dimanche 31 mars 2013

L'ami Joseph Guy de Maupassant ( nouvelle France )



maupassant et sa mère
                                                        L'ami Joseph

            On s'était connu intimement pendant tout l'hiver à Paris. Après s'être perdus de vue, comme toujours, à la sortie du collège, les deux amis s'étaient retrouvés, un soir, dans le monde, déjà vieux et blanchis, l'un garçon, l'autre marié.
            M. de Méroul habitait six mois Paris et six mois son petit château de Tourbeville. Ayant épousé la fille d'un châtelain des environs, il avait vécu d'une vie paisible et bonne dans l'indolence d'un homme qui n'a rien à faire. De tempérament calme et d'esprit rassis, sans audaces d'intelligence, ni révoltes indépendantes, il passait son temps à regretter doucement le passé, à déplorer les moeurs et les institutions d'aujourd'hui, et à répéter à tout moment à sa femme qui levait les yeux au ciel et parfois aussi les mains en signe d'assentiment énergique : " Sous quel gouvernement vivons-nous, mon Dieu ? "
             Mme de Méroul ressemblait intellectuellement à son mari, comme s'ils étaient frère et soeur. Elle savait par tradition qu'on doit d'abord respecter le Pape et le Roi !
            Et elle les aimait et les respectait du fond du coeur, sans les connaître, avec une exaltation poétique, avec un dévouement héréditaire, avec un attendrissement de femme bien née. Elle était bonne jusque dans tous les replis de l'âme. Elle n'avait point eu d'enfant et le regrettait sans cesse.
            Lorsque M. de Méroul retrouva dans un bal Joseph Mouradour son ancien camarade, il éprouva de cette rencontre une joie profonde et naïve, car ils s'étaient beaucoup aimés dans leur jeunesse.
            Après les exclamations d'étonnement sur les changements que l'âge avait apportés à leur corps et à leur figure, ils s'étaient informés réciproquement de leurs existences.
       *     Joseph Mouradour, un Méridional, était devenu conseiller général dans son pays. D'allures franches, il parlait vivement et sans retenue, disant toute sa pensée avec ignorance des ménagements. Il était républicain, de cette race de républicains bons garçons qui se font une loi du sans-gêne, et qui posent pour l'indépendance de parole allant jusqu'à la brutalité.
            Il vint dans la maison de son ami et y fut tout de suite aimé pour sa cordialité facile, malgré ses opinions avancées. Mme de Méroul s'écriait :
            - Quel malheur ! Un si charmant homme !
            M. de Méroul disait à son ami d'un ton pénétré et confidentiel :
            - Tu ne te doutes pas du mal que vous faites à notre pays.
            Il le chérissait cependant, car rien n'est plus solide que les liaisons d'enfance reprises à l'âge mûr. Joseph Mouradour blaguait la femme et le mari, les appelait " mes aimables tortues ", et parfois se laissait aller à des déclamations sonores contre les gens arriérés, contre les préjugés et les traditions.
            Quand il déversait ainsi le flot de son éloquence démocratique le ménage, mal à l'aise, se taisait par convenance et savoir-vivre, puis le mari tâchait de détourner la conversation pour éviter les froissements. On ne voyait Joseph Mouradour que dans l'intimité.
            L'été vint. Les Méroul n'avaient pas de plus grande joie que de recevoir leurs amis dans leur propriété de Tourbeville. C'était une joie intime et saine, une joie de braves gens et de propriétaires campagnards. Ils allaient au-devant des invités jusqu'à la gare voisine et les ramenait dans leur voiture, guettant les compliments sur leur pays, sur la végétation, sur l'état des routes dans le département, sur la propreté des maisons des paysans, sur la grosseur des bestiaux qu'on apercevait dans les champs, sur tout ce qu'on voyait par l'horizon.
  * *          Ils faisaient remarque que leur cheval trottait d'une façon surprenante pour une bête employée une partie de l'année aux travaux des champs, et ils attendaient avec anxiété l'opinion du nouveau venu sur leur domaine de famille, sensibles au moindre mot, reconnaissants de la moindre intention gracieuse.
           Joseph Mouradour fut invité et il annonça son arrivée.
           La femme et le mari étaient venus au train, ravis d'avoir à faire les honneurs de leur logis.
           Dès qu'il les aperçut, Joseph Mouradour sauta de son wagon avec une vivacité qui augmenta leur satisfaction. Il leur serrait les mains, les félicitait, les enivrait de compliments.
           Tout le long de la route il fut charmant, s'étonna de la hauteur des arbres, de l'épaisseur des récoltes, de la rapidité du cheval.
           Quand il mit le pied sur le perron du château M. de Méroul lui dit avec une certaine solennité amicale :
           -Tu es chez toi, maintenant .
           Joseph Mouradour répondit :
           - Merci mon cher, j'y comptais. Moi d'ailleurs, je ne me gêne pas avec mes amis. Je ne comprends l'hospitalité que comme ça.
           Puis il monta dans sa chambre pour se vêtir en paysan, disait-il, et il redescendit tout costumé de toile bleue, coiffé d'un chapeau canotier, chaussé de cuir jaune, dans un négligé complet de Parisien en goguette. Il semblait aussi devenu plus commun, plus jovial, plus familier, ayant revêtu avec son costume des champs un laisser-aller et une désinvolture qu'il jugeait de circonstance. Sa tenue nouvelle choqua quelque peu M. et Mme de Méroul qui demeuraient toujours sérieux et dignes, même en leurs terres, comme si la particule qui précédait leur nom les eût forcés à un certain cérémonial jusque dans l'intimité.
            Après le déjeuner on alla visiter les fermes : et le Parisien abrutit les paysans respectueux par le ton camarade de sa parole.
            Le soir, le curé dînait à la maison, un vieux gros curé habitué des dimanches, qu'on avait prié ce jour-là exceptionnellement en l'honneur du nouveau venu.
            Joseph en l'apercevant fit une grimace, puis il le considéra avec étonnement, comme un être rare d'une race particulière qu'il n'avait jamais vu de si près. Il eut dans le cours du repas des anecdotes libres permises dans l'intimité, mais qui semblèrent déplacées à Méroul, en présence d'un ecclésiastique. Il ne disait point " Monsieur l'abbé ", mais " Monsieur ", tout court. Et il embarrassa le prêtre par des considérations philosophiques sur les diverses superstitions établies à la surface du globe. Il disait :
            - Votre Dieu, monsieur, est de ceux qu'il faut respecter, mais aussi de ceux qu'il faut discuter. Le mien s'appelle Raison. Il a été de tout temps l'ennemi du vôtre.
            Les Méroul, désespérés, s'efforçaient de détourner les idées. Le curé partit de très bonne heure.
            Alors le mari prononça doucement :
            - Tu as peut-être été un peu loin devant ce prêtre ?
            Mais Joseph aussitôt s'écria :
            - Elle est bien bonne celle-là ! Avec ça que je me gênerais pour un calotin ! Tu sais d'ailleurs, tu vas me faire le plaisir de ne plus m'imposer ce bonhomme-là pendant les repas. Usez-en vous autres, autant que vous voudrez, dimanche et jours ouvrables, mais ne le servez pas aux amis, saperlipopette !
            - Mais mon cher, son caractère sacré...
        ***    Joseph Mouradour l'interrompit :
            - Oui, je sais, il faut les traiter comme des rosières ! Connu, mon bon ! Quand ces gens-là respecteront mes convictions, je respecterai les leurs !
            Ce fut tout, ce jour-là.
            Lorsque Mme de Méroul entra dans le salon, le lendemain matin, elle aperçut au milieu de sa table trois journaux qui la firent reculer : Le Voltaire, La République française et La Justice.
            Aussitôt Joseph Mouradour, toujours en bleu, parut sur le seuil, lisant avec attention L'Intransigeant. Il s'écria :
            - Il y a là-dedans un fameux article de Rochefort. ce gaillard-là est surprenant.
            Il en fit la lecture à haute voix, appuyant sur les traits, tellement enthousiasmé, qu'il ne remarqua pas l'entrée de son ami.
            M. de Méroul tenait à la main Le Gaulois pour lui, Le Clairon pour sa femme.
            La prose ardente du maître écrivain qui jeta bas l'empire, déclamée avec violence, chantée dans l'accent du Midi, sonnait par le salon pacifique, secouait les vieux rideaux à plis droits, semblait éclabousser les murs, les grands fauteuils de tapisserie, les meubles graves posés depuis un siècle aux mêmes endroits, d'une grêle de mots bondissants, effrontés, ironiques et saccageurs.
            L'homme et la femme, l'un debout, l'autre assise, écoutaient avec stupeur, tellement scandalisés qu'ils ne faisaient pas un geste.
           Mouradour lança le trait final  comme on tire un bouquet d'artifice, puis déclara d'un ton triomphant :
           - Hein ? C'est salé cela ?
           Mais soudain il aperçut les deux feuilles qu'apportait son ami, et il demeura lui-même perclus d'étonnement. Puis il marcha vers lui, à grands pas, demandant d'un ton furieux :
           - Qu'est-ce que tu veux faire de ces papiers-là ?
           M. de Méroul répondit en hésitant :
           - Mais... ce sont mes... mes journaux !
           - Tes journaux... Ça, voyons, tu te moques de moi ? Tu vas me faire le plaisir de lire les miens qui te dégourdiront les idées, et quant aux tiens... voici ce que j'en fais, moi...
           - Et, avant que son hôte interdit ait pu s'en défendre, il avait saisi les deux feuilles et les lançait par la fenêtre. Puis il déposa gravement La Justice entre les mains de Mme de Méroul, et il s'enfonça dans un fauteuil pour achever L'Intransigeant.
            L'homme et la femme, par délicatesse, firent semblant de lire un peu, puis lui rendirent les feuilles républicaines qu'ils touchaient du bout des doigts comme si elles eussent été empoisonnées.
            Alors il se remit à rire et déclara :
            - Huit jours de cette nourriture-là et je vous convertis à mes idées.
            Au bout de huit jours, en effet, il gouvernait la maison. Il avait fermé la porte au curé, que Mme de Méroul allait voir en secret, il avait interdit l'entrée au château du Gaulois et du Clairon qu'un domestique allait mystérieusement chercher au bureau de poste et qu'on cachait lorsqu'il entrait, sous les coussins du canapé.Il réglait tout à sa guise, toujours charmant, toujours bonhomme, tyran jovial et tout puissant.
             D'autres amis devaient venir, des gens pieux et légitimistes. Les châtelains jugèrent une rencontre impossible et, ne sachant que faire, annoncèrent un soir à Joseph Mouradour qu'ils étaient obligés de s'absenter quelques jours pour une petite affaires et ils le prièrent de rester seul. Il ne s'émut pas et répondit :
            - Très bien, cela m'est égal, je vous attendrai ici autant que vous voudrez. Je vous l'ai dit : entre amis pas de gêne.Vous avez raison d'aller à vos affaires, que diable ! Je ne me formaliserai pas pour cela, bien au contraire. Ça me met tout à fait à l'aise avec vous. Allez, mes amis, je vous attends.
            M. et Mme de Méroul partirent le lendemain.
            Il les attend.


                                                                                                              Guy de Maupassant

*     jules grand-père maupassant
**   château de miromesnil
*** giverny claude monet               

La femme de l'autre et le mari sous le lit 5 Fiodor Dostoïevski ( nouvelle Russie ).




                                                                La femme de l'autre et
                                                                                    le mari sous le lit 5

            - Non, pourquoi vous dirai-je comment je m'appelle... Je suis seulement préoccupé par le fait de vous expliquer de quelle façon absurde...
            - Chut... Il recommence à parler...
            - Vraiment mon petit coeur, ils chuchotent.
            - Mais non voyons, c'est le coton que tu as dans les oreilles qui est mal placé...
            - Ah, à propos de coton, sais-tu qu'ici, en haut... atch !... atch... en haut... atch... atch... etc...
            - En haut, chuchota le jeune homme, par tous les diables, je pensais que c'était le dernier étage ! Se peut-il que nous soyons au premier ?
            - Jeune homme, chuchota Ivan Andréïévitch en tressaillant. Que dites-vous ? Au nom du ciel pourquoi cela vous intéresse-t-il ? Moi aussi je pensais que nous étions au dernier étage ! Juste ciel ! Est-il possible qu'il y ait ici un étage de plus ?...
            - Je t'assure quelqu'un remue par ici, dit le vieillard qui avait enfin cessé de tousser....
            - Chut ! Vous entendez, chuchota le jeune homme en serrant les deux mains d'Ivan Andreievitch.
            - Cher monsieur vous tenez mes mains de force. Lâchez-moi !
            - Chut !
            Il s'ensuivit une vague lutte et puis ce fut de nouveau le silence.
            - Voilà que je rencontre une mignonne,  reprit le vieillard.
            - Quelle mignonne ? L'interrompit son épouse.
            - Mais voyons, ne t'ai-je pas déjà dit que j'avais rencontré une jolie dame dans l'escalier, ou bien ai-je omis de t'en faire part ? Ma mémoire faiblit, tu sais. Il me faut du mille-pertuis... atch !
            -Quoi ?
            - Il faut boire du mille-pertuis. On dit que ça aide... atch,  atch... atch...
            - C'est vous qui l'avez interrompu, dit le jeune homme en maugréant de nouveau.
            - Tu disais que tu as rencontré aujourd'hui une mignonne ? Demanda l'épouse.
            - Hein ?
            - Tu as rencontré une mignonne ?
            - Qui donc ?
            - Mais toi !
            - Moi ? Quand ? Ah, mais oui !
            - Ah, quand même quelle momie, allez ! Chuchota le jeune homme pour aiguillonner le petit vieux distrait,
            - Cher monsieur,  je frémis de terreur ! Mon Dieu ! Qu'entends-je ? C'est comme hier !
            - Chut !
            - Oui, oui, oui, je m'en souviens. Une véritable petite friponne, avec des yeux comme ça ! Et un chapeau bleu.
            - Un chapeau bleu!  Aïe....
            - C'est elle ! Elle a un chapeau bleu ! Mon Dieu, s'écria Ivan Andreievitch.
            - Elle ? Qui cela elle ? Chuchota le jeune homme en serrant les mains d'Ivan Andreievitch.
            - Chut ! fit à son tour Ivan Andreievitch. Il parle.
            - Ah mon Dieu ! Mon Dieu !
            - Oh et puis...qui n'a pas de chapeau bleu... allons...
            - Une de ces friponnes ! Continua le vieillard.  Elle vient ici chez je ne sais quels amis. Elle n'arrête pas de faire les yeux doux. Et chez ces amis viennent d'autres amis...
            - Oh comme c'est assommant, l'interrompit la dame. Je t'en prie en quoi cela t'intéresse-il ?
            - Bon, d'accord, d'accord, ne te fâche pas, se hâta de répliquer le petit vieux.  Bon, je ne parlerai plus si tu le souhaites.Tu ne me sembles pas de bonne humeur aujourd'hui...
            - Mais comment vous êtes-vous retrouvés ici ? dit le jeune homme
            - Vous voyez, vous voyez ! Maintenant cela vous intéresse, alors qu'avant vous ne vouliez même pas m'écouter
            - Oh et puis qu'importe ! Ne parlez pas, je vous en prie. Ah ! Que le diable vous emporte, quelle histoire !
            - Jeune homme ne vous fâchez pas, je ne sais pas ce que je raconte, c'était juste comme cela. Je voulais seulement dire qu'il y a là quelque chose et que ce n'est pas en vain que vous prenez votre part. Mais, qui êtes-vous jeune homme ? Je vois que vous m'êtes inconnu. Mais qui êtes-vous, inconnu ?  Mon Dieu ! Je ne sais plus ce que je dis...
            - Hé, un instant je vous prie, l'interrompit le jeune homme, comme s'il réfléchissait à quelque chose.
            - Mais je vais tout vous dire, tout. Vous pensez peut-être que je ne vais pas vous dire, que je vous en veut, et bien non. Voici ma main. Je suis seulement abattu, un point c'est tout. Mais je vous en supplie,  dîtes-moi tout dès le commencement : comment êtes-vous ici vous-même, par quel  hasard ? En ce qui me concerne je ne suis pas fâché,  je vous le jure, je ne suis pas fâché, voici ma main. Seulement, il y a de la poussière par ici. Je me suis un peu sali. Mais ce n'est rien pour un sentiment élevé.
            - Eh, attendez un instant avec votre main ! Il est impossible de se retourner ici et vous arrivez avec votre main !
            - Mais cher monsieur vous avez vis-à-vis de moi la même attitude, si vous me le permettez, que si j'étais une vieille semelle, dit Ivan Andreievitch dans un accès de désespoir extrêmement bref, avec une voix où transparaissait une supplication. Ayez un comportement plus correct avec moi, et je vous dirai tout ! Nous pourrions nous aimer vous et moi. Je suis même prêt à vous inviter à déjeuner chez moi. Mais nous ne pouvons pas rester ainsi couchés,  je vous le dis franchement. Vous vous égarez, jeune homme ! Vous ne savez pas...
            - Quand l'a-t-il rencontrée ? Marmonna le jeune homme à l'évidence extrêmement perturbé. Peut-être m'attend-elle maintenant... Je dois absolument sortir d'ici.
           - Elle ? Qui ça elle ? Mon Dieu, de qui parlez-vous jeune homme. Vous pensez que là-bas en haut... Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi me châtier ainsi ?
            Ivan Andreievitch tenta de se retourner sur le dos en signe de désespoir.
            - Et qu'est-ce que ça peut vous faire de savoir qui elle est ? Au diable ! Qu'elle y soit ou non, je sors !...
            - Cher monsieur que faites-vous ? Mais moi, moi qu'est-ce que je deviens ? Chuchota Ivan Andreievitch qui, pris de désespoir, s' accrocha aux basques de l'habit de son voisin.
            - Qu'est-ce que cela peut me faire?  Eh bien, restez seul ! Si vous ne le voulez pas je pourrai toujours dire que vous êtes mon oncle qui a gaspillé sa fortune afin que le vieillard ne croie pas que je suis l'amant de sa femme.
            - Mais jeune homme, ce n'est pas possible ! Si j'étais votre oncle ce ne serait pas naturel. Personne ne vous croirait. Un gamin ne le croirait pas, chuchota Ivan Andreievitch désespéré.
            - Eh bien ne bavardez pas ainsi,  et restez couché tranquillement, sans bouger ! Passez la nuit ici peut-être, et demain vous sortirez d'une façon ou d'une autre. Personne ne vous remarquera, dès l'instant que l'un d'entre nous est sorti, on ne songera certainement pas qu'il en reste un autre. Pourquoi pas une douzaine ! D'ailleurs à vous tout seul vous en valez une douzaine.  Écartez-vous, sinon je sors !
            - Vous me mortifiez jeune homme. ?... Et que se passera -t-il si je tousse, il faut tout prévoir. ..
            - Chut !...
            - Que se passe-t-il ? Il me semble que j'entends de nouveau de l'agitation là-haut, dit le petit vieux qui avait réussi entre-temps à s'assoupir.
            - En haut ?
            - Vous entendez jeune homme, en haut !
            - Bon, j'entends !
            - Mon Dieu, jeune homme, je vais sortir.
            - Et moi je ne sortirai pas, peu m'importe ! Si l'affaire a échoué peu importe aussi !  Et savez-vous ce que je soupçonne? Je soupçonne que c'est vous qui êtes un mari trompé, voilà...
            - Mon Dieu, quel cynisme... Est-il possible que vous soupçonniez une chose pareille ? Mais pourquoi  *   au juste un mari ? Je ne suis pas marié.
            - Comment vous n'êtes pas marié ? Des clous !
            - Peut-être suis-je moi-même un amant !
            - Il est beau l'amant !
            - Cher monsieur, cher monsieur, bon d'accord je vais tout vous dire. Voyez mon de désespoir ! Ce n'est pas moi ! Je ne suis pas marié, je suis aussi célibataire, comme vous... C'est mon ami, un camarade d'enfance... mais je ne suis pas l'amant. Il m'a dit, " je suis un homme malheureux,  m'a-t-il dit, je bois le calice, je soupçonne ma femme. - Mais, lui ai-je dit sensément, pour quelle raison la soupçonnes-tu ? Vous ne m'écoutez pas. Écoutez, écoutez. La jalousie est ridicule ai-je dit, la jalousie est un vice... - Non, a-t-il dit, je suis un homme malheureux, je bois... la coupe, c'est-à-dire je la soupçonne.  Tu es m'a-t-il dit, mon ami, tu es le camarade de ma tendre enfance. Nous avons cueilli ensemble les fleurs du plaisir, et nous nous sommes noyés dans les édredons de la jouissance.  " Mon Dieu, je ne sais plus ce que je dis...  Vous n'arrêtez pas de rire jeune homme. Vous me rendrez fou.
            - Mais maintenant vous êtes déjà fou.
            - Bien sûr, je pressentais bien que vous diriez cela... quand je parlais de folie. Riez, riez jeune homme, moi aussi j'ai eu mon heure, moi aussi j'ai séduit ! Ah ! J'ai une congestion cérébrale !
            - Que se passe-t-il mon petit coeur, c'est comme si quelqu'un éternuait chez nous, gazouilla le petit vieux. C'est toi mon petit coeur qui a éternué ?
            - Ô mon Dieu ! dit l'épouse.
            - Chut ! Retentit sous le lit.
            - C'est certainement en haut que l'on cogne, remarqua l'épouse, effrayée parce que le dessous du lit était réellement devenu bruyant.
            - Oui, en haut, dit le mari. En haut ! Je te disais que j'avais vu un gandin,.. atch. .. atch un gandin avec des moustaches, atch, atch ! Oh mon Dieu, mon dos, je viens de croiser un gandin avec des moustaches !
            - Avec des moustaches ! Mon Dieu,  c'est sûrement vous, chuchota Ivan Andreievitch.
            - Ô ! Grand Dieu, quel individu ! Je suis ici, je suis ici avec vous ! Comment aurait-il il pu me croiser ? Mais ne m'attrapez pas le visage !
            - Mon Dieu,  je vais défaillir.
            Pendant ce temps on entendait effectivement du vacarme en haut.
            - Que peut-il bien se passer là-haut ? chuchota le jeune homme.
            - Cher monsieur, j'ai peur, je suis effrayé. Aidez-moi !
            - Chut !
            - En effet mon petit coeur,  il y a du vacarme, ils font un véritable chahut.  Et en plus au-dessus de ta chambre. Ne faudra-t-il pas envoyer quelqu'un leur demander. ..
            - Et quoi encore, que ne vas-tu pas chercher !
            - Bien, je ne le ferai pas. Vraiment aujourd'hui tu es si irritée !
            - Ô mon Dieu, vous devriez aller dormir...
            - Liza ! Tu ne m'aimes pas du tout.
            - Ah, je t'aime! Pour l'amour du ciel, je suis si fatiguée.
            -  Bon, bon, je pars.
            - Ah non, non ! Ne partez pas, s'écria l'épouse. Ou plutôt si, allez, allez.
            - Mais enfin qu'est-ce qui t'arrive?  Partez, ne partez pas. Atch,  atch.  Il faut vraiment que j'aille dormir... atch... atch ! Chez la fillette des Panafidine atch,  atch,  la fille atch. .. Chez leur fille j'ai vu une poupée de Nuremberg, atch,  atch...
            - Voilà les poupées maintenant !
            - Atch,  atch ! Une belle poupée,  atch,  atch.
            - Il prend congé d'elle,  dit le jeune homme,  il s'en va, et aussitôt nous partons.  Vous entendez ? Réjouissez-vous donc.
            - Oh, plût au Ciel ! Plût au Ciel !
            - Que  cela vous serve de leçon. ..
            - Jeune homme, de quelle façon voulez-vous parler ? Je le sens bien... Mais vous êtes encore jeune,  vous ne sauriez me donner une leçon.
            - Et je vous la donnerai malgré tout. Écoutez. ..
            - Mon Dieu, j'ai envie d'éternuer !
            - Chut, essayez un peu ...
            - Mais que puis-je faire? Ça sent tellement la souris ici, je ne peux pas. Prenez le mouchoir dans ma poche, je vous en supplie. Je ne peux faire un geste...Ô mon Dieu, mon Dieu, pourquoi un tel châtiment ?
            - Voilà votre mouchoir.  Pourquoi un tel châtiment ? Je vais vous le dire maintenant. Vous êtes jaloux. En vous fondant sur Dieu sait quoi, vous courez comme un dément,  vous vous engouffrez dans le .logement d'un étranger,  vous provoquez des désordres. ..
            - Jeune homme ! Je n'ai provoqué aucun désordre.
            - Silence !
            - Jeune homme vous ne pouvez pas me faire un cours de morale. Je suis plus moral que vous.
            - Silence !
            - Ô mon Dieu, mon Dieu. ,
            - Vous provoquez des désordres, vous faites peur à une jeune dame, un femme timide qui ne sait où s'enfuir tant elle a peur, et peut-être en sera-t-elle malade. Vous alarmez un respectable vieillard, accablé par les hémorroïdes, qui a besoin de calme avant tout, et tout cela pour quelle raison ? Parce que vous avez imaginé je ne sais quelle absurdité,  au nom de laquelle vous courez dans tous les coins et les recoins ! Comprenez-vous, comprenez-vous donc dans quelle sale situation vous vous trouvez maintenant ? Le sentez-vous ?
            - Cher monsieur, d'accord ! Je le sens mais vous n'avez pas le droit...
            - Silence ! De quel droit  s'agit-il ici ? Comprenez-vous que cela peut se terminer tragiquement ?
Comprenez qu' un vieillard qui aime sa femme pourrait devenir fou en vous voyant sortir de sous le lit ? Mais non,**  vous êtes incapable d'en faire une tragédie ! Quand vous sortirez je pense que n'importe qui en vous voyant éclaterait de rire. J'aimerais vous voir à la lumière des bougies.  Vous serez sans doute fort ridicule.
             - Et vous alors ? Vous êtes aussi ridicule en l'occurrence ! Je veux aussi vous regarder.
            - N'y comptez pas !
            - Il y a certainement sur vous le sceau de l'immoralité jeune homme.
            - Ah, vous parlez de moralité.  Mais que savez-vous de la raison pour laquelle je suis ici ? Je suis ici par erreur. Je me suis trompé d'étage.  Et le diable sait pourquoi on m'a fait entrer ! Elle attendait sûrement quelqu'un en effet, pas vous bien entendu. Je me suis caché sous le lit quand j'ai entendu votre démarche stupide et que j'ai vu la frayeur de la dame. En outre, il faisait sombre. Et pourquoi devrais-je me justifier devant vous ? Vous êtes ridicule monsieur. Vous êtes un vieux jaloux. Pourquoi je ne sors pas, donc ? Vous pensez sans doute que j'ai peur de sortir ? Non monsieur, il y a longtemps que je serais sorti, et ce n'est que par charité pour vous que je reste ici. Et bien, de quoi aurez-vous l'air en restant ici sans moi ? Vous serez comme une souche devant lui, vous serez ahuri...
            - Non, pourquoi comme une souche ? Pourquoi donc serais-je donc ainsi ?  N'auriez-vous pas pu me comparer à autre chose, jeune homme,  pourquoi serais-je ahuri ? Non, je ne perdrai pas ma présence d'esprit.
            - Ô mon Dieu comme ce chien aboie ,
            - Chut ! Ah, en effet, c'est parce que vous n'arrêtez pas de bavarder. Vous voyez,vous avez réveillé le chien. Maintenant nous sommes fichus.
            En effet.............


                                                                                            ......./     ( suite et fin dans le n° 6 )
*   picasso       
**  peggy sue

dimanche 24 mars 2013

Anecdotes et Réflexions d'hier pour aujourd'hui 15 Samuel Pepys ( journal Angleterre )

 
    westminster                          

                                                                                                              9 mars 1660

            J'allai voir milord à son domicile et je me rendis à Westminster avec lui en voiture, en compagnie de Mr Dudley. Nous nous promenâmes dans la Chambre peinte un bon moment et je lui dis que j'étais prêt et décidé à l'accompagner en mer. Il approuva ma décision et me conseilla ce que je devais écrire à Mr Downing à ce propos. Ce que je fis à mon bureau : je proposai que selon le désir de milord mon poste soit temporairement occupé par Mr Moore et que moi et mon substitut soyons liés vis-à-vis de lui par les mêmes engagements. J'allai dîner chez Mr Crew où Mr Hawley me rejoignit. Je lui racontai toute l'affaire et lui montrai ma lettre en lui promettant 20 livres, ce qui lui fit très plaisir. Je fis la même chose pour Mr Moore qui reçut également très bien mon offre. Dans l'après-midi je me rendis en voiture, en prenant avec moi Mr Butler au ministère de la Marine, pour m'occuper des 500 livres de milord. On me promit que je les aurai demain matin. Puis retour, toujours en voiture. A Whitehall dans la salle du Conseil, je parlai avec milord et je lui fis signer l'acquit pour les 500 livres. Il me dit également qu'il avait parlé à Mr Blackborne de renvoyer Mr Creed et que je devrais aller le voir pour recevoir ses instructions concernant cet emploi.
            Après quoi, Mr Butler et moi allâmes chez Harper, où nous restâmes deux heures à boire, jusqu'à dix heures du soir. La vieille femme qui était ivre se mit à parler bêtement en faveur de son fils James.
            A la maison et au lit.
            Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, car j'étais préoccupé par la façon dont je pouvais régler mes affaires étant donné le grand changement qui m'arrive. Échauffé par la boisson j'avais trop chaud, aussi fis-je la promesse, le matin suivant, de ne boire aucune boisson forte cette semaine, car je me rends compte que cela me fait transpirer au lit et me trouble l'esprit. Aujourd'hui il a été décidé que les lettres pour les élections seraient envoyées au nom des gardiens des libertés. J'ai entendu dire qu'il a été décidé secrètement de proposer un traité au roi. Et que Monck a tancé ses soldats vertement pour ce qu'ils ont fait hier.



                                                                                                               10 mars

            Ce matin allai voir mon père que je trouvai dans l'appentis à bois. Je lui fis part de ma résolution d'accompagner milord en mer et lui demandai conseil sur les dispositions à prendre pour ma femme. Finalement je décidai qu'elle irait résider chez Mr Bowyer. Je me rendis ensuite à la trésorerie de la Marine où je reçus 500 livres pour milord. Après en avoir laissé 200 à Mr Rawlinson pour Shipley je me rendis avec les autres à la taverne du Soleil sur la colline de Fish Street où Mr Hill, Mr Stevens et Mr Hater, du bureau de la Marine, m'avaient invité. Nous eûmes droit à de belles paroles et à un bon déjeuner de la part de Mr Hater. Je rentrai ensuite à la maison en voiture et je profitai pour faire part à ma femme de mon départ en mer. Elle en fut très fâchée et, après une querelle, elle accepta finalement d'aller s'installer en mon absence chez Mr Bowyer. Après cela j'allai voir Mrs Jemima et je payai 7 livres à sa domestique. Puis j'allai voir Mr Blackborne qui me rapporta ce que disait Mr Creed de la nouvelle selon laquelle j'allais le remplacer, et qu'il avait proposer à milord d'avoir deux secrétaires. Cela m'incita à aller chez sir Henry Wright où milord dînait, pour lui parler. Mais il ne semblait pas prêt à accepter la proposition. William Howe vint me chercher et nous nous rendîmes à Westminster. En chemin il me dit ce qu'il fallait que j'emporte et que je prépare en vue de mon départ. Il m'accompagna à mon bureau. Mr Mage vint aussi. Il était à moitié saoul et a fait le sot au violon, et j'en étais bien las. Puis à Whitehall et ensuite à la maison, où je mis pas mal d'affaires en ordre en vue de mon départ. Ma femme veilla pour me confectionner des bonnets, et la servante termina une paire de bas qu'elle tricotait. Ensuite, au lit.



                                                                                                                  11 mars 1660
                                                                                                            Dimanche

            M'activai toute la journée sans cravate, à ranger mes livres et mes affaires avant mon départ en mer.
Le soir, ma femme et moi allâmes souper chez mon père où Joyce Norton et Charles Glascock soupèrent avec nous. Après souper, à la maison où la servante avait tout préparé pour la lessive de demain. Puis, au lit. Mon rhume et ma toux m'ont beaucoup gêné pour dormir.



                                                                                                                   12 mars

            Aujourd'hui la servante s'est levée à deux heures du matin pour faire la lessive  et ma femme et moi sommes restés au lit à parler un grand moment. Je ne pouvais pas dormir à cause de mon rhume.Ma femme et*  moi sommes allés à la Bourse où nous avons acheté beaucoup d'affaires. Je l'y ai laissée et me suis rendu à Londres. Chez Bedell, le libraire de Temple Gate, j'ai payé 12 livres 10 shillings et 6 pence pour Mr Fuller selon ses instructions. Et j'ai réglé pas mal de choses en vue de mon départ. Je suis ensuite revenu et chez Wilkinson j'ai retrouvé Mr Shipley et certains marins comme le cuisinier du Naseby et d'autres pour dîner. Puis au Cheval blanc, dans King Street, où je pris le cheval de Mr Biddle pour me rendre à Huntsmore chez Mr Bowyer. Je le trouvai lui et sa famille en bonne santé. Ils sont prêts à ce que ma femme s'installe chez eux pendant que je serai en mer, ce qui était la raison de ma visite. Je restai coucher chez eux et je pris un remède pour mon rhume que m'a conseillé Mr Bowyer, à savoir une cuillère de miel avec de la noix de muscade râpée que l'on met dans la bouche. J'ai trouvé que cela m'avait fait beaucoup de bien.



                                                                                                                        13 mars

            Il a plu très fort. Je me levai de bonne heure et j'étais à Londres à 8 heures. Je me rendis au domicile de milord et je parlai avec lui. Il me dit que je serai secrétaire et que Creed serait trésorier adjoint de la flotte, ce qui m'ennuya, mais je ne pouvais rien y faire. Après cela je me rendis chez mon père pour m'occuper de certaines affaires, puis chez mon bottier et chez d'autres marchands. Dans la soirée j'allai à Whitehall où je rencontrai Simons et Llewellyn, je pris un verre avec eux chez Robert à Whitehall. Puis à l'Amirauté où je parlai avec Mr Creed, en fait aux deux frères, et ils me donnèrent l'impression qu'ils acceptaient et qu'ils étaient contents que j'aie le poste de secrétaire, puisque milord voulait le confier à quelqu'un d'autre que lui. A la maison et au lit.
            Aujourd'hui le Parlement a voté que toutes les décisions qui avaient été prises par l'ancien Parlement croupion à l'encontre de la Chambre des lords étaient nulles. Et ce soir il a été décidé d'envoyer les mandements pour l'élection sans imposer aucun critère de candidature. Il semble impossible de prévoir comment tout cela finira, car le Parlement semble soutenir le roi, tandis que les soldats se déclarent tous contre lui.



                                                                                                                           14 mars

            Chez milord : il est arrivé une quantité infinie de demandes adressées à lui et à moi, à mon grand dam. Milord me confia tous les papiers qu'on lui remettait, pour que je les classe et que je lui en fasse un rapport. J'ai reçu dix shillings d'une personne que Mr Wright recommandait à milord pour être prédicateur à bord de la frégate Speaker. De là me rendis au palais St James en compagnie de Mr Pearse le chirurgien, pour parler avec Mr Clarke, le secrétaire de Monck, de retirer certains soldats de Huntingdon et de les envoyer à Oundele. Milord me dit qu'il faisait cela pour faire une faveur à la ville, afin d'obtenir leur soutien pour les prochaines élections législatives, non qu'il ait l'intention de se présenter lui-même comme député, mais pour pouvoir y faire élire Mr George Montagu et milord Mandeville en dépit des Bernard. Ceci fait, à cette occasion je vis le général Monck et, selon moi, c'est un homme terne et ennuyeux. Lui et moi nous rendîmes à Whitehall où nous dînâmes avec Llewellyn chez Marsh. En rentrant à la maison, comme je racontais à ma femme ce que nous avions mangé, elle eut envie de chou, et j'en envoyai chercher pour elle. Je me rendis à l'Amirauté où je constatai avec étonnement que les gens me faisaient déjà leur cour. Ce matin, entre autres personnes qui vinrent me voir, j'engageai le fils Jenkins de Westminster et je pris Burr comme employé aux écritures. Ce soir, je suis allé au bureau de Mr Creed et il m'a remis l'ancien livre des archives de la Flotte et le sceau. Ensuite chez Harper où se trouvait le vieux Beard. Je l'ai emmené chez milord en voiture, mais milord était sorti. Je l'ai ensuite trouvé chez sir Henry Wright. Ensuite je me suis rendu en voiture, car il pleuvait fort, chez Mrs Jemima. J'y suis resté un moment, puis à la maison. Jusque tard dans la nuit, j'ai mis mes affaires dans un coffre de marin que Mr Shipley m'a prêté, puis au lit.



                                                                                                                    15 mars 1660

            Levé de bonne heure pour empaqueter mes affaires et les envoyer au domicile de milord pour qu'elles partent en voiture avec les bagages de milord. Ensuite, chez Will où je pris congé de certains de mes amis. J'y retrouvai Adam Chard et Tom Alcock qui étaient à l'école avec moi à Huntingdon, mais cela fait seize ans que je ne l'ai pas vu. Ensuite à Westminster où je payai ce que je devais à Mr et Mrs Mitchell. Je rencontrai ensuite Dick Mathews vint en ville et j'allai prendre un verre avec lui chez Harper.Puis me rendis à Londres par le fleuve. Dans Fish Street, ma femme et moi achetâmes un morceau de saumon pour 8 pence et allâmes le manger à la taverne du Soleil. Je lui promis de lui laisser la totalité de mes biens, à l'exception de mes livres, au cas où je mourrais en mer. De là à la maison. En chemin ma femme acheta du linon pour faire trois chemises et d'autres vêtements. Je me rendis chez milord pour lui parler, puis je raccompagnai Mrs Jemima chez elle en voiture, et ensuite je rentrai chez moi. De là, au Renard dans King Street, pour souper d'une bonne dinde offerte par Mr Hawley, en compagnie de quelques-uns de ses amis, Will Bowyer, etc... Après souper j'allai au palais de Westminster où le Parlement a siégé jusqu'à 10 heures du soir, car il pensait procéder à sa dissolution aujourd'hui, tout le monde s'y attendait. Mais il n'en fut rien. On dit un peu partout ce soir que les officiers mécontents avaient l'intention de se faire entendre dans la soirée, mais ils en ont été empêchés. A nouveau au Renard. Retour à la maison avec ma femme et au lit. Je tombai de sommeil.


                   
                                                                                                                   16 mars

            Je n'étais pas plus tôt levé que je fus dérangé par une abondance de clients, de marins. Le domestique de Wanley, mon propriétaire, vint me voir comme je le lui avais demandé hier quand j'étais passé chez lui en me rendant à Londres par le fleuve. Je lui payai le loyer pour ma maison, pour ce terme qui se termine à la fête de l'Annonciation et il me remit un acquit de la part de son maître. Ensuite j'allai voir Mr Shipley à la taverne Rhénane. Mr Pim, le tailleur, s'y trouvait et il nous offrit une boisson du matin et une langue de boeuf. A la maison, et avec ma femme à Londres. Nous dînâmes chez mon père, où Joyce Norton et Mr Arminger dînaient également. Après dîner ma femme prit congé afin de préparer son départ pour Huntsmore pour demain. En rentrant à la maison je passai à la chapelle dans Chancery Lane pour commander du papier de toutes sortes et autres choses nécessaires pour écrire, en vue de mon expédition.
Puis à la maison, où je consacrai une heure ou deux à mes affaires dans mon cabinet de travail. De là à l'Amirauté où je restai un moment, puis retour à la maison où Will Bowyer vint nous dire qu'il tiendrait compagnie à ma femme dans la voiture demain. Puis à Westminster où j'appris que le Parlement  s'était dissous aujourd'hui et avait traversé la Grand-Salle dans la liesse tandis que le président ne portait pas la masse. Tout le palais s'en est réjoui, tout autant que les députés. Ils commencent maintenant à parler à voix haute du roi. Ce soir j'ai appris qu'hier vers 5 heures de l'après-midi quelqu'un est venu avec une échelle à la grande Bourse effacer avec une brosse l'inscription au-dessus de la statue du roi Charles et qu'on a fait à la Bourse un grand feu de joie et qu'on a crié : " Dieu bénisse le roi Charles II  ! " De Westminster je rentrai à la maison me coucher, très triste à l'idée de me séparer de ma femme demain, mais que la volonté de Dieu soit faite !


                                    
* david teniers                                                                                             ............/

                                            

vendredi 22 mars 2013

Air de Dylan Enrique VIla-Matas ( roman Espagne )




                                        Air de Dylan

            " Un air de Dylan est un livre difficile à résumer ", dit Vila-Matas. Livre étrange. Comment vivre sans motivation. Vilnius Lancaster jeune cinéaste espagnol présente une conférence sur l'échec et ses archives à Saint-Gall. Le but, parler jusqu'au départ du dernier auditeur déçu par le propos. Mais ce sera un demi-échec. L'auteur du roman habite Barcelone comme Vilnus, mais change de quartier au moment où il reçoit une invitation de l'université suisse où il assistera et écoutera son jeune compatriote jusqu'à la fin. Vilnus :" ...l'impression que la mémoire et l'expérience de mon père s'étaient infiltées dans ma tête... une chanson chantée par Sinatra, L'amour n'est-il pas un coup de pied dans la tête ?..." Plus tard au cours d'une conversation où l'auteur apprend qu'il a connu le-dit grand Lancaster auteur post-moderniste mort récemment d'une façon étrange et père envahissant de Vilnus qui fait partie des jeunes gens sans but, sans désir et san motivation. Si pourtant, ayant vu 3 Camarades il retient une phrase qu'il croit pouvoir associer à Scott Fitzgerald l'un des scénaristes du film, ce qui, et malgré son appartenance à un groupe " de jeunes artistes indolents " le conduiera à Hollywood. Une réponse inattendue l'attend. Par ailleurs l'auteur a décidé de ne plus écrire, de rester silencieux, même avec sa femme. Mais nouveau quartier, les énigmes posées par Vilnus, Débora ex-petite amie de son père devenue la sienne et qui réclame l'autobiographie du Grand Lancaster à elle promise alors que l'épouse l'aurait mangé ou brûlé, ou pas. Vilnus demande à l'auteur d'écrire la biographie de son père. " Peut-être ne travaillerait-il même pas à la rédaction ... ils cherchaient quelqu'un pour l'écrire, quelqu'un de la vieille culture de l'effort...qui les aiderait à surmonter... cette perception de l'absurde dont on fait inexorablement l'expérience quand la nuit tombe et qu'on se rappelle qu'il existait jadis une lointaine planète à laquelle nous étions destinés. " Le titre " Air de Dylan " est une référence à " l'Air de Paris " de Duchamp.

jeudi 21 mars 2013

L'Homme-Fille Guy de Maupassant ( nouvelle France )



      
               bony de castellane
                       
                                                        L'homme-Fille


            Combien de fois entendons-nous dire : " Il est charmant cet homme,  mais c'est une fille une vraie fille. "
            On veut parler de l'homme-fille,  la peste de notre pays.
            Car nous sommes tous en France des hommes-filles,  c'est-à-dire changeants, fantasques, innocemment perfides, sans suite dans les convictions ni dans la volonté, violents et faibles comme des femmes.
            Mais le plus irritant des hommes-filles est assurément le Parisien et le boulevardier dont les apparences d'intellectuels sont plus marquées et qui assemble en lui, exagérés par son tempérament d'homme toutes les séductions et tous les défauts des charmantes drôlesses.
            Notre Chambre des députés est peuplée d'hommes-filles. Ils y forment le grand parti des opportunistes aimables qu'on pourrait appeler " les charmeurs ". Ce sont ceux qui gouvernent avec des paroles douces et des promesses trompeuses, qui savent serrer les mains de façon à s'attacher les coeurs dire mon cher ami d'une manière délicate à ceux qu'ils connaissent le moins, changer d'opinion sans même s' en douter,  s'exalter pour toute idée nouvelle, être sincères dans leurs croyances de girouette, se laisser tromper comme ils trompent eux-mêmes, ne plus se souvenir le lendemain de ce qu' ils affirmaient.
            Les journaux sont pleins d'hommes-filles. C'est peut-être là qu'on en trouvera le plus, mais c'est là aussi qu'ils sont le plus nécessaires. Il faut excepter quelques organes comme " les Débats ou la Gazette de France ".
            Certes tout bon journaliste doit être un peu fille, c'est-à-dire aux ordres du public, souple à suivre inconsciemment les nuances de l'opinion courante, ondoyant et divers, sceptique et crédule, méchant et dévoué, blagueur et Prudhomme, enthousiaste et ironique et toujours convaincu sans croire à rien.
            Les étrangers, nos anti-types, comme disait Mme Abel, les Anglais tenaces et les lourds Allemands,  nous considèrent et nous considéreront jusqu'à la fin des siècles avec un certain étonnement mêlé de mépris. Ils nous traitent de légers. Ce n'est pas cela. Nous sommes des filles, et voilà pourquoi on nous aime malgré nos défauts, pourquoi on revient à nous malgré le mal qu'on dit de nous. Ce sont des querelles d'amour !...
            L'homme-fille, tel qu'on le rencontre dans le monde, est si charmant qu'il vous capte en une causerie de cinq minutes. Son sourire semble fait pour vous. On ne peut penser  que sa voix n'ait point à votre intention des intonations particulièrement aimables. Quand il vous quitte on croit le connaître depuis vingt ans. On est tout disposé à lui prêter de l'argent s'il vous en demande. Il vous a séduit comme une femme.
            S'il a pour vous des procédés douteux, on ne peut lui garder rancune, tant il est gentil quand on le revoit ! S'excuse-t-il ? On a envie de lui demander pardon ! Ment-il ? On ne peut le croire. Vous berne-t-il indéfiniment par des promesses toujours fausses ? On lui sait gré des promesses seules autant que s'il avait remué le monde pour vous rendre service.
            Quand.il admire quelque chose, il s'extasie avec des expressions tellement senties qu'il vous jette à l'âme ses convictions. Il a adoré Victor Hugo qu'il traite aujourd'hui de bédole. Il se serait battu pour Zola qu'il abandonne pour Barbey d'Aurevilly. Et quand il admire il n'admire point les restrictions, et il vous   soufflèterait pour un mot. Mais quand il se met â mépriser il ne connait plus de bornes dans son dédain et n'accepte pas qu'on proteste.
            En somme il ne comprend rien.
            Écoutez causer deux filles :
            - Alors tu es fâchée avec Julia ?
            - Je te crois, je lui ai passé la main par la figure.
            - Qu'est-ce qu'elle t'avait fait ?
            - Elle avait dit à Pauline que je battais la dèche treize mois sur douze. Et Pauline l'a redit à Gontran. Tu comprends ?
            - Vous habitiez ensemble, rue Clauzel ?
            - Nous avons habité ensemble voilà quatre ans,  rue Bréda, puis nous nous sommes fâchées pour une paire de bas qu'elle pretendait que j'avais mis, c'était pas vrai,  des bas de soie  qu'elle avait achetés chez la mère Martin. Alors j'y ai fichu une tripotée. Et elle m'a quittée là-dessus. Je l'ai retrouvée voilà six mois et elle m'avait demandé de venir chez elle, vu qu' elle avait loué une boite deux fois trop grandes.
            On n'entend pas le reste, on passe
            Mais comme on va le dimanche suivant à Saint-Germain, deux jeunes femmes montent dans le même wagon. On en reconnaît une tout de suite, l'ennemie de Julia.
            - L'autre ... ? C'est Julia !
            Et ce sont des mamours, des tendresses, des projets.
            - Dis donc Julia... Écoutes Julia. ..
            L'homme-fille a des amitiés de cette nature.  Pendant trois mois il ne peut quitter son vieux Jacques,  son cher Jacques.  Il n'y a que Jacques au monde. Lui seul a de l'esprit,  du bon sens, du talent. Lui seul est quelqu'un dans Paris.  On les rencontre  partout ensemble, ils dinent ensemble, vont ensemble par les rues et chaque soir se reconduisent dix fois de la porte de l'un à la porte de l'autre sans se décider à la séparation.               Trois mois plus tard si on parle de Jacques :
            - En voilà une crapule, une rosse, un gredin. J'ai appris à le connaître, allez... Et pas même honnête,  et mal élevé,  etc... etc...
            Encore trois mois après et ils logent ensemble. Mais un matin on apprend qu'ils se sont battus en duel,  puis embrassés en pleurant sur le terrain.
            Ils sont au demeurant les meilleurs amis du monde, fâchés à mort la moitié de l'année se calomniant.et se chérissant tour à tour à profusion se serrant les mains à se briser les os et prêts à se crever le ventre pour un mot mal entendu.                                                                               
            Car les relations des hommes-filles sont incertaines, leur humeur est à secousses, leur exaltation à surprises, leur tendresse à volte-face, leur enthousiasme à éclipses. Un jour ils vous cherissent, le lendemain ils vous regardent à peine, parce qu'ils ont en somme une nature de filles un charme de filles, un tempérament de filles, et que tous leurs sentiments ressemblent à l'amour des filles.
            Ils traitent leurs amis comme les drôlesses leurs petits chiens.
           C'est le petit toutou adoré qu'on embrasse éperdument, qu' on nourrit de sucre, qu'on couche sur l'oreiller du lit mais qu'on jettera aussitôt par la fenêtre dans un mouvement d'impatience, qu'on fait tourner comme une fronde en le tenant par la queue, qu'on serre dans ses bras â l'étrangler et qu'on plonge sans raison dans un seau d'eau froide.
            Aussi quel étrange spectacle que les tendresses d'une vraie fille et d'un homme-fille. Il la bat et elle le griffe. Ils s'exècrent, ne peuvent se voir et ne peuvent se quitter, accrochés l'un à l'autre par le sentiment exalté de l'honneur on ne sait quels liens mystérieux du coeur.  Elle le trompe et il le sait, sanglotte et pardonne. Il accepte le lit que paye un autre et se croit de bonne foi irréprochable. Il la méprise et l'adore sans distinguer qu'elle aurait le droit de lui rendre son mépris. Ils souffrent tous deux atrocement l'un par l'autre sans pouvoir se désunir. Ils se jettent du matin au soir à la tête des hottes d'injures et de reproches, des accusations abominables,  puis énervés à l'excès, vibrants de rage et de haine, ils tombent aux bras l'un de l'autre et s'étreignent éperdument, mêlant leurs bouches frémissantes et leurs âmes de drôlesses.
            L'homme-filles est brave et lâche en même temps. Il a, plus que tout autre, le sentiment exalté de l'honneur, mais le sentiment de la simple honnêteté lui manque et les circonstances aidant il aura des défaillances et commettra des infamies dont il ne se rendra nul compte, car il obéit sans discernement, aux oscillations de sa pensée toujours entraînée.
         *   Tromper un fournisseur lui semblera chose permise et presque ordonnée. Pour lui, ne point payer ses dettes est honorable, à moins qu'elle ne soit de jeu, c'est-à-dire un peu suspectes. Il fera des dupes en certaines conditions que la loi du monde admet, s'il se trouve à court d'argent il empruntera par tous moyens, ne se faisant nul scrupule de jouer quelque peu les prêteurs, mais il tuerait d'un coup d'épée, avec une indignation sincère, l'homme qui le suspecterait seulement de manquer de délicatesse.



                                                                                                               Guy de Maupassant
                                                                                           ( Mauvigneux dans Gil Blas 1883 )


* balzac aux tuileries

mardi 19 mars 2013

La femme de l' autre et le mari sous le lit 4 Fiodor Dostoïevski ( Nouvelles Russie )



             photo blog passouline

                                                             La femme d'un autre
                                                                               et le mari sous le lit   4

            - Ciel ! Mon mari ! S'écria la dame en français en frappant dans ses mains et en devenant plus blanche que son peignoir.
            Ivan Andreievitch sentit qu'il était mal tombé qu'il avait fait une extravagance stupide de gosse, qu'il n'avait pas bien réfléchi à sa démarche et qu'il n'avait pas été suffisamment timide dans l'escalier. Mais il n'y avait rien à faire. La porte était déjà ouverte, déjà un mari pesant, à en juger seulement par ses pas pesants entrait dans la pièce... Je ne sais pour qui se prend Ivan Andreievitch à cet instant, je ne sais ce qui l'empêcha d'aller carrément au-devant du mari pour lui déclarer qu'il s'était fourvoyé, de reconnaître qu'il avait agi inconsciemment et de la façon la plus malséante qui fût, de présenter ses excuses et de s'éclipser sans grand honneur certes, de façon peu glorieuse certes, mais au moins de partir noblement, franchement.
Mais non, Ivan Andreievitch agit de nouveau comme un gamin comme s'il se prenait pour Don Juan ou un Lovelace ! D'abord il se cacha derrière les rideaux près du lit, puis lorsqu'il sentit le courage totalement l'abandonner, il se laissa choir par terre et rampa de façon insensée sous le lit. La frayeur agissait sur lui plus violemment que la raison, et Ivan Andreievitch, lui-même mari offensé, ou du moins se considérant comme tel, ne supporta pas la rencontre avec un autre mari, ayant sans doute peur de l'offenser par sa présence.  En était-ce ainsi ou non, il se retrouva toutefois sous le lit, ne comprenant absolument pas comment cela était arrivé. Mais le plus étonnant pour lui fut que la dame ne manifesta pas la moindre opposition.  Elle n'avait pas crié en voyant un monsieur d'un certain âge, extrêmement bizarre, chercher refuge dans sa chambre. Elle était décidément si effrayée que, selon toute vraisemblance, elle avait perdu sa langue.
            Le mari entra, grognant et toussant, il salua sa femme et, exactement comme un vieillard, il se hâta  de s'écrouler dans un fauteuil, comme s' il venait d'apporter un fardeau de bois. Une longue toux caverneuse retentit. Ivan Andreievitch qui, de tigre furibond s'était transformé en agneau timide et pacifique, comme un souriceau devant un matou, osait à peine respirer tant il avait peur, bien qu' il eût pu savoir de par sa propre expérience que tous les maris offensés ne mordent pas. Mais cela ne lui avait pas traversé l'esprit, soit par un manque de réflexion, soit en raison d'une autre crise. Prudemment, tout doucement, à tâtons,  il commença à prendre ses aises sous le lit, afin de s'installer plus confortablement. Quelle ne fut pas sa surprise quand il sentit avec sa main un objet qui, à sa grande surprise se mit à remuer et qui à son tour le saisit par la main ! Quelqu'un d'autre était sous le lit...
            - Qui est-ce ? chuchota Ivan Andreievitch.
            - Eh bien je viens de vous dire qui je suis! chuchota l'étrange inconnu. Restez couché et taisez-vous puisque vous avez fait une gaffe !
            - Tout de même...
            - Silence!
            Et l'homme de trop, parce que sous le lit un seul eût été suffisant, l'autre homme donc serra la main d'Ivan Andreievitch au point que celui-ci faillit crier de douleur.
            -  Cher monsieur...
            - Chut !
            - Ne me serrez pas ainsi ou bien je crie.
            - Allez-y, criez ! Essayez !
            Ivan Andreievitch rougit de honte. L'inconnu était implacable et sévère.  Peut-être était-ce un homme qui avait subi plusieurs fois les persécutions du destin et qui s'était plus d'une fois retrouvé dans une situation fâcheuse. Mais Ivan Andreievitch était novice et il étouffait dans cette promiscuité.  Le sang cognait dans sa tête.  Il n'y avait cependant rien à faire. Il devait rester couché sur le dos. Ivan Andreievitch se soumit et se tut.
            - Mon petit coeur,  commença le mari, je suis allé chez Pavel Ivanytch. Nous nous sommes mis à faire une préférence, et donc... atch... atch... atch!  Il éternua, et donc... atch ! Mon dos, atch ! Bon sang !... atch... atch... atch !
            Et le petit vieux s'enfonça dans sa toux.
            - Le dos... finit-il par dire avec des larmes aux yeux,  mon dos est archi-douloureux. Maudites   hémorroïdes ! Ni debout, ni assis ! Atch,  atch,  atch! ...
            Et on avait l'impression que la toux qui reprenait allait vivre bien plus longtemps que le petit vieux à qui elle appartenait. Le petit vieux grogna quelque chose dans la langue des intermèdes, mais on ne put absolument rien comprendre.
            - Cher monsieur je vous en supplie, poussez-vous ! chuchota le malheureux Ivan Andreievitch.
            - Et où voulez-vous, il n'y a pas de place.
            - Tout de même admettez qu'il m'est impossible de rester ainsi.  Ce n'est guère que la première fois que je me retrouve dans une position aussi dégoûtante.
            - Et moi dans un voisinage aussi déplaisant.
            - Tout de même jeune homme...
            - Silence !
            - Silence ? Mais vous avez une attitude extrêmement incorrecte,  jeune homme... Si je ne m'abuse vous êtes encore très jeune, je suis plus âgé que vous.
            - Silence !
            - Cher monsieur, vous vous égarez, vous ne savez pas à qui vous vous adressez !
            - A un monsieur couché sous un lit...
            - Mais j'y ai été entraîné par surprise... C'est une erreur,  tandis que vous si je ne m'abuse, c'est par immoralité.
             - C'est bien là que vous vous trompez.
            - Cher monsieur je suis plus âgé que vous et je vous dit que...
            - Cher monsieur, sachez que nous sommes logés ici à la même enseigne. Je vous prie de ne pas vous agripper à mon visage !
            - Cher monsieur je n'y comprends rien ! Excusez-moi mais il n'y a pas de place.
            - Pourquoi êtes-vous si gros ?
            - Mon Dieu ! Je n'ai jamais été dans une situation aussi humiliante!
            - On ne saurait être couché plus bas !
            - Cher monsieur, cher monsieur, je ne sais qui vous êtes, je ne comprends pas comment cela est arrivé. Mais je suis ici par erreur, et non pour la raison que vous croyez...
    daumier        - Je n'aurais strictement rien pensé de vous si vous ne me poussiez pas. Mais taisez-vous donc !
            - Cher monsieur, si vous ne vous écartez pas je vais avoir une crise... Vous répondrez de ma mort. Je vous assure... Je suis un homme respectable, un père de famille. Je ne peux tout de même pas me trouver dans une telle position! ...
            - C'est vous-même qui vous êtes fourré dans une telle position. Allez, écartez-vous donc.Voilà vous  avez de la place ! Plus c'est impossible.
            - Noble jeune homme ! Cher monsieur je constate que j'étais dans l'erreur, dit Ivan Andreievitch dans un enthousiasme de reconnaissance pour la place qui lui aurait été concédée,  il étendit ses membres engourdis, je comprends cette position fâcheuse qui est la vôtre, mais que faire ? Je vois que vous pensez du mal de moi. Permettez-moi de rehausser ma réputation à vos yeux, permettez-moi de vous dire qui je suis, car je suis venu ici contre mon gré, je vous assure... je ne suis pas là pour ce que vous croyez. J'ai une peur épouvantable.
            - Mais allez-vous vous taire ? Allez-vous comprendre que si l'on nous entend, cela ira mal ? Chut, il parle...
            Effectivement la toux du vieillard semblait commencer à se dissiper, apparemment.
            - Donc voilà mon petit coeur, dit-il de sa voix enroué  en entamant sa rengaine pleurnicharde, donc voilà mon petit coeur, atch. .. atch... Ah quel malheur, Fédossei Ivanovitch lui, il dit " vous devriez essayer de boire du mille-feuille" tu entends mon petit coeur ?
            - Oui mon ami.
            - Bon il m'a dit ceci " Vous devriez, dit-il, essayer de boire du mille-feuille" alors je lui ai dit " J'ai posé des sangsues " et il m'a dit " Non, Alexandre Démianovitch, mille-feuille est meilleur, il dégage,  je vais vous dire " Atch... atch... Oh mon Dieu ! Qu' en penses-tu mon petit  coeur ? Atch... atch...Ah Grand Dieu ! Atch,  atch... Donc le mille-feuille est meilleur, non ? Atch,  atch... atch.  Ah ! Atch...
            - Je pense que ce ne serait pas mal d'essayer ce remède, répondit l'épouse.
            - Oui ce ne serait pas mal. " Vous avez peut-être, m'a-t-il dit, la phtisie. "Atch,  atch.  Mais je lui ai dit que c'était la goutte et une irritation de l'estomac, atch, atch!  Alors il m'a dit que c'était peut-être bien la phtisie. Qu' est-ce que tu atch... atch... Qu' est-ce que tu en penses mon petit coeur,  c'est la phtisie ?
            - Ah mon Dieu, que dites-vous ?
            - Si, la phtisie ! Mais tu devrais te déshabiller et te coucher, mon petit coeur, atch atch ! Quant à moi aujourd'hui je suis enrhumé.
            - Ouf, fit Ivan,Andreievitch, au nom du ciel écartez-vous !
            - Décidément je suis surpris de ce qui vous arrive,  mais vous ne pouvez rester couché tranquillement.
            - Vous vous acharnez contre moi, jeune homme. Vous voulez me mortifier, je le vois bien. Vous êtes sans doute l'amant de cette dame?
            - Silence !
            - Je ne me tairai pas ! Je ne vous laisserai pas me donner des ordres ! Vous êtes certainement l'amant ? Si l'on nous découvre je ne suis en rien coupable, je ne sais rien.
            - Si vous ne vous taisez pas, dit le jeune homme en maugréant, je dirai que c'est vous qui m'avez entraîné. Je dirai que vous êtes mon oncle et que vous avez jeté votre fortune par les fenêtres. Alors au moins on ne pensera pas que je suis l'amant de cette dame.
            - Cher monsieur, vous vous moquez!  Vous venez à bout de ma patience.
            - Chut, ou bien je vous forcerai à vous taire ! Vous faites mon malheur ! Allez, dites-moi pourquoi vous êtes ici ? Sans vous je me  serai débrouillé pour rester ici jusqu'au matin, et je serai alors sorti.
            - Mais je ne peux quand même pas rester couché ici jusqu'au matin. Je suis un homme raisonnable.  Bien entendu j'ai des relations. Qu'en pensez-vous est-il possible qu'il passe la nuit ici ?
            - Qui ?
            - Mais ce vieillard...
            - Oui c'est évident. Tous les maris ne sont pas comme vous. D'aucuns passent la nuit chez eux.
            - Cher monsieur, cher monsieur ! s'écria Ivan Andreievitch glacé d'effroi. Soyez assuré que moi aussi je suis chez moi, et qu'il s'agit en l'occurrence de la première fois. Mais mon Dieu, je vois que vous me connaissez ! Qui êtes-vous jeune homme ? Dites-le moi tout de suite, je vous en supplie, au nom de notre amitié désintéressée, qui êtes-vous donc ?
            - Écoutez, je vais employer la force...
            - Mais permettez,  permettez-moi de vous dire cher monsieur,  permettez-moi de vous expliquer toute cette sale histoire...
            - Je n'écouterai aucune explication, je ne veux rien savoir.  Taisez-vous,  sinon. ..
            - Mais je ne peux quand même pas...
            Une vague lutte s'ensuivit sous le lit et Ivan Andreievitch se tut.
            - Mon petit coeur, j'ai comme l'impression qu'il y a des chats qui chuchotent ici...
            - Quels chats ? Que n'allez-vous pas inventer !
            Il était évident que l'épouse ne savait de quoi parler avec son mari. Elle était si stupéfaite qu' elle ne pouvait encore reprendre ses esprits. Maintenant elle tressaillit et tendit l'oreille.
    daumier        - Quels chats ?
            - Des chats mon petit coeur !  L'autre jour j'arrive je trouve Vasska installé dans mon bureau, et il chuchote " chu... chu... chu..."Je lui ai dit qu' est-ce qui t'arrive mon petit Vasska ? Et le voilà qui recommence " chu... chu.... chu... " Toujours comme s'il chuchotait. Je me suis dit " Ah, par tous les saints , n'est-il pas en train de me chuchoter des choses sur la mort ? "
            - Quelles bêtises ne dîtes-vous pas aujourd'hui ! Vous devriez avoir honte !
            - Allons ce n'est rien. Ne te fâche pas mon petit coeur. Je vois qu' il te serait désagréable que je meure, ne te fâche pas, je parle pour ne rien dire. Mais tu devrais te déshabiller ma petite âme et te coucher et moi je resterais bien assis ici le temps que tu te couches.
            - Mon Dieu, cela suffit, plus tard. ..
            - Allons ne te fâche pas, ne te fâche ! Seulement je t'assure j'ai comme l'impression qu' il y a des souris ici.
            - Allons bon, tantôt des chats,  tantôt des souris ! Vraiment je ne sais pas ce que vous avez !
            - Allons ce n'est rien, ce n' atch ! Ce n'est rien, atch, atch, atch, atch ! Ah mon Dieu, atch !
            - Écoutez vous vous agitez tellement qu'il a entendu, chuchota le jeune homme.
            - Mais si vous saviez ce qui m'arrive ! J'ai le nez qui saigne !
            - Qu'il saigne mais taisez-vous ! Attendez qu'il s'en aille.
            - Jeune homme essayez donc de comprendre ma situation!  Je ne sais même pas avec qui je suis couché !
            - Et est-ce que ce serait moins pénible pour vous, non? Peu m'importe de connaître votre nom. Eh bien, comment vous appelez-vous ?



                                                                         à suivre n○ 5 ...Non pourquoi...