autres liens existent, et admettez jeune homme, une certaine légèreté des caractères, je veux dire...
            - Bon, bon ! Ça va, ça va !
            - Je veux dire que je ne suis absolument pas le mari...
            - Je n'en doute pas. Mais je vous dis franchement qu'en portant maintenant ce fait à votre connaissance, je veux me tranquilliser moi-même et c'est pour cela, en réalité que je suis franc avec vous ; vous m'avez déconcerté et vous me gênez. Je vous promets que je vous appellerai. Mais je vous prie humblement de me laisser la place et de déguerpir. Moi aussi j'attends.
            - Permettez, permettez, je déguerpis, je respecte l'impétuosité passionnée de votre coeur. Je la comprends jeune homme. O ! comme je vous comprends maintenant !
            - Bon, bon...
            - Au revoir !... D'ailleurs, excusez-moi jeune homme, j'ai encore quelque chose à vous... Je ne sais comment dire... Donnez-moi une fois encore votre noble parole d'honneur que vous n'êtes pas son amant !
            - Ah ! Dieu du ciel.
            - Encore une question, la dernière : vous connaissez le nom du mari de votre... c'est-à-dire de celle qui est l'objet de votre coeur ?
             - Oui, évidemment ; ce n'est pas votre nom, et l'affaire est entendue.
             - Comment connaissez-vous mon nom ?
             - Écoutez, filez ! Vous perdez votre temps ; elle aura eu mille fois le temps de partir... Eh bien ! que faites-vous ? La vôtre a un manteau de renard et une capeline, n'est-ce pas ; la mienne un imperméable à carreaux et un chapeau de velours bleu... Que vous faut-il encore ? Quoi de plus ?
             - Un chapeau de velours bleu ! Elle a aussi un imperméable à carreaux et un chapeau bleu, s'écria l'individu intempestif qui était à l'instant revenu sur ses pas.
             - Ah ! que le diable vous emporte ! Mais enfin cela peut arriver... Et puis quoi, la mienne ne vient pas ici !
             - Et où est-elle la vôtre ?
             - Vous avez envie de le savoir ? Qu'est-ce que cela peut vous faire ?
             - J'avoue que c'est toujours à propos de...
             - Pouah ! mon Dieu. Mais vous n'éprouvez pas la moindre honte ! La mienne a des amis ici, au deuxième étage sur rue. Eh bien quoi ? Faut-il encore vous décliner le nom de ces gens, hein ?
        *     - Mon Dieu ! Moi aussi j'ai des amis au deuxième étage, avec des fenêtres sur rue... Le général...
             - Un général ?!
             - Un général, oui. Sans doute vous dirai-je de quel général il s'agit : eh bien il s'agit du général Polovitsyne !
             - Sapristi ! Non, ce ne sont pas les mêmes ! ( Ah ! que le diable l'emporte ! Que le diable l'emporte ! )
             - Pas les mêmes ?
             - Non, ce ne sont pas les mêmes.
             Tous les deux se taisaient et se regardaient l'un l'autre d'un air perplexe.
             - Eh bien ! qu'avez-vous à me regarder ainsi ? s'écria le jeune homme en gommant de dépit sa stupeur et sa perplexité.
             Le monsieur s'agita.
             - Je... J'avoue que...
             - Non, permettez cette fois, permettez ! Maintenant nous allons parler plus intelligemment. L'affaire est commune. Expliquez-moi... Quels sont les gens que vous connaissez ici ?...
             - Vous voulez dire quels amis ?
             - Oui, vos amis...
             - Vous voyez, vous voyez ! je vois bien dans votre regard que j'ai deviné !
             - Que le diable vous emporte ! Mais non, à la fin, non ! Que le diable vous emporte ! Vous êtes aveugle, ou quoi ? Je suis ici, devant vous : Je ne me trouve pas avec elle quand même. Hein ! Eh bien ? Et puis peu importe, d'ailleurs : parlez ou ne parlez pas !
            Furieux le jeune homme se retourna deux fois sur ses talon  et fit un geste du bras.
            - Mais cela n'a pas d'importance, je vous en prie ! Ayant une âme noble, je vais tout vous raconter : au début cette épouse venait ici seule ; elle fait partie de leur famille ; je n'avais pas de soupçons. Hier je rencontre son Excellence, il me dit qu'il a déménagé d'ici depuis trois semaines pour aller dans un autre appartement, et ma fem... Je veux dire, non pas femme, mais la femme de l'autre ( celui du pont Voznéssenski ), cette dame disait qu'elle avait été chez eux l'avant-veille encore, c'est-à-dire dans cet appartement... Et la cuisinière m'a dit que l'appartement de Son Excellence était loué par un jeune homme, un certain Bobynitsyne...
* *           - Ah ! que le diable vous emporte ! que le diable vous emporte !
            - Cher monsieur, je suis effaré, atterré !
            - Hé ! que le diable vous emporte ! Qu'est-ce que cela peut me faire que vous soyez effaré et atterré ? Ah ! Là-bas, il y a quelque chose là-bas...
            - Où ? Où ? Vous n'avez qu'à crier : Ivan Andréiévitch ! et j'accours...
            - Bien, bien. Ah ! que le diable vous emporte, que le diable vous emporte ! Ivan Andréiévitch !!
            - Je suis là, cria Ivan Andréiévitch qui revint tout essoufflé. Eh bien quoi ? Hein ? Où est-elle ?
            - Non, c'était juste comme cela...Je voulais savoir comment s'appelle cette dame ?
            - Glaf...
            - Glafira ?
            - Non, pas exactement Glafira... Excusez-moi, je ne peux vous révéler son nom. En disant cela, l'homme respectable était blanc comme un linge.
            - Oui, bien sûr, ce n'est pas Glafira. Mais au fait, avec qui se trouve-t-elle ?
            - Où ?
            - Là-bas ! Ah ! que le diable vous emporte, que le diable vous emporte ! ( De rage le jeune homme ne pouvait rester en place.)
            - Vous voyez ! Comment donc saviez-vous qu'elle s'appelait Glafira ?
            - Ah ! que le diable vous emporte à la fin ! Il n'y a que des tracas avec vous ! Vous dites pourtant que la vôtre ne s'appelle pas Glafira !...
             - Quel ton, cher monsieur !
             - Ah ! que diable... Il s'agit bien de ton ! Cette épouse, c'est la vôtre, oui ou non?
             - Non ! je ne suis pas marié vous dis-je... Mais moi je n'aurais pas prédit le malheur à un homme respectable, un homme, je ne dirai pas digne d'un minimum de respect, mais du moins un homme bien élevé, en l'envoyant au diable à chaque pas. Vous dites sans cesse : que le diable vous emporte ! que le diable vous emporte !
            - Eh bien oui, que le diable vous emporte ! C'est pour vous, en effet. Comprenez-vous ?
            - Vous êtes aveuglé par la colère, et moi je me tais. Mon Dieu, qui est-ce ?
            - Où ?
            Du bruit et des rires retentirent...


*    matisse femme au chapeau bleu
**  picasso femme au chapeau  
°    manet morisot                                                                                  à suivre