dimanche 30 juin 2013

Le neveu du Négus Andréa Camillieri ( Roman Italie )




                                            Le neveu du Négus


            1929. A Rome le Duce Mussolini est aux commandes du pouvoir fasciste et lorsque les inspecteurs à Vigata, Sicile, s'interpellent ou s'écrivent ils terminent par " Salutations fascistes " ou " A NOI ". Mais il s'agit d'un livre signé Camillieri et l'humour de l'auteur bien connu de ses lecteurs enveloppe l'histoire d'un neveu du Négus Haïlé Sélassié présentée sous formes diverses, soit par lettres, soit à travers un dialogue. Le neveu, prince en Ethiopie, arrive dans la petite ville sicilienne pour parfaire ses études à l'École des Mines. Mussollini lui-même recommande fortement que les désirs du jeune prince éthiopien soient exaucés. Néanmoins, l'embarras est grand car arrivé nu-pieds avec pour seul bagage quelques nippes dans une chemise. Noir de peau il intrigue. Ses origines, Abyssin, Éthiopien "... Comment s'appellent les Abyssins ? Abyssins... Si ça se trouve il y a les Abyssins au nord et les Ethiopiens au sud. Ou le contraire... " Le héros charme les uns, doté d'un énorme tempérament il séduit un jeune étudiant, les pensionnaires d'une maison, et des jeunes femmes, sème le trouble partout où il passe. Ses frais sont payés par l'Ethiopie, mais à hauteur de 3 000 lires seulement. Et l'arnaque se prépare, le lecteur suit la fable et les discussions "... cette calamité va venir nous créer embierne sur embierne... " Le " cyclone " princier effleure Vigata du 20 août au 17 janvier,  et cela ne se raconte pas car il y a le style, les mots Camillieri. Une note de l'auteur fait la part de la réalité et de la fiction, le personnage a réellement existé, mais l'histoire appartient à Vigata. Drôle et enlevé. 

mardi 25 juin 2013

Anecdotes d'hier pour aujourd'hui 19 Journal Samuel Pepys ( Angleterre )


                                                      Journal

                                                                                                                  17 avril 1660
            Tout le matin je préparai les commissions destinées au vice-amiral et au contre-amiral. Milord prit grand soin d'exprimer la pleine mesure de son pouvoir et leur commanda d'exécuter tous les ordres qu'ils pourraient recevoir du Parlement, etc., ou de l'un ou l'autre des amiraux ou des deux. Le vice-amiral dîna avec nous. Dans l'après-midi milord me demanda de lui apporter la commission destinée au vice-amiral. Je m'exécutai  et il la lui remit lui-même.
            L'après-midi fut très beau et je passai la journée sur le pont. Il faisait si clair que la lunette de milord montrait Calais très nettement et qu'on pouvait distinguer les falaises aussi bien que le Kent. En fait milord en un premier temps me fit croire que c'était le Kent. Le soir, après le souper, milord me demanda de lui apporter la commission du contre-amiral, ce que je fis. Tandis que j'étais dans mon cabinet d'étude j'entendis milord discuter avec lui de Daking et de Newbery à qui l'on retirait leur commission. Cela dit en passant, je constatai que milord s'est plus confié à moi dans la soirée qu'il ne s'était confié au contre-amiral qui, pourtant était son grand confident. En effet je passai une heure avec lui pendant laquelle il me fit part clairement de son opinion, à savoir que le roi allait l'emporter et qu'il s'estimait très heureux de se trouver actuellement en mer, aussi bien pour sa propre sécurité que parce qu'il pensait pouvoir être de quelque service pour son pays en contribuant à maintenir l'ordre. Au lit. Me changeai de la tête aux pieds. John Goods et W. Howe restèrent tard à bavarder à mon chevet. M'endormis ensuite. Suis chaque jour un peu plus conscient de l'extrême satisfaction que me donne ma vie actuelle.
     

                                                                                                                      18 avril

            Ce matin, très tôt, Mr Edward Montagu vint à bord. Il vint seul, sans domestique et repartit aussitôt. Je n'ai aucune idée du motif de sa visite. Aujourd'hui Sir Stayner, Mr Shipley et autant de gens de milord qu'il était possible d'envoyer se sont rendus à Douvres pour y préparer tout ce qu'il fallait en vue de l'élection de demain.
             Je passai tout l'après-midi dans ma cabine à dicter du courrier à Burr, car j'ai l'esprit trop préoccupé par la multiplicité des tâches qui m'incombent. Burr écrivit ainsi sous ma dictée plus d'une douzaine de lettres qui me rendirent l'esprit plus clair et plus dégagé que je ne l'ai eu depuis que je suis à bord. Dans la soirée j'envoyai un paquet à Londres. Mr Cooke est revenu de Londres et m'a rapporté la nouvelle suivante : les sectateurs proclament bien haut leurs intentions. Mais je crois que cela ne servira à rien. Les Cavaliers de leur côté sont quelque peu imprudents de proclamer leur soutien à l'autre camp aussi haut qu'ils le font. Les Lords se réunissent chaque jour chez milord Manchester et ont décidé de siéger le premier jour du Parlement. Enfin il est évident que le Général et le Conseil d'Etat sont décidés à s'effacer pour faire place au roi. Et il est désormais clair qu'il faut maintenant anéantir les fanatiques ou bien écarter du pouvoir la petite noblesse, l'ensemble des citoyens de toute l'Angleterre et le Clergé, en dépit de leur milice et de leur armée. Ce que je crois pour ma part impossible. Ce soir j'ai soupé avec W. Howe et Mr Llewellyn dans la grande cabine sous le pont. C'est la première fois que j'ai passé un aussi long moment en compagnie de Mr Llewellyn.
             Ensuite de quoi, au lit. Mr Howe s'assit à mon chevet et lui et moi chantâmes un psaume ou deux. Puis je m'endormis.


                                                                                                                       19 avril

            Eus beaucoup de travail toute la journée, et j'étais bien ennuyé que Burr soit allé à terre sans ma permission.
            Au dîner nous apprîmes la nouvelle de l'élection de milord à Douvres. Cet après-midi un certain Mr Mansell vint à bord comme officier sans commission. Milord lui témoigna le plus grand respect. J'ignore pour le moment pour quelle raison. Il a beaucoup plu aujourd'hui si bien que lorsque je voulus me coucher je trouvai mon lit complètement trempé. Je fus contraint de m'envelopper dans un drap sec et de dormir comme cela toute la nuit.


                                                                                                                         20 avril 1660

            Tout le matin m'occupai de faire réparer ma fenêtre et de faire fixer ma table à l'endroit où je souhaitais. Je fus infiniment heureux que cela fut fait ainsi que de constater le pouvoir d'avoir tout le monde à ma disposition et à mes ordres. Ce soir un certain Mr Boyle vint à bord et je rédigeai un ordre pour qu'un navire le transporte à Flushing. Il dîna à bord et milord le traita comme une personne de qualité. Ce soir vint à bord également Mr John Pickering. Dans la soirée j'eus très mal à la tête. Je pense que cela vient de ce que j'ai été assis dans ma cabine dans une position différente de celle dont j'ai l'habitude. Ce soir, Mr Shippley m'a dit qu'il avait appris de source sûre à Douvres que Mr Edward Montagu avait traversé la Manche après sa visite à bord l'autre jour. J'ai tendance qu'il est allé parler au roi.
 montagu           Aujourd'hui quelqu'un m'a dit que lors de l'élection à Cambridge du représentant du comté, Wendy et Thornton qui s'étaient déclarés en faveur du Parlement et du roi, ainsi que d'une église établie l'ont emporté contre toute attente sur sir Dudley North et sir Thomas Willis.
            Je soupai ce soir avec Mr Shipley en bas à la table du demi-pont. Après cela je vis Mr Pickering que milord avait invité en bas dans sa cabine. Puis, au lit.


                                                                                                                        21 avril

            Aujourd'hui je dînai avec John Boys et quelques autres gentilshommes qui furent jadis de grands Cavaliers. µparmi eux un certain Mr Norwood à qui milord a donné une escorte pour l'accompagner jusqu'au Brill, mais il va certainement voir le roi, car milord m'a donné l'ordre de ne pas entrer son nom dans mon livre de bord. Milord leur témoigne, de même qu'aux personnes de leur camp, une grande civilité. Ils ne parlent, comme tout le monde en fait, que du retour du roi et nous commençons à en parler de manière très libre. J'ai appris que dans de nombreuses églises de Londres et sur de nombreuses enseignes, ainsi que sur certains navires marchands sur la Tamise, on a arboré les armes du roi.
            Dans l'après-midi le commandant insista pour que je monte dans sa cabine. Il m'y traita avec une grande magnificence. Il m'offrit un tonneau d'huîtres en saumure et en ouvrit un autre pour moi, ainsi qu'une bouteille de vin, ce qui constitue une grande faveur.
            Je veillai tard ce soir, je chantai avec W Howe et je me confiai aux mains du barbier dans la chambre du Conseil. Dans la soirée quelqu'un vint apporter une lettre à milord  de la part de Mr Edward Montagu avec l'ordre de la lui remettre en mains propres. Je crois qu'il s'agit de quelque affaire qui touche le roi de près.
            J'ai reçu aujourd'hui une grande lettre de Mr Moore qui fait état de la querelle actuelle à Londres sur ce qui risque de se produire lors de l'ouverture du Parlement. En effet, la Chambre des lords a décidé de siéger avec les Communes dans la mesure où ils ne s'estiment pas dissous pour le moment. Que leur point de vue soit accepté ou non, et qu'ils siègent ou non, cette question va créer de nombreux problèmes. Je garde sa lettre car elle est très bien écrite.


                                                                                                                     22 avril 1660
                                                                                                                Dimanche de Pâques

            Plusieurs Londoniens amis du commandant ont dîné à bord. Entre autres choses ils nous ont appris que les armes du roi sont chaque jour suspendues dans les maison et les églises; en particulier dans l'église de Tous-les-Saints, dans la Thames Street, l'église de John Simpson, et que fait que cela avait été fait en secret sa congrégation a été très choquée de découvrir la chose en venant de l'église. Ils nous ont également rapporté de façon certaine que la compagnie des merciers est en train de faire exécuter la statue du roi qui va être érigée à la Bourse. La charge en fait leur en incombe.
            Après le sermon de l'après-midi je me mis à écrire des lettres afin de les envoyer à Londres demain. Après le souper, au lit.


                                                                                                                      23 avril

            Fus très occupé toute la matinée par la préparation du courrier pour Londres. Je m'interdis une heure ou deux pour inviter le commandant et Mr Shipley dans ma cabine à déguster les huîtres en saumure que le commandant m'a offertes samedi dernier. Après dîner j'envoyai Mr Dunn à Londres avec le courrier. Cet après-midi le capitaine Cowes commandant du Paradox m'a donné 40 shillings. Dans la soirée, pour la première fois nous avons eu du bon temps avec l'équipage. En vérité, nous nous sommes beaucoup amusés après que milord eut fini de jouer aux quilles. Après cela, W. Howe et moi allâmes jouer un morceau pour deux violes sopranes dans la grande cabine sous le pont. Milord l'ayant appris nous demanda, après souper de venir avec nos instruments et nous interprétâmes avec lui un morceau de Locke pour chanter une chanson sur le Parlement croupion. Il semblait ravi de chanter cette chanson, sur l'air du Maréchal-Ferrant.
            Après tout cela, ensuite au lit.


                                                                                                                        24 avril


            Ce matin j'invitai Mr LLewellyn et Mr Shipley à finir ce qui restait de mes huîtres commencées hier. Après quoi nous travaillâmes tout le matin. Tandis que je dînais avec milord le patron de canot du vice-amiral vint m'inviter à dîner avec le vice-amiral. J'en informai milord et il m'autorisa à y aller. Je me levai donc de table pour m'y rendre. Il y avait de nombreux commandants et nous passâmes un fort bon moment à bord du London qui a une grand-chambre beaucoup plus grande que celle du Naseby, mais pas aussi luxueuse. Après quoi je revins avec le commandant à bord de notre propre navire, où nous fûmes accueillis pas la nouvelle de la capture de Lambert, laquelle nouvelle était parvenue à Londres samedi dernier. Il a été pris dans le comté de Northampton par le colonel Ingoldsby, à la tête d'une troupe, si bien que tous leurs plans sont connus et que la situation est maintenant très ouverte.et très sure. Chacun commence à se réjouir et à être plein d'espoir. Dans l'après-midi milord me donna un très long code à écrire? J'y passai le reste de la journée. Après souper, milord et nous jouâmes d'autres morceaux de très bonne musique et chantâmes Amaryllis tourne-toi, dans la version imprimée qu'en donne le livre de chansons. Milord fut très content de cet intermède musical. Ensuite de quoi, au lit.


                                                                                                                           25 avril

            Passai toute la matinée sur le code de milord. Dînai aujourd'hui avec le capitaine Clarke à bord du Speaker, un très bon navire, où se trouvaient le vice-amiral, le contre-amiral et de nombreux commandants.
            Après dîner, retour chez moi. Je ne suis pas qu'un peu satisfait de voir comment je suis traité et avec quel respect je suis promu au rang de compagnon des meilleurs commandants de la flotte.
            Passai tout l'après-midi à finir le code. Cela fait je le donnai à milordµ. La calligraphie en est très belle et c'est, en soi, un très bon code, mais il n'est pas véritablement alphabétique.
            Soupai avec Mr Shipley, W. Howe, etc., dans la cabine de Mr Pearse, le commissaire de marine. Nous passâmes un très bon moment. Ensuite, au lit. Le capitaine Isham est venu aujourd'hui à notre bord.


                                                                                                                            26 avril

            Aujourd'hui, Mr Dunn est revenu de Londres. Il a rapporté des lettres qui annoncent que le Parlement s'est réuni. Dans l'après-midi, par d'autres lettres, j'ai appris que vers midi les Lords se sont réunis et ont choisi milord Manchester comme Président de la Chambre des lords, les jeunes lords qui n'ont encore jamais siégé s'abstiennent de venir au Parlement pour le moment. Sir Harbottle Grimston a été élu Président de la Chambre des Communes.  La Chambre des Lords a demandé à faire une action commune avec la Chambre des Communes. Après une courte discussion cette demande a été acceptée.
            Le Dr Reynolds a prêché devant les Communes avant qu'elles n'ouvrent la session.
            Milord me rapporta que sir H. Yelverton, qui fut jadis mon camarade d'école, a remporté le premier siège pour le comté de Northampton et Mr Crew le second. Il me dit également qu'à son avis les Cavaliers ont désormais l'avantage sur les presbytériens.
 jacques II           Tout l'après-midi j'écrivis des lettres, entre autres, à W. Simons, à Peter Llewellyn et à Tom Doling. Comme cette dernière lettre est assez drôle j'en garde copie.
            Cela fait, Mr Shipley, W. Howe et moi descendîmes avec John Goods dans la réserve de vin et de boissons de milord. Nous fûmes très heureux de constater que le navire possède une charpente très solide. Dans cette pièce nous nous trouvions complètement au-dessous du niveau de la mer, et même un peu plus bas.
            Après quoi nous allâmes souper. Tom Guy soupa avec nous et nous amusâmes beaucoup. Après cela nous fîmes de la musique. Mr Pickering commença à jouer une partition pour basse sur ma viole. Il le fit de manière tellement sotte que j'en eus honte pour lui.
            Ensuite de quoi, au lit.
                                                                                                                  27 avril 1660

            Ce matin, Burr était de nouveau introuvable à bord, ce qui m'ennuya. J'en parlai à Mr Pearse, le commissaire de marine, afin qu'il lui en touche un mot et qu'il lui dise ce que j'en pense.
            Pim passa la matinée dans ma cabine à coudre un grand flot de rubans sur un costume. Après le dîner, dans l'après-midi sir Thomas Hutton et sir Mauleverer vinrent à bord avant de se rendre à Flushing. Mais tout le monde sait qu'ils vont là où vont chaque jour tous les autres gentilshommes : voir le roi à Breda. Ils ont soupé avec nous et milord les a traités comme il traite les autres personnes qui vont là-bas, c'est-à-dire avec force civilité. Pendant que nous soupions un paquet de lettres arriva. Il contenait beaucoup de nouvelles de plusieurs amis.La principale nouvelle est celle que j'ai reçue de Mr Moore.Il craint que les Cavaliers à la Chambre ne se montrent tellement virulents qu'ils poussent les autres députés à quitter la Chambre et à rejoindre les partisans du général Monck et, en conséquence, à faire au roi des propositions si avantageuses pour les presbytériens que le roi refusera, ce qui leur permettrait de fomenter d'autres méfaits. Mais lorsque je fis part de ces craintes à milord, il secoua la tête et me dit que les presbytériens sont abusés car le général défend incontestablement les intérêts du roi, de sorte qu'ils ne parviendront pas à le circonvenir de cette manière.
            Après souper les deux chevaliers quittèrent notre navire pour aller à bord du Granthman qui doit les emmener jusqu'à Flushing. J'appris que l'Echiquier est actuellement si démuni qu'il n'y a même pas 20 livres à donner au messager qui a apporté la nouvelle de la capture de Lambert. Cette histoire est très singulière. Il est étonnant qu'il perde maintenant, tout d'un coup, sa réputation d'homme de courage, et qu'il soit accusé de n'avoir pas été capable de combattre, ne serait-ce qu'une minute, mais d'avoir demandé plusieurs fois au colonel Ingoldsby de le laisser s'échapper pour l'amour de Dieu.
            Je veillai tard pour lire mes lettres, l'esprit très troublé de penser qu'après tous nos espoirs nous dussions avoir des raisons de craindre encore d'autres déceptions.
            Au lit. Aujourd'hui, j'ai soldé mes comptes avec Mr Creed. Je lui ai envoyé ma traite et lui mon argent par Burr que je lui ai dépêché à cet effet.*


                                                                                                           28 avril

            Ce matin, envoyai un paquet de lettres à Londres par Mr Dunn. Dans l'après-midi jouai aux quilles avec Mr Pickering. Je fis équipe avec Mr Pett contre lui et Ned Osgood, et nous lui gagnâmes chacun une couronne. Il n'eut pas assez d'argent pour me payer. Après souper milord fut très joyeux. Il chanta avec moi et Mr Howe. Ensuite, au lit.


                                                                                                            29 avril
                                                                                                            Dimanche

            Aujourd'hui, je mis d'abord mon beau costume de drap, taillé dans un manteau dont on aurait dit qu'il avait été conchié dans le dos il y a de cela un an, le premier jour que je l'avais mis.
            Après le sermon du matin Mr Cook vint de Londres avec un paquet. Il nous apprit que tous les jeunes lords qui n'avaient pas pris les armes contre le Parlement occupent désormais leurs sièges, que le roi a envoyé une lettre à la Chambre, que cette lettre a été mise sous scellés par le Conseil d'Etat jusqu'à jeudi prochain afin qu'elle puisse être lue devant la Chambre en formation plénière lorsqu'elle celle-ci se réunira de nouveau, car ils ont ajourné la séance à jeudi afin de procéder demain à un jeûne, de sorte que le contenu de cette lettre n'est pas encore connu.
            L'Échiquier a payé 13 000 des 20 000 livres accordées au général Monck. Ce dernier a donné 12 livres aux comptables pour qu'ils se les partagent.
            Milord me fit appeler dans la grande cabine sous le pont, j'y ouvris mes lettres et il me confia que les presbytériens sont battus à plate couture par les Cavaliers et qu'il craignait que Mr Crew ne soit allé un peu trop loin l'autre jour en empêchant les jeunes Lords de se siéger, qu'il s'attend à ce que le roi débarque soudainement sans attendre que des conditions soient fixées, car les presbytériens avaient l'intention de le faire venir en lui imposant des conditions telles qu'il aurait été prisonnier. Mais il eut un soubresaut de mépris lorsqu'il me dit que Monck les avait trahis, car c'était lui qui les avait poussés à interdire l'accès du Parlement aux Lords et aux autres députés qui ne répondaient pas aux critères requis, ce que milord n'approuvait pas. Néanmoins il avait fait son travail, même s'il l'avait fait avec une certaine bassesse.
            Après dîner, je me promenai un grand moment sur le pont avec le chirurgien et le commissaire de marine et d'autres officiers du navire. Ils prient tous pour le retour du roi. Je prie que Dieu les exauce.


                                                                                                                    30 avril 1660

            Toute la matinée je préparai les instructions pour l'escadre de navires qui doit se rendre demain dans le détroit de Gibraltar. Elle comprend le capitaine Teddeman et le capitaine Curtis, cependant que le capitaine Robert Blake doit commander l'ensemble de l'escadre.
            Après dîner nous jouâmes aux quilles. Mr Howe et moi fîmes équipe contre Mr Creed et le commandant. Nous perdîmes chacun 5 shillings en leur faveur. Après quoi Mr Howe, Mr Shipley obtînmes de milord l'autorisation d'aller voir le capitaine Sparling. Nous prîmes donc le canot et nous nous rendîmes d'abord à terre. La campagne était très agréable, mais Deal est une ville bien médiocre. Nous allâmes chez Fuller, établissement célèbre pour sa bière, mais ils n'avaient d'autre bière que celle qui était dans le tonneau. Après cela nous allâmes chez Poole, une des tavernes de la ville, où nous bûmes? Nous reprîmes le canot et rejoignîmes l'Assistance, dont le commandant nous traita fort civilement. Il nous fit entendre un récital de harpe par un garçon qu'il garde à son bord. Musique d'une telle beauté que je ne crois pas que j'en entendrai jamais de pareille de nouveau, pourtant le musicien était un garçon simple et un peu ivre, comme on en voit tous les jours. Après cela nous regagnâmes le Naseby où nous trouvâmes milord en train de souper. Nous nous assîmes à table avec lui et milord fut très agréable avec Mr Creed et avec Shipley. Il intrigua Shipley en lui demandant s'il pouvait deviner la signification des trois trous que milord a creusé dans le verre de sa montreµ. Après souper, un peu de musique. Puis Mr Shipley, W. Howe et moi montâmes dans la cabine du lieutenant, où nous bûmes. Moi et Will Howe étions très gais et, entre autres bêtises, Will tira la bonde du petit tonneau de bière qui se trouvait dans la cabine et il en tira un peu dans son bonnet de chasseur. Pendant qu'il buvait j'essayai de lui envoyer de la bière dans la figure, ensuite il prit mon bonnet d'intérieur en velours, et il le remplit également de bière. Nous nous amusâmes beaucoup, mais je tachai mes vêtement avec la bière que nous avions éclaboussée. Après cela, j'allai me coucher. Il était très tard et j'avais la tête assez prise par la boisson.

                                                                                   .../
                                                                                       Mai / 1660
                                                                                                         .../

            Ce matin.../

   * tournier                                                                  

dimanche 23 juin 2013

Miroir déformant Anton Tchekhov ( nouvelle conte de noël Russie )

                                            
picasso by juan gris
                                                                                                                          

                                           Miroir déformant
                                   
                                                                                                                                                                                                                      
            Nous entrâmes ma femme et moi dans le salon qui sentait l'humidité et le moisi. Dès que nous éclairâmes les murs qui n'avaient pas vu la lumière de tout un siècle, ce fut le sauve-qui-peut pour des millions de souris et de rats. Lorsque nous refermâmes la porte derrière nous il y eut un courant d'air qui vint nous frapper aux narines et fit frémir des papiers entassés dans les coins. La lumière y tomba et nous découvrîmes des caractères anciens et des enluminures du Moyen Âge. Les portraits de mes ancêtres tapissaient les murs verdis par le temps. Ils avaient le regard hautain, sévère, comme s'ils voulaient me dire :
            - Il faudrait te donner le fouet, mon cher !
            Nos pas résonnaient à travers la maison. Un écho répondait à ma toux, le même qui, jadis, répondait à mes aïeux.                                                                                                    
            Le vent cependant, hurlait et gémissait. Quelqu'un pleurait dans le conduit de pierre de la cheminée et il y avait dans ce pleur, du désespoir. De grosses gouttes de pluie frappaient les vitres ternies et sombres, et leur son vous emplissait de mélancolie.
            - Ô mes ancêtres, mes ancêtres ! dis-je avec un sourire entendu, si j'étais écrivain j'écrirais un gros roman rien qu'en regardant ces portraits, car chacun de ces vieillards fut jeune en son temps, chacun et chacune eut son histoire d'amour... et quelle histoire d'amour ! Vois cette vieille femme, là, mon arrière-grand-mère, cette femme laide, monstrueuse eut une aventure au plus point captivante. As-tu remarqué, demandai-je à ma femme, as-tu remarqué le miroir accroché dans l'angle, là-bas ?                                       *
            Et je lui désignai un grand miroir dans son cadre de bronze noirci, suspendu dans un coin, près du portrait de mon aïeule.
            - Ce miroir a un pouvoir maléfique. Il a causé la perte de mon arrière-grand-mère. Elle l'avait payé un prix fou et ne s'en sépara pas de toute sa vie. Elle s'y mirait jour et nuit, sans arrêt, s'y regardait même boire et manger. Avant de se coucher elle ne manquait jamais de le prendre avec elle dans son lit et, se mourant, elle demanda qu'on le mit dans son cercueil. et si son voeu ne fut pas exaucé, c'est que le miroir ne put s'y loger.                              
            - Était-elle tellement coquette ? demanda ma femme.
            - Peut-être. Mais n'avait-elle pas d'autres miroirs ? Pourquoi tenait-elle tant à celui-ci ? Non, ma très chère, il y a un terrible secret. Il ne peut en aller différemment. La légende veut qu'un diable niche dans ce miroir et que mon aïeule avait un faible pour les démons. C'est absurde, bien entendu, mais il ne fait pas de doute que le miroir au cadre de bronze a un pouvoir secret.                           
            J'époussetai le miroir, m'y regardai et partis d'un grand rire. L'écho y répondit sourdement. C'était un miroir déformant et ma physionomie y était tordue de partout : mon nez se retrouvait sur ma joue gauche, mon menton s'était dédoublé et partait de côté.
            - Mon arrière-grand-mère avait décidément un goût étrange ! dis-je.
            Ma femme s'approcha du miroir d'un pas hésitant, elle y jeta à son tour un coup d'oeil et il se produisit une chose effroyable. Elle blémit, se mit à trembler de tous ses membres et poussa un cri. Le bougeoir qu'elle tenait lui échappa et roula sur le sol, la bougie s'éteignit. L'obscurité nous enveloppa. J'entendis aussitôt le bruit lourd d'une chute. C'était ma femme qui avait perdu connaissance.
            Le gémissement du vent se fit plus plaintif encore, les rats se lancèrent dans une cavalcade, les souris froufroutèrent dans les papiers. Mes cheveux se dressèrent sur ma tête et frémirent, lorsqu'un volet fut arraché d'une des fenêtres et dégringola. La lune apparut à la vitre.
            Je saisis ma femme dans mes bras et l'emportai loin de la demeure de mes ancêtres. Elle ne reprit ses esprits que le lendemain soir.
            - Le miroir ! Donnez-moi le miroir ! dit-elle en revenant à elle. Où est le miroir ?
            Une semaine entière elle refusa de boire, de manger, de dormir, exigeant sans relâche qu'on lui apportât le miroir. Elle sanglotait, s'arrachait les cheveux, se montrait fort agitée et lorsque, pour finir, le docteur déclara qu'elle risquait de mourir d'inanition et que son état était extrêmement grave, je surmontai ma peur, descendis au salon et en rapportai le miroir de mon arrière-grand-mère. En le voyant elle rit de bonheur, puis s'en saisit, l'embrassa et y riva les yeux.
            Dix ans ont passé depuis, mais elle continue de s'y mirer, sans le quitter un instant du regard.
            - Est-ce vraiment moi ? murmure-t-elle et son teint vermeil rosit encore de béatitude et de ravissemment. Oui, c'est bien moi ! Tout n'est que mensonge, hormis ce miroir ! Les gens mentent ! Mon mari ment ! Oh ! que ne me suis-je vue plus tôt ? Si j'avais su ce à quoi je ressemblais en réalité, jamais je n'eusse épousé cet homme. Il n"est pas digne de moi ! Je devrais avoir à mes pieds les plus beaux, les plus nobles chevaliers !
            Un jour que je me tenais debout derrière ma femme, je regardai par mégarde dans le miroir et eus la soudaine révélation du terrible secret. Je vis dans le miroir une femme d'une éblouissante beauté, comme je n'en avais jamais rencontrée de ma vie. C'était une merveille de la nature, alliant dans une parfaite harmonie la beauté, la grâce et l'amour. Qu'était-ce là ? Que se passait-il donc ? Comment ma femme, lourdaude et laide, pouvait-elle paraître aussi belle dans le miroir ? Comment         picasso
            Tout simplement le miroir déformait en tous sens le visage disgracieux de ma femme et ses traits, ainsi chamboulés, donnaient par hassard quelque chose de beau. Moins plus moins égale plus.
            Désormais, ma femme et moi, demeurons devant le miroir et, sans le quitter un instant des yeux, nous nous y mirons. Mon nez grimpe sur ma joue gauche, mon menton se dédouble et part de côté, mais le visage de ma femme est un enchantement. Une passion folle, sauvage, s'empare alors de moi.
            Je ris comme un insensé.
            - Ha-ha-ha !
            Ma femme, cependant, mumure doucement;
            - Comme je suis belle !
                                                                                                                                                                                                   
                                                                                                                         

                                                                                                    Anton Tchekhov



                                                                                                                                                     

Polinka Anton Tchekhov ( nouvelle Russie )





                                               Polinka


            Il est un peu plus d'une heure de l'après-midi. Aux " Nouveautés de Paris ", une mercerie située dans un passage, le commerce bat son plein. On entend le bourdonnement monotone des commis, un bourdonnement qui rappelle celui de l'école, quand le maître fait répéter à tous les élèves en même temps une leçon à voix haute. Et ce bruit continu n'est rompu ni par le rire des dames, ni par le claquement de la porte vitrée du magasin, ni par les cavalcades des garçons de course.
            Au milieu de la boutique se tient Polinka, petite blonde maigrichonne, fille de Maria Andreïevna qui tient une maison de mode. Elle cherche quelqu'un des yeux. Un gamin aux sourcils de jais se précipite vers elle et s'enquiert, en la regardant avec le plus grand sérieux :
            - Que désirez-vous, Madame ?
            - C'est toujours Nikolaï Timofeïtch qui s'occupe de moi, répond Polinka.
            Le commis Nikolaï Timofeïtch, beau brun bien tourné, frisé, vêtu à la mode, une grosse épingle à sa cravate, a déjà fait de la place sur le comptoir. Il tend le cou et, tout sourires, contemple Polinka.
            - Pelagueïa Sergueïevna , mes respects ! crie-t-il d'une vigoureuse et belle voix de baryton. Je suis à vous...
            - B,jour ! répond Polinka en s'approchant. Voyez je reviens à vous. Trouvez-moi du passement.
            - A quoi le destinez-vous ?
            - C'est pour un soutien-gorge, pour le dos, bref pour faire un ensemble.
            -Tout de suite...
            Nikolaï Timofeïtch présente à Polinka plusieurs sortes de passements ; elle choisit, nonchalante, et se met à marchander.
            - Allons donc, un rouble, c'est donné ! assure le commis qui sourit, condescendant. C'est du passement français, du huit-brins. Mais si vous voulez, nous en avons de l'ordinaire, du gros. Celui-là est à quarante-cinq kopecks l'archine, mais, excusez du peu, ce n'est pas la même qualité !
            - Il me faut également une longueur de jais avec des boutons en passementerie, poursuit Polinka en se penchant sur la marchandise et Dieu sait pourquoi, en poussant un soupir. Et puis n'auriez-vous point des breloques de cette couleur ?
            - Si fait ma chère !
            Polinka se pencha encore plus au-dessus du comptoir et demanda à voix basse :
            - Pourquoi donc Nikolaï Timofeïevitch nous avez-vous quittés si tôt jeudi dernier ?
            - Hum... Je m'étonne que vous l'ayez remarqué, répond le commis avec un petit rire. Vous étiez si entichée de ce jeune monsieur l'étudiant que... curieux que vous vous en soyez aperçue !
             Polinka s'empourpre et n'ajoute rien. Le commis dont les doigts tremblent nerveusement referme les boîtes et, sans aucune nécessité entreprend de les empiler.
             Une minute s'écoule en silence.
             - J'ai également besoin de dentelles, de perles, reprend Polinka en levant sur le commis des yeux coupables.
             - Lesquelles vous faut-il ? Le tulle rebrodé en noir et en couleur est le plus à la mode.
             - Vous le faites à combien ?
             - Le noir à partir de quatre vints kopecks, celui en couleur à deux roubles cinquante. Quant à moi ma chère, je ne remettrai pas les pieds chez vous, ajoute Nikolaï Timofeïevitch à mi-voix.
             - Pourquoi donc ?
             - Pourquoi ? C'est très simple. Vous devez vous-même le comprendre. En quel honneur devrais-je être au supplice ? Vous êtes drôle ! Vous croyez peut-être qu'il m'est agréable de voir ces étudiants faire le joli coeur auprès de vous ? Je vois tout, vous savez, je comprends tout. Il vous courtise comme un fou depuis l'automne et vous allez en promenade presque tous les jours avec lui. Et lorsqu'il vient en visite chez vous vous le buvez littéralement des yeux, à croire que c'est un ange. Vous en êtes entichée, pour vous il surpasse tous les autres. Eh bien parfait ! A quoi sert de discuter...
            Polinka ne dit rien, elle promène un doigt confus sur le comptoir.
            - Je vois absolument tout, poursuit le commis. Quelle raison aurais-je de fréquenter chez vous ? J'ai de l'amour-propre. Tout le monde n'apprécie pas d'être la cinquième roue du carrosse. Au fait, que me demandiez-vous ?
            - Maman m'avait priée de lui prendre deux ou trois choses mais je ne sais plus quoi. Il me faut aussi une bordure de plumes.
             - Quel genre ?
             - Ce qu'il y a de mieux, de plus à la mode.
             - La mode est aux plumes d'oiseaux, pour les couleurs, si vous le souhaitez, la mode est à présent à l'héliotrope ou canaque, autrement dit bordeaux mêlé de jaune. Nous avons un très grand choix. Où va mener toute cette histoire, je n'en sais décidément rien. vous vous êtes amourachée, bon ! Mais comment cela va-t-il finir ?
            Des marques rouges sont apparues sur le visage de Nikolaï Timofeïevitch, près de ses yeux. Il froisse entre ses doigts un ruban délicat, duveteux, en continuant de marmonner.
            - Vous vous figurez qu'il vous épousera, c'est ça ? Là-dessus laissez vos illusions. Les étudiants n'ont pas le droit de se marier et puis, croyez-vous donc qu'il fréquente chez vous pour le bon motif ? Allons !Ces fichus étudiants, sachez-le, ne nous tiennent pas pour des êtres humains... Ils ne fréquentent chez les marchands et les modistes que pour se gausser de notre manque d'instruction et pour les beuveries. Ils auraient honte de boire chez eux ou dans de bonnes maisons alors que chez les gens simples, peu instruits comme nous, y a pas de gêne à avoir, ils peuvent même marcher sur la tête si ça leur chante ! Eh oui ma chère ! Bon, quelles plumes prendrez-vous ? Et s'il vous courtise et feint de vous aimer, on sait ce que cela veut dire. Quand il sera docteur ou avocat ça lui fera des souvenirs ; " Hé-hé ! racontera-t-il, j'ai eu autrefois une de ces petites blondes ! Où peut-elle être aujourd'hui ? " Aussi bien se vante-t-il déjà, dans son monde d'étudiants, de guigner une jeune modiste, je ne vous dis que ça !
            Polinka s'assied sur une chaise et contemple rêveuse la montagne de boîtes blanches.
            - Non, finalement je ne prendrai pas de plumes, soupire-t-elle. Que maman choisisse celles qu'elle veut, je ne vais pas risquer de me tromper. Donnez-moi six archives de franges pour un diplomate à quarante kopecks. Il me faut également, toujours pour le diplomate, des boutons en coco avec les trous en travers, pour qu'ils tiennent mieux.
            Nikolaï Timofeïevitch empaquette franges et boutons. Elle le fixe d'un air coupable et attend manifestement qu'il continue de parler, mais il garde un silence maussade en rangeant les plumes.
            - Je ne dois pas oublier non plus des boutons pour une robe de chambre, reprend-elle, après un instant de silence en essuyant de son mouchoir ses lèvres pâles.
            - Lesquels vous faut-il ?
            - Nous cousons pour une marchande, il faut donc quelque chose qui sorte de l'ordinaire...
            - Oui. Pour une marchande il faut du bariolé. Voici vos boutons, ma chère, un mélange de bleu, de rouge, sans parler du doré terriblement à la mode... C'est tout ce qu'il y a de voyant. Les personnes plus délicates nous prennent, elles, du noir mat avec juste un petit liseré de brillant. Toutefois je ne comprends pas... n'avez-vous donc pas de jugeote ? Allons, à quoi vous mèneront ces... promenades ?
            - Je ne sais pas moi-même, murmura Polinka en se penchant sur les boutons. Je ne sais pas moi-même ce qui m'arrive, Nikolaï Timofeïevitch.
            Derrière Nikolaï Timofeïevitch, le coinçant contre le comptoir, se glisse un imposant commis avec des favoris. Rayonnant de la plus exquise galanterie il crie :
             - Ayez la bonté, Madame, de venir à notre rayon. Nous avons trois modèles de corsages en jersey : simples, avec soutache et avec garniture de perles... Lequel préférez-vous ?
             Cependant, une grosse dame passe devant Polinka et dit d'une voix grave et profonde, presque une voix de basse :
             - Attention ! Je les veux sans couture, s'il vous plaît, tricotées et avec le plomb de la douane.
             - Faites mine de regarder la marchandise, murmure Nikolaï Timofeïvitch en se penchant vers Polinka et en lui adressant un sourire contraint. Seigneur Dieu ! vous êtes livide ! Vous avez l'air malade, vous êtes toute retournée ! Il vous abandonnera Pelagueïa Sergueïevna ! Et, s'il vous épouse jamais ce ne sera pas par amour, mais parce qu'il criera famine et guignera votre argent. Il montera bien son ménage sur votre dot... puis il aura honte de vous... Il vous cachera à ses hôtes et camarades parce que vous manquez d'instruction... Ma Gourde ! voilà ce qu'il dira de vous ! Vous prétendriez-vous capable de vous tenir comme il faut dans une société de docteurs ou d'avocats ? Pour eux, vous n'êtes qu'une modiste !... Une pauvre créature ignare !
            - Nikolaï Timofeïevitch, crie quelqu'un à l'autre bout du magasin, Mademoiselle voudrait trois archines de ruban à picot, nous en avons ?
            Nikolaï Timofeïevitch se détourne, se compose un visage et répond d'une voix forte :
            - Nous en avons, en effet, nous avons du ruban à picot, de l'ottoman satiné et du satin moiré...
            - Au fait, que je n'oublie pas, Olla m'a priée de lui prendre un corset, dit Polinka.
            - Vous avez... les larmes aux yeux ! constate Nikolaï Timofeïevitch, effrayé. Pourquoi ? Allons voir les corsets, vous vous cacherez derrière moi... C'est gênant...
            Avec un sourire forcé et un air faussement dégagé, le commis entraîne rapidement Polinka vers le rayon des corsets, la dissimulant au public derrière une haute pyramide de boîtes.
            - Quel corset désirez-vous ? demande-t-il d'une voix forte, en murmurant aussitôt : Séchez vos yeux !
            - Je veux... du quarante-huit... seulement elle le souhaite double, s'il vous plaît, avec une doublure... des baleines véritables... Je dois vous parler Nikolaï Timofeïevitch. Venez tantôt...
            - Me parler de quoi ? Il n'y a rien à dire...
            - Vous seul... m'aimez. En dehors de vous je n'ai personne... à qui parler...
            - Pas de jonc, ni d'os. De la vraie baleine.. Parler de quoi ? Il n'y a rien à dire, car vous irez aujourd'hui vous promener avec lui ?
            - Je... J'irai, oui.
            - Alors, de quoi pourrions-nous bien parler ? Toute discussion est inutile... Vous en êtes entichée, n'est-ce pas ?
            - Oui, murmura Polinka hésitante, tandis que de grosses larmes jaillissent de ses yeux.
            - Qu'aurions-nous à nous dire, marmonne Nikolaï Timofeïevitch en haussant les épaules irrité et en pâlissant. Il n'y a pas à discuter... Séchez vos yeux, voilà tout. Je... je ne veux rien...
            C'est alors qu'un long et maigre commis s'approche de la pyramide de boîtes en disant à sa cliente :
            - Peut-être voudriez-vous un bel élastique de jarretière, qui ne coupe pas la circulation et est recommandé par la Faculté ?
            Nikolaï Timofeïevitch masque Polinka et, s'efforçant de dissimuler leur trouble à tous deux, grimace un sourire, puis lance d'une voix forte : *
            - Nous avons deux sortes de dentelles, Madame, en coton et en soie... Orientales, bretonnes, valenciennes, crochet, étamine, cambrai... Pour l'amour du ciel, séchez vos larmes ! On vient !
            Et, voyant que ses larmes continuent de couler, il reprend de plus belle :
            - Espagnoles, rococo, soutache, cambrai... Bas en fil d'Ecosse, en coton, en soie...



                                                                                                         Anton Thekhov


* le caravage

samedi 22 juin 2013

Brunetti et le mauvais augure Donna Leon ( Policier )





                                                  Brunetti et le mauvais augure


            Il y a Venise d'abord. Et ses ponts, ses églises, ses tramezzini, et puis l'enquête évidemment. Donna Leon écrit un livre plus politique que policier. Certes il y a meurtre au quart du livre, mais auparavant des digressions sur les débordements qui traquent les touristes à Venise, vols, rapts, sur l'arrivée d'innombrables sans-papiers venus de l'est, du sud, et la chaleur. Canicule en juillet, août et des inspecteurs "... assommés par le soleil... transformé en four le Campo San Lorenzo... il avait l'impression que les rayons s'ouvraient un chemin dans ses vêtements en les calcinant lentement... " Néanmoins Brunetti examine attentivement le problème que pose une tante de l'inspecteur Vianello, très intéressée par les horoscopes, vide les comptes bancaires de la famille au profit d'un escroc psychologue sans diplôme, disparu puis réapparu sous une fausse identité et mage soignant avec des tisanes. Mais remontant les contacts les inspecteurs arrivent à un laboratoire où les résultats d'analyses sont visiblement falsifiés. Le silence de la Questure aiguillonne Brunetti et toute une ramification de corruption le retient dans la Serenissime alors qu'il croit prendre ses vacances à la montagne et porter des pulls-over. L'auteur raconte la Venise des Vénitiens. Pourquoi un propriétaire loue-t-il 450 euros des appartements de 150 m2 dans un palazzo ? Corruption également au Tribunal, où des dossiers incomplets ou égarés repoussent indéfiniment les procès toujours au détriment des dépossédés. Une juge corruptrice, une mère aux joues roses et au regard cruel, un greffier gay, homme apprécié de son entourage. L'histoire d'un moment de la vie quotidienne des Vénitiens.

jeudi 20 juin 2013

Choses Normandes Marcel Proust ( Ecrits sur l'Art - Anecdotes et Réflexions d'hier pour aujourd'hui )






                                                      Choses Normandes


                                                                                                  Trouville, chef-lieu de canton
                                                                                                               6 808 habitants, peut loger l'été plus de 15 000 étrangers
                                                                                                                                                                                          Guide Joanne

            Depuis quelques jours on peut contempler le calme de la mer dans le ciel redevenu pur, comme on contemple une âme dans un regard. Mais il n'y a plus personne pour se plaire aux folies et aux apaisements de la mer de septembre, puisqu'il est élégant de quitter les plages à la fin d'août pour aller à la campagne. Mais j'envie, et, si je les connais, je visite souvent ceux dont la campagne est voisine de la mer, est située au-dessus de Trouville, par exemple. J'envie celui qui peut passer l'automne en Normandie, pour peu qu'il sache penser et sentir. Ses terres, jamais bien froides, même en hiver, sont les plus vertes qu'il y ait, naturellement gazonnées sans la plus mince lacune, et, même au revers des coteaux, en l'aimable disposition appelée fonts boisés. Souvent d'une terrasse, où sur la table fume le thé blond, on peut apercevoir " le soleil rayonnant sur la mer " et des voiles qui viennent, " tous ces mouvement de ceux qui partent, de ceux qui ont encore la force de désirer et de vouloir ". Du milieu si paisible et doux de toutes ces choses végétales on peut regarder la paix des mers, ou la mer orageuse, et les vagues couronnées d"écume et de mouettes, qui s'élancent comme des lions, faisant onduler sous le vent leur crinière blanche. Mais la lune, invisible à tous pendant le jour, mais qui continue à les troubler de son magnétique regard, les dompte, arrête soudain leur assaut et les excite de nouveau avant de les faire reculer encore, sans doute pour charmer les mélancoliques loisirs de l'assemblée des astres, princes mystérieux de ciels maritimes. Celui qui vit en Normandie voit tout cela ; et s'il descend dans la journée au bord de la mer, il l'entend qui semble rythmer ses sanglots aux élans de l'âme humaine, la mer, qui dans le monde créé correspond à la musique, puisque, ne nous montrant rien de matériel, et n'étant point à sa manière descriptive, elle semble le chant monotone d'une volonté ambitieuse et défaillante. Le soir il remonte dans la campagne, et de ses jardins il ne distingue plus le ciel et la mer qui se confondent. Il lui semble pourtant que cette ligne brillante les sépare : au-dessus c'est bien le ciel. C'est bien le ciel, cette légère ceinture d'azur pâle, et la mer mouille seulement ses franges d'or. Mais voici qu'un vaisseau l'écussonne, qui semble naviguer en plein ciel. Le soir, si la lune brille, elle blanchit les vapeurs très épaisses qui montent des herbages, et par un gracieux enchantement le champ semble être un lac ou un pré couvert de neige. Ainsi cette campagne, la plus riche de France, qui, avec son abondance intarissable de fermes, de vaches, de crème, de pommiers à cidre, de gazons épais, n'invite qu'à manger et à dormir, se pare, la nuit venue, de quelque mystère et rivalise de mélancolie avec la grande plaine de la mer. Enfin il y a quelques habitations tout à fait désirables, les unes assaillies par la mer et protégées contre elles, d'autres perchées sur la falaise, au milieu des bois et s'étendant largement sur des plateaux herbeux. Je ne parle point des maisons orientales ou persanes qui plairaient
mieux à Téhéran, mais surtout des maisons normandes, en réalité moitié normandes moitié anglaises où l'abondance des épis de faîtage multiplie les points de vue et complique la silhouette, où les fenêtres tout en largeur ont tant de douceur et d'intimité, où, des jardinières faites dans le mur, sous chaque fenêtre, des fleurs pleuvent inépuisablement sur les escaliers extérieurs et sur les halls vitrés. C'est là que je rentre, car la nuit tombe, et je vais relire pour la centième fois le Confitéor du poète Gabriel Trarieux.



                                                                                                     Marcel Proust
                                                                                                                             1891


dimanche 16 juin 2013

Qu'est devenu l'homme coincé dans l'ascenseur ? Kim Young-ha ( nouvelles Corée -Séoul )


                                             
                                          Qu'est devenu l'homme coincé dans l'ascenseur ?     


            Fantastique. Pas d'effroi. Quatre nouvelles, quatre personnages qui pourraient être vous, moi, croisés au coin de la rue. Mais...  Jeong, Kim, très préoccupés par la présentation pour le premier d'un "... rapport faisant valoir les vingt pour cent de réduction potentielle en matière de consommation de papier toilette... " débute sa journée par un désastre, "... son rasoir Gilette s'est cassé net... " Premier accroc, et une suite de petites folies, comme cet homme dont il n'aperçoit qu'un pied échappé de l'ascenseur
naturellement en panne un jour de presse, quant à Kim écrivain il nous conte l'histoire d'une femme malheureuse, épouse d'un homme qui ne trouve le bien-être et le sommeil qu'installé dans un cercueil, un vampire peut-être ? Vampires de nos jours, aux grandes capacités intellectuelles qui leur viennent du passé, ils ne peuvent mordre, se nourrir de sang, mais comme tout un chacun de riz, de pain. Curieuse aventure. "... Si un jour il vous arrivait de tomber amoureux fou d'une femme... vous disparaîtriez. " Le héros de la troisième nouvelle travaille dans une banque, aime les gros seins, est marié à une femme aux seins menus. Un jour... vous l'aurez compris, personne n'est à l'abri de la rencontre avec l'amie d'université, justement celle qui comblerait tous les voeux. Ils boivent du soju, et peu à peu il disparaît, enfin presque.  4è nouvelle. Accident banal ou fait paranormal, quatre hommes prennent feu de l'intérieur, avaient-ils des préoccupations et quelles étaient-elles ? " ... Mikyeong venait pleurer sur mon épaule à cause de Paolo, lui faisait de même à cause de Mikyeong. Je les enviais... " Stéfano a résilié son abonnement au quotidien, las de lire les désastres dès le début de la journée, mais la vie continue, le téléphone, les souvenirs. L'esprit en déroute il ne peut  retravailler son manuscrit. Courtois, "... J'appelai le magazine pour m'excuser - avec force courbettes devant le téléphone -... " Transformer les ennuis en contes fantastiques.