jeudi 30 mai 2013

Tout s'est bien passé Emmanuèle Bernheim ( récit autobiographie France )



                                       Tout s'est bien passé


            Chronique d'une mort annoncée, désirée, acceptée. Emmanuèle Bernheim fait le portrait de son père, homme joyeux et volontaire, vif, explorant les expositions, rejetant ou appréciant alors qu'un accident vasculaire cérébral le cloue au lit, un bras inerte, l'élocution difficile un temps inaudible. Il a 88 ans, a subi un triple pontage suivi d'une infection nosocomiale, dont il s'est remis de même " ... d'une ablation de la rate, d'une pleurésie, d'une embolie pulmonaire, et même d'une agression... A chaque fois, la convalescence à peine achevée il partait loin... " Mais ce jour-là se voyant diminué, langé, mangeant " un grand bavoir autour du cou ", il demande à sa fille  Nuèle d'accélérer sa fin. Sans larmes et sans pathos, lucide. " ... Je veux que tu m'aides à en finir.. "  La mère atteinte de la maladie de Parkinson n'éprouve aucun sentiment pour ce vieux monsieur qui de son propre aveu dit : je me demande comment elle a pu me supporter. Alors pour elle et sa soeur Pascale les tribulations vont commencer. Le suicide assisté est interdit en France il leur faut donc s'adresser à une société suisse. Le désarroi des soeurs est indescriptible, malade capricieux vite intéressé par les centres d'intéret habituels à sa vie de toujours il rejette et se passionne pour la vente Bergé Saint Laurent, reçoit ses amis et sa famille avertis de son projet, lorsque les soins et les antidépresseurs apportent une amélioration à son état. Entre espoir d'une guérison et l'obstination du père qui prend toutes ses dispositions, notaire, et se nourrit de friandises et d'une salade avocat-pamplemousse, frites et sole pour ce qui sera sans doute sa dernière sortie. Sa madeleine. L'auteur scénariste écrit son livre avec des détails très précis, quotidiens, la main inerte qui ressemble à une tortue, le pass-navigo resté serré dans sa main alors qu'elle prend un taxi, tout s'organise alors que les soeurs s'interrogent : peut-on demander à ses enfants leur aide pour ce genre d'acte ? Qui l'accompagnera, comment se déroulera le dernier voyage. Tout va-t-il bien se passer, alors qu'une main courante arrive à la clinique. Averti par un anonyme de ce voyage en ambulance vers un but précis, le commissaire veut interroger les deux soeurs. Voyage interrompu ou tout se passera bien ?

dimanche 26 mai 2013

L'oubli est la ruse du diable Max Gallo ( France mémoires )




                                                   L'oubli est la ruse du diable

            "... hissé sur le toit, adossé à la cheminée... " Max Gallo adolescent rêve d'écrire comme Jack London, de Martin Eden. Né à Nice d'une mère italienne qui lui récite des vers de Dante et d'un père français homme à tout faire de la Banca qui les loge là-haut, sous les combles, mais homme bon adroit de ses mains. Il lui offre sa première machine à écrire destinée à la casse et réparée. L'enfant a vécu les défilés du Front populaire en 36 debout sur ses épaules, et la guerre dans la peur de l'arrestation de ce père. Les camarades communistes pendus et exposés ne s'oublient pas. A la Libération, élève au collège technique puis au Lycée technique le futur écrivain s'intéresse à l'Histoire. Il entend sa mère reprocher à son père son manque d'ambition, sa grand'mère italienne superstitieuse et croyante qui vit et meurt chez eux lui lègue ce mot " il destino ". Gallo jeune enrage, les femmes, le désir d'écrire qui le poursuivra toute sa vie ( 120 livres environ plus ceux écrits sous pseudonyme ou tels ceux de Martin Gray qu'il cosigne ) et son père qui souhaitait lui voir pratiquer un métier tranquille manuel qui le mettrait à l'abri. Gallo a gagné son combat "... Tu te rends compte, tu as réussi, c'est fait... " dit son père. Mais aujourd'hui l'écrivain se souvient de son mariage forcé avec Claudie "... sa soeur-amante... ", de la fausse-couche de la jeune femme quinze jours plus tard, de leur vie dans une chambre de bonne  sans eau, où chacun travaille et poursuit des études qu'ils réussiront brillamment, et d'un nouvel enfant, une petite fille, Mathilde. Les parents diplômés se séparent, agrégation d'histoire pour lui, de lettres modernes pour elle. Elle est nommée à Annecy, lui à Nice, l'enfant est élevée par ses grands-parents, le père et l'enfant seront très proches puis Paris appelle l'auteur qui a publié " l'Italie de Mussolini ", Françoise Giroud lui conseille d'écrire des articles spécialisés pour que les journaux ne puissent se passer de lui, et il devient directeur de collection chez Robert Laffont, il écrit ( aujourd'hui il avoue qu'une force le pousse à écrire dès 4 heures du matin 5 feuillets ni plus, ni moins ), séparé des communistes il entre au gouvernement de François Mitterand, 1981-84. Mais sa fille ne supporte pas cet éloignement. La douleur du souvenir, la culpabilité et parce qu'il a lu cette phrase sur la tombe d'un moine du XIIè sc." L'oubli est la ruse du diable ", Gallo aujourd'hui député européen, après avoir été aussi député des Alples Maritimes, ce qui lui valut une tentative d'assassinat, écrit son autobiographie, et publie des " romans-histoire ". Il est entré à l'Académie Française en 2007 au fauteuil de JF Revel.

vendredi 24 mai 2013

Un anarchiste 4 fin Joseph Conrad ( nouvelle Angleterre )



                                                   Un anarchiste


             ... Ils me rejoignirent et me firent comprendre que le canot était à eux, pas à moi.
            - Nous sommes deux contre toi seul, dit Mafile.
            - Je sortis à découvert et m'écartai d'eux, de peur de prendre un coup en traître sur le crâne. J'aurais pu les abattre tous deux sur place, mais je ne dis rien, et contins le rire qui me montait aux lèvres. Je me fis très humble et les suppliai de m'emmener avec eux. Ils se consultèrent à voix basse sur mon sort, pendant que, grâce au revolver que je tenais sous ma blouse, j'avais leur vie entre mes mains. Je les laissai vivre. Je voulais leur faire tirer le canot. Je leur représentai, avec un humilité abjecte, que je connaissais le maniement d'une barque, et qu'étant trois à ramer nous pourrions nous reposer à tour de rôle. Cet argument finit par les décider. Il était temps. Un peu plus j'aurais éclaté tant la chose était drôle.
            A ce moment son excitation se donna libre cours. Il sauta de l'établi tout gesticulant. Les grandes ombres de ses bras courant sur le toit et les murs faisaient paraître les murs de l'appentis trop petits pour son agitation.
            - Je ne nie rien, éclata-t-il. J'étais transporté de joie, Monsieur. Je goûtais une sorte de félicité. Mais je me tins coi. Toute la nuit je pris mon tour aux avirons. Nous tirions vers le large, et mettions notre espoir dans la rencontre d'un navire. C'était une hardiesse absurde à laquelle je les avais entraînés. Quand le soleil se leva l'immensité de la mer était calme, et les îles du Salut n'apparaissaient plus que sous forme de petits points noirs au sommet des vagues. C'est moi qui barrais à ce moment-là. Mafile, qui ramait en avant, lâcha un juron et dit : " Il faut nous reposer . "
            L'heure de rire était venu enfin, et je m'en donnai à coeur joie, vous pouvez me croire. Je me tenais les côtes, je me roulais sur mon banc, devant leurs visage stupéfaits. " Qu'est-ce qui le prend, cet animal ?
s'écria Mafile ".
            Et Simon qui était le plus près de moi dit par-dessus son épaule : " Le diable m'emporte s'il n'est pas devenu maboule. "
            A ce moment je sortis mon revolver. Aha ! Si vous aviez vu du coup leur regard se figer. Ha ! ha ! Ils avaient la frousse, mais ils ramaient ! Oh oui ! Ils ont tiré toute la journée, l'air tantôt hagard, tantôt épuisé. Je ne perdais rien du spectacle, parce qu'il fallait les tenir à l'oeil tout le temps, sans quoi, crac, en un clin d'oeil ils me seraient tombés dessus. Je reposais sur mon genou la main qui tenait mon revolver tout armé et gouvernais de l'autre. Leurs visages commençaient à se couvrir de cloques. Ciel et mer semblaient en feu autour de nous, et la mer fumait sous le soleil. La barque grésillait en fendant l'eau. Mafile avait de l'écume à la bouche par moments, puis se mettait à gémir, mais il tirait toujours. Il n'osait pas s'arrêter. Ses yeux étaient injectés de sang et il s'était déchiré la lèvre inférieure à force de la mordre. Simon était enroué comme un corbeau.
            " Camarade..., commença-t-il
            - Il n'y a pas de camarade ici je suis votre patron.
           - Patron alors, au nom de l'humanité laissez-nous souffler ! "
           Je le leur permis. Il y avait un peu d'eau de pluie qui courait au fond du bateau. Je les autorisai à en ramasser dans le creux de leurs mains. Puis, quand je donnai l'ordre : En route ", je les vis échanger un coup d'oeil significatif. Ils pensaient que je finirais bien par dormir. Aha ! Je n'avais pas la moindre envie de dormir. Je me sentais plus éveillé que jamais. C'est eux qui finirent par s'endormir en ramant, et qui tombèrent de leur banc cul par-dessus tête, comme deux masses, l'un après l'autre. Je les laissai à leur sommeil, toutes les étoiles brillaient. C'était un monde de paix, le soleil se leva. Un autre jour. Allons, en route !
            Ils tiraient mal. Leurs yeux roulaient dans leurs orbites et ils tiraient la langue. Au cours de la matinée, Mafile croassa : " Si on se jetait sur lui, Simon ? Autant recevoir un pruneau tout de suite que de crever de soif, de faim et de fatigue. "
            Il n'en continuait pas moins à souquer, et Simon tirait aussi. Cela me faisait sourire, ah ! ils aimaient la vie ces deux-là, dans leur monde pourri, comme je l'aimais moi-même avant qu'ils ne me l'eussent gâtée avec leurs tirades. Je les laissai ramer jusqu'à la limite de leurs forces, et c'est alors seulement que je leur montrai les voiles d'un navire à l'horizon.
            Ah, il fallait les voir revivre et s'appliquer à leur tâche, car je les fis ramer encore pour couper la route du navire. Ils étaient tout changés. L'espèce de pitié que j'avais ressentie pour eux se dissipa. Ils redevenaient eux-mêmes de minute en minute. Ils me lançaient les regards dont je me souvenais trop bien, ils étaient heureux, ils souriaient.
            " Eh bien ! fait Simon, l'énergie de ce jeunot nous a sauvé la vie. S'il ne nous y avait pas forcés nous n'aurions jamais ramé assez loin pour couper la route des navires. Camarade, je te pardonne. Je t'admire ! "
            Et Mafile grogne depuis son banc : " On te doit une belle dette de reconnaissance, camarade. Tu es taillé pour faire un chef. "
            Camarade, Monsieur ! Ah, le magnifique mot ! Et ces gens-là et d'autres comme eux en avaient fait un mot maudit. Je les regardais, je me rappelais leurs mensonges, leurs promesses, leurs menaces, et tous mes jours de misère. Pourquoi ne pouvaient-ils pas me laisser tranquille à ma sortie de prison ? Je les regardais en me disant que je ne serai jamais libre tant qu'ils vivraient. Jamais. Ni moi, ni d'autres, des hommes au coeur chaud et à la tête faible, comme moi. Car je sais que je n'ai pas la tête bien forte, Monsieur, une rage noire m'envahit, la rage de l'extrême ivresse, mais pas contre l'injustice de la société, ah non !
            Je veux être libre ! criai-je furieusement.
            " Vive la liberté ! hurle ce bandit de Mafile. Mort aux bourgeois qui nous envoient à Cayenne. Ils s'apercevront bientôt que nous sommes libres ! "
            La mer, le ciel, l'horizon tout entier étaient devenus rouges autour du bateau, rouge sang. Je m'étonnais qu'ils n'entendissent pas les coups de mes tempes, tant elles battaient fort. Comment cela se faisait-il ? Comment ne comprenaient-ils pas ?
            J'entendis Simon demander : " On est peut-être assez loin maintenant ? - Oui, ça suffit, dis-je. " J'étais fâché pour lui, c'était l'autre que je haïssais. Il remonta son aviron avec un gros soupir et au moment où il s'essuyait le front, avec la mine d'un homme qui avait fini sa tâche, je pressai la détente, l'arme appuyée sur mon genou, et l'atteignis en plein coeur.
            Il s'affala, la tête pendant au-dessus du plat-bord. Je ne lui accordai pas un regard. L'autre poussa un cri perçant, un seul cri d'horreur. Puis tout se tut.
            Il se laissa tomber du banc sur les genoux et leva devant son visage ses mains jointes en un geste de supplication. " Grâce, murmura-t-il, grâce pour moi, camarade !
            - Camarade ! fis-je d'un ton sourd. Oui, camarade évidemment. Eh bien alors, crie Vive l'anarchie ! "
            Il leva les bras, le visage dressé vers le ciel et la bouche ouverte en un grand cri de désespoir : " Vive l'anarchie ! Vive... "
            Il s'effondra d'un coup, une balle dans la tête.
            Je lançai les deux cadavres à la mer. Je jetai le revolver aussi. Puis je m'assis tranquillement. J'étais libre, enfin ! Je ne regardai même pas du côté du bateau. Je ne m'en souciai pas. J'ai même dû m'endormir , car tout à coup il y eut des cris, et j'aperçus le navire presque sur moi. On me hissa à bord, et on prit la barque en remorque. Ils étaient tous noirs avec un capitaine métis qui seul savait quelques mots de français. Je ne pus découvrir où ils allaient, ni qui ils étaient. Ils me donnaient à manger tous les jours, mais je n'aimais pas leur façons  de parler de moi dans leur langue. Peut-être complétaient-ils de me flanquer par-dessus bord pour garder le canot. Comment le saurais-je ? En passant devant cette île je demandai si elle était habitée. Je compris à ce que me dit le métis, qu'elle contenait une maison. Une ferme, voulait-il dire sans doute. Alors je le priai de me débarquer sur la grève, et de garder le canot pour sa peine. C'était sans doute
ce qu'il demandait. Vous savez le reste.
            Ce récit achevé, l'homme perdit brusquement tout empire sur lui-même. Il se mit à arpenter fiévreusement le hangar, puis à courir. Il agitait ses bras comme des ailes de moulin, et ses exclamations qui tenaient du délire, ramenaient cette protestation en incessant refrain : " je ne nie rien... rien... " Je ne pouvais que le regarder et, assis à l'écart répéter :
            - Calmez-vous... Calmez-vous... ! Jusqu'à ce que son agitation cédât.
            Je dois avouer que je demeurai longtemps près de lui, longtemps encore après qu'il se fût glissé sous sa moustiquaire. Ils m'avait supplié de ne pas le quitter, alors, comme on veille un enfant nerveux, je me tins près de lui au nom de l'humanité, jusqu'à ce qu'il dormît.
            Somme toute, j'ai l'impression qu'il était beaucoup plus anarchiste qu'il ne le croyait ou ne l'avouait lui-même. Et mis à part les traits particuliers de son histoire, il ressemblait fort à d'autres anarchistes. Coeur chaud et tête faible; c'est la clef de l'énigme, et de fait, les plus amères contradictions comme les plus sanglants conflits du monde naissent dans l'âme de tout être capable de sentiment et de passion.
            Mon enquête personnelle me permet d'affirmer que tous les détails apportés par lui sur la révolte des forçats étaient exacts.
            En repassant par Horta, au retour de Cayenne, je revis l'Anarchiste et le trouvai assez mal en point. Il était plus usé, plus frêle que jamais. Sous les souillures du métier son visage avait encore blêmi. Manifestement la viande du principal troupeau de la Compagnie, sous sa forme non concentrée, ne lui convenait pas du tout.
            C'est sur le ponton de Horta que nous nous rencontrâmes, et je tâchai de le convaincre de laisser le canot en plan et de me suivre sans tarder en Europe. C'eût été un plaisir d'imaginer la surprise et la colère de l'excellent régisseur devant la fuite du pauvre diable. Mais il m'opposa un refus d'une invincible obstination.
            - Voyons ! Vous n'allez pas vivre ici éternellement ! m'écriai-je.
            Il hocha la tête.
            - J'y mourrai, dit-il. Puis il ajouta d'un ton sombre. Loin d'eux.
            Quelquefois je le revois, les yeux grands ouverts, allongé sur sa selle, dans l'appentis bas, plein d'outils et de ferraille, cet esclave anarchiste du Maranon, attendant avec résignation le sommeil, qui le fuyait, comme il disait, de si inexplicable façon.



                                                                                                         Conrad

                                                            parue dans le Harper's Magazine 1906
     
           

lundi 20 mai 2013

Tempête sur Beersheva Shoulamit Lapid Israël ( policier )



Détails sur le produit


                                               Tempête sur
                                                              Beersheva

            Si la plus forte tempête de sable des dernières décennies n'avait soufflé ces jours-là, venue du Néguev elle envahissait tout, s'introduisait dans les maisons aux volets clos, dans les rares voitures circulant dans les rues désertées, si Lisie Badikhi journaliste aux Nouvelles du Sud n'avait décidé de glaner quelques informations sur la fermeture de l'usine de textile et le licenciement des très nombreuses ouvrières, et si elle ne s'était pas penchée sur la chatte et ses trois chatons assoiffés cachés sous la tente des grévistes absents pour cause de vent de sable, la jeune femme n'aurait pas frappé à la porte du vieil autobus qui servait de logis à Oved, dit le Prophète, vieil original installé sur une parcelle de la Maillerie, et disait-on propriétaire avec les Tarshish de l'espace et de l'usine démantelée pour cause de profits annoncés si le lieu, dans son intégralité était vendu à un investisseur désireux d'installer des activités entrant dans le cadre des nouvelles lois du gouvernement, c'est-à-dire, détaxé, et le cadavre d'un inconnu porteur d'une Rolex n'aurait pas été découvert si rapidement, le vent ayant fait son ouvrage. Et nous entrons dans Beersheva, les commissaires,  l'enquête, les petits métiers, les nouveaux émigrants russes, les moeurs typiques, surtout les ravages et dissensions dans les familles lors des partages d'un héritage, semblables d'un pays à l'autre. Un jeune homme aux santiags éculées, riche fils de famille, enquête pour le compte d'une compagnie d'assurances sur le vol d'un sac de diamants, si trois jours de Tempête sur Beershéva n'avait soufflé les deux enquêtes se seraient croisées ? Il suffit d'un grand coup de vent pour faire resurgir les souvenirs des hommes et des femmes venus en Israël en 47, certains hurlant la nuit rescapés des camps. Lisie Badikhi, journaliste est à nouveau l'héroïne d'une des aventures policières de Shulamit Lapid, dans un environnement bien précis, Beershéva.







                                                   

dimanche 19 mai 2013

Musique Le pornographe du phonographe Brassens ( chanteur France )



                                            
Pour l'écouter : ==> cliquez ici 
                                                         Le Pornographe
                                                                           du Phonographe   


 Autrefois, quand j'étais marmot
J'avais la phobie des gros mots
Et si j'pensais " merde " tout bas
Je ne le disais pas
Mais
Aujourd'hui que mon gagne-pain
C'est d'parler comme un turlupin
Je n'pense plus " merde ", pardi
Mais je le dis

J'suis l'pornographe                                         
Du phonographe
Le polisson
De la chanson

Afin d'amuser la gal'rie
Je crache des gauloiseries
Des pleines bouches de mots crus
Tout à fait incongrus
Mais
En m'retrouvant seul sous mon toit
Dans ma psyché j'me montre au doigt
Et m'crie: " Va t'faire, homme incorrec'
Voir par les Grecs "

+R:

Tous les sam'dis j'vais à confess'
M'accuser d'avoir parlé d'fess's
Et j'promets ferme au marabout
De les mettre tabou
Mais
Craignant, si je n'en parle plus
D'finir à l'Armée du Salut
Je r'mets bientôt sur le tapis
Les fesses impies

+R:                                                      

Ma femme est, soit dit en passant            fragonard
D'un naturel concupiscent
Qui l'incite à se coucher nue
Sous le premier venu
Mais
M'est-il permis, soyons sincèr's
D'en parler au café-concert
Sans dire qu'elle a, suraigu
Le feu au cul ?

+R:

J'aurais sans doute du bonheur
Et peut-être la Croix d'Honneur
A chanter avec décorum
L'amour qui mène à Rom'
Mais
Mon ang' m'a dit : " Turlututu
Chanter l'amour t'est défendu
S'il n'éclôt pas sur le destin
D'une putain "

+R:

Et quand j'entonne, guilleret
A un patron de cabaret
Une adorable bucolique
Il est mélancolique
Et
Me dit, la voix noyée de pleurs
" S'il vous plaît de chanter les fleurs
Qu'ell's poussent au moins rue Blondel
Dans un bordel "

+R:                                                                                                                    
Chaque soir avant le dîner caillebotte
A mon balcon mettant le nez                                   
Je contemple les bonnes gens
Dans le soleil couchant
Mais
N'me d'mandez pas d'chanter ça, si
Vous redoutez d'entendre ici
Que j'aime à voir, de mon balcon
Passer les cons

+R:

Les bonnes âmes d'ici bas
Comptent ferme qu'à mon trépas
Satan va venir embrocher
Ce mort mal embouché
Mais
Mais veuille le grand manitou
Pour qui le mot n'est rien du tout
Admettre en sa Jérusalem
A l'heure blême

Le pornographe
Du phonographe
Le polisson
De la chanson

                       Georges Brassens

samedi 18 mai 2013

Mots d'amour Guy de Maupassant ( nouvelle France )




image publiée sur culturetco.com

                                                        Mots d'amour


                                                                                                        Dimanche

                    Mon gros coq chéri,

            Tu ne m'écris pas, je ne te vois plus, tu ne viens jamais. Tu as donc cessé de m'aimer ? Pourquoi ? Dis-le moi, je t'en supplie, mon cher amour ! Moi je t'aime tant, tant, tant ! Je voudrais t'avoir toujours près de moi, et t'embrasser tout le jour, en te donnant, ô mon coeur, mon chat aimé, tous les noms tendres qui me viendraient à la pensée. Je t'adore, je t'adore, je t'adore, ô mon beau coq.
            Ta poulette,        
                                                                                                          SOPHIE.

                                                                                                           Lundi,

                    Ma chère amie,

            Tu ne comprendras absolument rien à ce que je vais te dire. N'importe. Si ma lettre tombe, par hasard, sous les yeux d'une autre femme, elle lui sera peut-être profitable.
            Si tu avais été sourde et muette, je t'aurais sans doute aimée longtemps, longtemps. Le malheur vient de ce que tu parles, voilà tout. Un poète a dit :

        *   "  Tu n'as jamais été dans tes jours les plus rares,
               Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur,
               Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares,
               J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton coeur. "

             En amour, vois-tu, on fait toujours chanter des rêves. Mais pour que les rêves chantent, il ne faut pas qu'on les interrompe. Or, quand on parle entre deux baisers, on interrompt toujours le rêve délirant que font les âmes, à moins de dire des mots sublimes, et les mots sublimes n'éclosent pas dans les petites caboches des jolies filles.                                              
            Tu ne comprends rien, n'est-ce pas ? Tant mieux. Je continue. Tu es assurément une des plus charmantes, une des plus adorables femmes que j'ai jamais vues.
             Est-il sur la terre des yeux qui contiennent plus de songe que les tiens, plus de promesses inconnues, plus d'infini d'amour ? Je ne le crois pas. Et quand ta bouche sourit avec ses deux lèvres rondes qui montrent tes dents luisantes, on dirait qu'il va sortir de cette bouche ravissante une ineffable musique, quelque chose d'invraisemblablement suave, de doux à faire sangloter.
            Alors tu m'appelles tranquillement : " Mon gros lapin adoré. " Et il me semble tout à coup que j'entre dans ta tête, que je vois fonctionner ton âme, ta petite âme de petite femme jolie, jolie, mais... et cela me gêne, vois-tu, me gêne beaucoup. J'aimerais mieux ne pas voir.
            Tu continues à ne point comprendre, n'est-ce pas ? J'y comptais.
            Te rappelles-tu la première fois que tu es venue chez moi ? Tu es entrée brusquement avec une odeur de violette envolée de tes jupe. Nous nous sommes regardés longtemps sans dire un mot, puis embrassés comme des fous... puis... puis jusqu'au lendemain nous n'avons point parlé.
            Mais quand nous nous sommes quittés, nos mains tremblaient et nos yeux se disaient des choses, des choses... qu'on ne peut exprimer dans aucune langue. Du moins, je l'ai cru. Et tout bas, en me quittant, tu as murmuré : " A bientôt ! " Voilà tout ce que tu as dit, et tu ne t'imagineras jamais quel enveloppement de rêve tu me laissais, tout ce que j'entrevoyais, tout ce que je croyais deviner en ta pensée.
            Vois-tu ma pauvre enfant, pour les hommes pas bêtes, un peu raffinés, un peu supérieurs, l'amour est un instrument si compliqué qu'un rien le détraque. Vous autres femmes, vous ne percevez jamais le ridicule de certaines choses quand vous aimez, et le grotesque des expressions vous échappe.
            Pourquoi une parole juste dans la bouche d'une petite femme brune est-elle souverainement fausse et comique dans celle d'une grosse femme blonde ? Pourquoi le geste câlin de l'une sera-t-il déplacé chez l'autre ? Pourquoi certaines caresses charmantes de la part de celle-ci seront-elles gênantes de la part de celle-là ? Pourquoi ? Parce qu'il faut en tout, mais principalement en amour, une parfaite harmonie, une accordance absolue du geste, de la voix, de la parole, de la manifestation tendre avec la personne qui agit, parle, manifeste, avec son âge, la grosseur de sa taille, la couleur de ses cheveux et la physionomie de sa beauté.
            Une femme de trente-cinq ans, à l'âge des grandes passions violentes qui conserverait seulement un rien de la mièvrerie caressante de ses amours de vingt ans, qui ne comprendrait pas qu'elle doit s'exprimer autrement, regarder autrement, embrasser autrement, qu'elle doit être une Didon et non plus une Juliette, écoeurerait infailliblement neuf amants sur dix, même s'ils ne se rendaient nullement compte des raisons de leur éloignement.
            Comprends-tu ? - Non, je l'espérais bien.
            A partir du jour où tu as ouvert ton robinet à tendresse, ce fut fini pour moi, mon amie.
            Quelquefois nous nous embrassons cinq minutes, d'un seul baiser interminable, éperdu, d'un de ces baisers qui font se fermer les yeux, comme s'il pouvait s'en échapper par le regard, comme pour les conserver plus entiers dans l'âme enténébrée qu'ils ravagent. Puis, quand nous séparions nos lèvres, tu me disais en riant d'un rire clair : " C'est bon mon gros chien ! " Alors je t'aurais battue.
            Car tu m'as donné successivement tous les noms d'animaux et de légumes que tu as trouvés sans doute dans la Cuisinière bourgeoise, le Parfait jardinier et les Éléments d'histoire naturelle à l'usage des classes inférieures. Mais cela n'est rien encore.
            La caresse d'amour est brutale, bestiale et plus, quand on y songe. Musset a dit :

            " Je me souviens encore de ces spasmes terribles,
              De ces baisers muets, des ces muscles ardents,
              De cet être absorbé, blême et serrant les dents.
              S'ils ne sont pas divins, ces moments sont horribles. "

ou grotesques !... Oh ! ma pauvre enfant, quel génie farceur, quel esprit pervers, te pouvait donc souffler ces mots... de la fin ?
            Je les ai collectionnés mais, par amour pour toi, je ne les montrerai pas.
            Et puis, tu manquais vraiment d'à-propos, et tu trouvais le moyen de lâcher un " Je t'aime ! " exalté en certaines occasions si singulières qu'il me fallait comprimer de furieuses envies de rire. Il est des instants où cette parole-là " Je t'aime ! " est si déplacée qu'elle en devient inconvenante, sache-le bien.
            Mais tu ne me comprends pas.
            Bien des femmes aussi ne me comprendront point et me jugeront stupide. Peu m'importe d'ailleurs. Les affamés mangent en gloutons, mais les délicats sont dégoûtés et ils ont souvent, pour peu de chose, d'invincibles répugnances. Il en est de l'amour comme de la cuisine.
            Ce que je ne comprends pas, par exemple, c'est que certaines femmes qui connaissent si bien l'irrésistible séduction des bas de soie fins et brodés, et le charme exquis des nuances, et l'ensorcellement des précieuses dentelles cachées dans la profondeur des toilettes intimes, et la troublante saveur du luxe secret, des dessous raffiné, toutes les subtiles délicatesses des élégances féminines, ne comprennent jamais l'irrésistible dégoût que nous inspirent les paroles déplacées ou niaisement tendres.
            Un mot brutal parfois, fait merveille, fouette la chair, fait bondir le coeur. Ceux-là sont permis aux heures de combat. Celui de Cambronne n'est-il pas sublime ? Rien ne choque qui vient à temps. Mais il faut aussi savoir se taire, et éviter en certains moments les phrases à la Paul de Kock.
            Et je t'embrasse passionnément, à condition que tu ne diras rien.


                                                                                                             RENE


                                                                                             Maufrigneuse

                                                  ( 1e parution dans Gil Blas 2 février 1882 sous le
                                                     pseudonyme Maufrigneuse - Maupassant )   

             * Louis Bouilhet     
        
                         

vendredi 17 mai 2013

Dernière nuit à Twisted River John Irving ( roman EtatsUnis )



                                     Dernière nuit à Twisted River


            Les eaux folles de la rivière vont engloutirent le jeune Angel, qui danse sur les grumes et Ketchum ne se le pardonnera pas. New Hampshire 1954, dans ce comté où le monde rude des bûcherons acclimatés au froid, à la neige et à la boue du dégel, Dominic cuisine dans une cantine aménagée pour les gros besoins en nourriture des hommes, aidés par des femmes indiennes, aux moeurs aussi rudes que celles des dravers gros buveurs et pour certains assoiffés de vengeance tel Carl, shérif. Mais aux fourneaux Dom façonne sa pâte à pizza au miel, et si fine qu'elle fait sa réputation et sera pour une part à l'origine de sa dernière heure. Dans ce pays où les femmes sont immenses, à l'exception de " presque cousine Rosie " institutrice, épouse de Dominic, mère de Danny futur écrivain, héros du livre, où le territoire appartient autant aux hommes qu'aux ours et aux cerfs, il arrive que l'animal soit confondu avec une femme et assommé d'un coup de poêle à frire. Et Dominic et Danny vont fuir jusqu'à Boston où le cuisinier se perfectionne dans des restaurants chinois, italiens, et Daniel étudiera. 1967. L'auteur écrit son douzième roman et l'un des meilleurs certainement, s'il nous raconte l'histoire d'une amitié solide entre l'anar Ketchum resté à Coos, qui apprit tard à lire et à écrire usa ensuite du fax pour s'inquiéter du cuistot, et sa grosse affection pour Danny il décrit l'Amérique et la politique qu'il critique. Guerre du Vietnam et ses séquelles. Le livre pouvait n'être que le roman de cette fraternité, de ces trois hommes, un peu celle de Joe, de Dominic qui fait " dosido " avec des femmes de différentes ethnies, mais Irving a toujours apporté son point de vue sur les événements marquants aux EtatsUnis. 1983 " J'ai la mémoire qui flanche... Aux abords de la soixantaine il boitait plus bas qu'autrefois et il essayait de se rappeler ces marchés... dans Chinatown. " Devenu propriétaire de son propre resto l'Avellino, Dom sera rattrapé par son passé, parce que sa pâte à pizza a un goût sans pareil. Alors le père et le fils fuiront et ce sera 2001 à Toronto, et le terrible attentat contre les tours du World Trade Center. Évènement raconté par d'anciennes familles de bûcherons qui vivent dans un coin éloigné dans des mobil home, et assistent à l'événement. N'oublions pas les quelques passages où Danny explique comment écrire un roman, lui-même commence par la fin et termine par la phrase qui ouvre le livre. Le livre foisonne d'une multitude de faits en apparence anodins qui accompagnent le lecteur avec les héros, sans oublier " Héros " chien valeureux, péteux, ronfleur, blessé à l'oreille par un ours, à l'oeil par un berger allemand. 2005, réapparition du faux-ange. 50 années passent sous nos yeux affectueux, des personnages vivent et subissent ce que chacun connaît, leurs aventures et mésaventures, faits quotidiens. Un très, très bon livre sur les flotteurs de bois, un cuistot et un écrivain, tous héros sympathiques. A chacun son Amérique.


           

samedi 11 mai 2013

Un anarchiste 3 Joseph Conrad ( nouvelle Angleterre )7





                                                           Un anarchiste

            - Par la déportation à Cayenne ! répondit-il.
            Il semblait croire qu'on  avait dénoncé le complot. Pendant qu'il montait la garde dans la rue, sac en main, la police lui tomba dessus. Ces imbéciles le flanquèrent par terre sans faire attention à ce qu'il tenait dans la main. Il se demanda comment la bombe avait pu ne pas exploser dans sa chute. En tout cas elle n'explosa pas.
            - J'ai essayé de raconter mon histoire aux assises. Il y avait des idiots qui riaient dans l'auditoire.
            J'exprimai l'espoir que d'autres de ses compagnons s'étaient fait prendre aussi. Il eut un léger frisson avant de répondre que deux d'entre eux avaient été arrêtés : Simon, dit Biscuit, l'ajusteur qui lui avait parlé dans la rue, et un nommé Mafile, un des étrangers sympathiques qui avaient applaudi à ses sentiments et apaisé ses chagrins humanitaires, au café quand il était saoul.
            - Oui, poursuivit-il avec un effort, j'ai eu l'avantage de leur compagnie, là-bas, sur l'île Saint-Joseph, où nous étions relégués avec quatre-vingt ou quatre-vingt dix autres forçats. Nous étions tous classés comme dangereux.
            L'île Saint-Joseph est la plus pittoresque des îles du Salut. C'est un îlot rocheux et verdoyant, avec des ravins, des buissons, des fourrés, des massifs de manguiers et des bouquets de palmiers emplumés. Six gardiens armés de revolvers et de carabines sont préposés à la garde des forçats.
            Une chaloupe à huit rameurs assure pendant le jour, à travers un bras de mer de quatre à cinq cents mètres, les communications avec l'île Royale, où se tient un poste militaire. Elle fait son premier voyage à six heures du matin. A quatre heures de l'après-midi son service prend fin, et on l'amarre à une petite jetée de l'île Royale. Une sentinelle veille sur la chaloupe et d'autres petits canots. Depuis cette heure-là jusqu'au lendemain matin, l'île Saint-Joseph est coupée du monde. Les gardiens patrouillent à tour de rôle sur le sentier qui va de la maison de garde aux baraques des forçats, et autour de l'île une multitude de requins font le guet en mer.
            C'est dans ces conditions que les forçats projetèrent une révolte. On n'avait encore jamais rêvé rien de pareil au pénitencier. Pourtant leur plan n'était pas en avoir quelque chance de succès. Les gardiens devaient être assaillis à l'improviste et tués pendant la nuit. Avec leurs armes les forçats pourraient abattre les rameurs de la chaloupe quand elle approcherait le lendemain matin. Une fois maître de cette embarcation, ils s'empareraient d'autres bateaux, et toute la bande filerait en remontant la côte.
            A la nuit tombante les deux gardiens de service firent l'appel de rigueur, puis procédèrent à l'inspection des baraques pour s'assurer que tout était en ordre. Dans la seconde où ils entrèrent ils furent attaqués, et littéralement étouffés sous le nombre des assaillants. L'ombre descendait rapidement. C'était la nouvelle lune et un gros nuage noir étalé sur la côte ajoutait encore à l'épaisseur des ténèbres. Rassemblés en plein air les forçats discutaient la suite de leur entreprise, et délibéraient à voix basse.
            - Vous avez joué un rôle dans la rébellion, demandai-je ?
            - Non, je savais naturellement ce qui allait se passer. Mais pourquoi aurais-je tué ces gardiens ? Je n'avais rien contre eux, seulement j'avais peur des autres. Quoi qu'il advînt je ne pouvais pas leur échapper. Je me tenais à l'écart, assis sur une souche, la tête dans les mains, écoeuré à la pensée d'une liberté qui ne pouvait être qu'une dérision pour moi. Tout à coup je tressaillis en voyant une ombre sur le sentier tout proche. L'homme se tenait parfaitement immobile. Bientôt sa silhouette s'effaça dans la nuit. Ce devait être le gardien-chef venu voir ce que faisaient ses deux hommes. Personne ne l'aperçut. Les forçats continuaient à se quereller sur leurs projets respectifs. Les meneurs ne pouvaient pas se faire obéir. Le murmure féroce de cette masse sombre était terrifiant.
            Ils finirent pas se diviser en deux groupes et se mirent en route. Quand ils passèrent devant moi je me levai, le corps tout endolori. Le sentier qui menait à la maison des gardiens était sombre et silencieux, et de chaque côté les fourrés frémissaient doucement. Tout à coup j''aperçus devant moi un mince filet de lumière. Le gardien-chef, suivi pas ses trois hommes, s'avançait prudemment. Mais il n'avait pas bien fermé sa lanterne sourde. Les forçats virent comme moi la petite lueur. Il y eut un affreux hurlement sauvage, des remous dans l'ombre sur le sentier, des coups de feu, de poing, des plaintes, le bruit de branches brisées puis, avec des cris d'oiseaux de proie et des clameurs de bêtes traquées, la chasse à l'homme, la chasse au gardien, passa devant moi, pour aller vers le coeur de l'île. J'étais seul, et je vous assure Monsieur, que j'étais indifférent à tout. Je restai un instant immobile, puis je me mis à suivre machinalement le sentier. Tout à coup mon pied buta contre un objet dur. Je me baissai et ramassai le revolver d'un gardien. Je sentis à tâtons qu'il était encore chargé de cinq balles. Les bouffées de vent m'apportaient les cris des forçats qui se hélaient dans le lointain, puis de brusques roulements de tonnerre éteignaient le sifflement et la chanson des branches. Soudain je vis courir au ras du sol une grosse lumière qui me laissa distinguer une jupe de femme et le bord d'un tablier. 
*            Je savais que la personne qui portait la lanterne devait être la femme du gardien-chef. Les forçats l'avaient complètement oubliée, semble-t-il. Un coup de feu parti de l'intérieur de l'île lui arracha un cri. Elle passa devant moi en courant. Je suivis et la revis bientôt. Elle tirait d'une main la cloche d'alarme pendue au bout de la jetée, et de l'autre balançait sa grosse lanterne. C'est le signal convenu avec l'île Royale pour demander assistance en cas d'alarme nocturne. Le vent emportait le bruit de la cloche et la lumière était cachée par les quelques arbres plantés près de la maison des gardiens.
            Je m'approchai d'elle par derrière. Elle continuait à tirer sa cloche sans arrêt, sans un regard de côté, comme si elle avait été seule sur l'île. Une femme courageuse, Monsieur. Je cachai le revolver sous ma blouse bleue, et j'attendis. Un éclair et un coup de tonnerre éteignirent un instant la lumière et le bruit, tandis que la femme continuait sans défaillance à tirer sa corde et balancer sa lanterne avec un régularité de machine. C'était une belle femme de trente ans, pas plus. Je me dis : " Tout ça ne sert à rien par une nuit pareille ". Et je résolus si un groupe de forçats arrivait à la jetée, ce qui ne pouvait guère tarder, de lui brûler la cervelle avant de me tuer. Je connaissais trop " les camarades ". Cette idée-là redonnait un peu d'intérêt à ma vie, Monsieur. Et soudain, au lieu de rester stupidement en vue sur la jetée, je reculai de quelques pas et me cachai derrière un buisson. Je ne voulais pas me laisser sauter dessus par mégarde, et empêcher de rendre au moins ce suprême service à une créature humaine avant de mourir.
            Il faut croire que le signal avait été perçu, car la chaloupe de l'île Royale arriva en un temps incroyablement court. La femme persista jusqu'au moment où sa lanterne éclaira l'officier commandant le peloton et les baïonnettes des soldats de la chaloupe. Puis elle s'assit et se mit à pleurer.
            Elle n'avait plus besoin de moi. Je ne bougeai pas. Certains des soldats étaient en manches de chemises, d'autres pieds nus, comme l'appel aux armes les avait trouvés. Ils passèrent à coté de mon buisson au pas de charge. La chaloupe était repartie chercher des renforts, et la femme pleurait, toute seule au bout de la jetée, la lanterne posée à terre à côté d'elle.
            Alors, tout à coup, je distinguai dans la lumière le rouge de deux pantalons. J'en restai stupéfait. Eux aussi filèrent au pas de course. Leurs tuniques déboutonnées battaient au vent et ils avaient la tête nue. L'un d'eux cria à l'autre d'une voix essoufflée : " Tout droit ! Tout droit ! "
            D'où diable sortaient-ils ? Je ne savais rien. Je m'avançai furtivement sur la courte jetée. Je vis la silhouette de la femme toute secouée de sanglots, et l'entendis gémir de plus en plus nettement : " Oh ! mon homme ! mon pauvre homme ! mon pauvre homme ! " J'approchai doucement. Elle ne voyait et n'entendait rien. Le tablier jeté sur la tête, elle se balançait d'avant en arrière, tout à son chagrin. Et soudain, j'aperçus un canot au bout de la jetée.
            Les deux hommes, des sous-officiers sans doute, avaient dû sauter dans le canot, après avoir manqué le départ de la chaloupe. Il était incroyable que le sentiment du devoir leur eût ainsi fait violer toutes les consignes. Ils avaient agi stupidement. Je n'en croyais pas mes yeux, quand je mis le pied dans la barque.
            Je longeai lentement le rivage. Un nuage noir surplombait les îles du Salut. J'entendis des coups de feu, des cris. C'était une nouvelle chasse, la chasse aux forçats. Les avirons étaient trop longs pour se laisser manier convenablement, et j'avais peine à faire avancer le canot, malgré sa légèreté. Puis, lorsque j'eus contourné l'île et gagné son extrémité opposée, je fus assailli par une bourrasque de vent et de pluie à laquelle je ne pus tenir tête. Je laissai le bateau dériver jusqu'à la berge et l'y amarrai.
            Je connaissais l'endroit. Il y avait un vieux hangar en ruine près de l'eau. Je m'y glissai et j'entendis bientôt à travers le vacarme du vent et des averses, le bruit de gens qui se frayaient un chemin à travers les fourrés. Ils descendaient à la côte. Des soldats, peut-être ? Un éclair donna un relief saisissant à tout ce qui m'entourait. Deux forçats !
            Et aussitôt une voix s'écria avec stupeur : " Un miracle ". C'était la voix de Simon, dit Biscuit.
            Une autre voix gronda : " Qu'est-ce que c'est ton miracle ?
                                                - Il y a un canot, là !
                                                - Tu es fou, Simon. Et si, c'est vrai... Un canot ? "
            Le saisissement les fit taire un instant. Le second forçat était Mafile. Il reprit avec circonspection ;:
                                                - Il est attaché, il doit y avoir quelqu'un tout près.
            Alors j'élevai la voix à mon tour : " Je suis ici, fis-je, du hangar.
            Ils me rejoignirent et...


         
                                                                                                me firent......./
                                                                                                            suite et fin in 4
                                                                                                                  


* gauguin le forçat et l'évèque
                              

jeudi 9 mai 2013

L'ennemi - A propos d'un importun - La soupe et les nuages Charles Baudelaire ( poèmes * Les fleurs du mal * Spleen de Paris *France )


                                                        L'ennemi


                                            Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
                                            Traversé çà et là par de brillants soleils ;
                                            Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
                                            Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

                                             Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
                                             Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
                                             Pour rassembler à neuf les terres inondées,
      Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

                                              Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
                                              Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
                                              Le mystique aliment qui ferait leur vigueur
                  
                                              - Ô douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie,
                                              Et l'obscur ennemi qui nous ronge le coeur
                                              Du sang que nous perdons croît et se fortifie !



                                                                                                         Baudelaire
                                           
                                                                                                         ( Les fleurs du mal 1861 )

                                                                     
                                                         **************

                                                     A propos d'un importun
                                                                                 qui se disait son  ami
    *                                                                     A Mr Eugène Fromentin


                                                 Il me dit qu'il était très riche,        
                                                 Mais qu'il craignait le choléra ;
                                                 - Que de son or il était chiche,
                                                 Mais qu'il goûtait fort l'Opéra ;

                                                 - Qu'il raffolait de la nature,
                                                 Ayant connu Mr Corot ;
                                                 - Qu'il n'avait pas encore voiture,
                                                 Mais que cela viendrait bientôt ;

                                                  - Qu'il aimait le marbre et la brique,
                                                  Les bois noirs et les bois dorés ;
                                                  - Qu'il possédait dans sa fabrique
                                                  Trois contremaîtres décorés ;

                                                  - Qu'il avait, sans compter le reste,
                                                  Vingt mille actions sur le * Nord * ;
                                                   Qu'il avait trouvé, pour un zeste,
                                                   Des encadrements d' Oppenord ;

                                                   Qu'il donnerait ( fut-ce à Luzarches ! )
                                                   Dans le bric-à-brac jusqu'au cou,
                                                   Et qu'au marché des Patriarches
                                                   Il avait fait plus d'un bon coup ;

                                                   Qu'il n'aimait pas beaucoup sa femme,
                                                   Ni sa mère ; - mais qu'il croyait
                                                   A l'immortalité de l'âme,
                                                   Et qu'il avait lu Niboyet !      *
                                                                                                               
                                                   - Qu'il penchait pour l'amour physique,
                                                   Et qu'à Rome, séjour d'ennui,             
                                                   Une femme, d'ailleurs phtisique,
                                                   Étant morte d'amour pour lui.

                                                   Pendant trois heures et demie,
                                                   Ce bavard, venu de Tournai,
                                                   M'a dégoisé toute sa vie ;
                                                   J'en ai le cerveau consterné.

                                                   S'il fallait décrire ma peine,
                                                   Ce serait à n'en plus finir ;
                                                   Je me disais, domptant ma haine :
                                                   " Au moins, si je pouvais dormir ! "

                                                   Comme un qui n'est pas à son aise,
                                                   Et qui n'ose pas s'en aller,
  *       Je frottais de mon cul ma chaise,
                                                 Rêvant de le faire empaler.

                                                  Ce monstre se nomme Bastogne ;
                                                  Il fuyait devant le fléau.
                                                  Moi, je fuirai jusqu'en Gascogne,
                                                  Ou j'irai me jeter à l'eau,

                                                   Si dans ce Paris, qu'il redoute,
                                                   Quand chacun sera retourné,
                                                   Je trouve encore sur ma route
                                                   Ce fléau, natif de Tournai.


                                                                                              Baudelaire

                                                                                              Bruxelles 1865
                                                     

* corot                                                 

                                                       

                                                         **************


                                                       La soupe et les nuages   



                         Ma petite folle bien-aimée me donnait à dîner, et par la fenêtre ouverte de la
              salle à manger je contemplais les mouvantes architectures que Dieu fait avec les vapeurs,
              les merveilleuses constructions de l'impalpable. Et je me disais, à travers ma contemplation :
                         - Toutes ces fantasmagories sont presque aussi belles que les yeux de ma belle
              bien-aimée, la petite folle monstrueuse aux yeux verts.
                         Et tout à coup je reçus un violent coup de poing dans le dos, et j'entendis une voix
              rauque et charmante, une voix hystérique et comme enrouée par l'eau-de-vie, la voix de ma
              chère petite bien-aimée, qui disait :
                         - Allez-vous bientôt manger votre soupe, s... b... de marchand de nuages ?


                                                                                        Charles Baudelaire