mardi 30 juillet 2013

Les Bienfaits du Sommeil Miguel de Unamuno ( nouvelle Espagne )

                                                                                                                  
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

lemondemerveilleuxdesbebes.com

                                                      Les Bienfaits du Sommeil
                                                                                                                                                                
             Lorsque je fis sa connaissance Hilario n'était rien. C'était en un mot un homme des plus pâlots et des plus communs, malgré sa réputation d'originalité. Quoiqu'il en soit j'eus la bonne fortune d'assister à un de ses éclats et de l'entendre raconter ses déboires de cette voix nasillarde et lente, sur le mode douloureux qui s'emparait alors de lui totalement jusqu'à le faire retomber dans sa sauvagerie habituelle.
            Hypnotisé dès sa jeunesse par la lecture et l'étude, il croyait dur comme fer que ce vice était la source de tous ses maux. Dans sa soif insatiable de percer les mystères il avait tout dévoré sciences, lettres, humanités, avec un acharnement obstiné. Plus impénétrable lui apparaissait le mystère à mesure qu'il découvrait des voies nouvelles pour l'aborder et il n'éprouvait que désappointement et impatience à se heurter des centaines de fois aux mêmes explications, à travers des centaines de livres les plus divers. En quête de nouveautés, de pensers nouveaux ou renouvelés pour son propre enrichissement spirituel, il ne tombait que sur des redites insupportables. Tous les ouvrages traitant d'une même matière ont un fond commun qui le laissait rêveur et lui procurait une profonde désillusion. L'auteur de la découverte d'un principe nouveau en chimie ne peut faire moins qu'écrire un traité complet de cette discipline, heureux encore s'il ne prétend pas que le dit principe est appelé à modifier tous les autres et à devenir l'un des piliers du système nouveau.                                                                             
            Avant de se coucher il déposait sur sa table de nuit trois ou quatre livres, sollicité par tous à la fois. Après une courte hésitation, il choisissait un ouvrage, le feuilletait, lisait au hasard quelques lignes, inattentif et distrait par l'attrait des autres volumes laissés sur la table. Il l'abandonnait pour un autre qu'il laissait tomber à son tour, certain que ce qu'il rencontrerait dans l'un il le retrouverait dans l'autre. Souvent il se contentait de poser la main sur un des livres, sans le prendre et finit même par renoncer à ce geste, préférant dormir avec le sentiment de la présence de ses chers livres auprès de lui.
            Il entreprit la lecture de monographies, de notes bibliographiques de références, d'extraits, et surtout de revues. De celles-ci il passa aux revues des revues. Mais tout cela n'était que carcasses sans chair ni 
                                                                                                                                                                                                                                                                                         
âme, de purs shémas. Plus pénible encore fut la désillusion que lui causa la lecture des extraits, encore plus bavards et plus vides que les ouvrages auxquels ils étaient empruntés. Et que dire des titres les plus  odieusement estropiés...                                                                                                                    
            A la fin, il rechercha les ouvrages bourrés de références et de notes et, sur l'échafaudage dressé par l'auteur pour l'établissement de son oeuvre, il en imagina un autre. Il termina par la lecture des catalogues.
            Les catalogues ! Rien n'est plus suggestif qu'un catalogue. Que de fantaisie nébuleuse et imprécise abrite un titre... tout ce qu'il est permis d'imaginer sans connaître ce qu'il cache. Il se couchait avec un catalogue et le feuilletait. Sa connaissance des langues étrangères lui était d'un grand secours.              
            Wiezzieski " Le Problème du mal "; quel vaste champ ouvert aux débauches d'une imagination au sujet des obscurités du problème. Wadsworth " l'Avenir de l' Inde ", 7è édition, in-4°, 6 shillings, qu'en dire, et de se rappeler  Warren Hastings, Lord Clive et le bouddhisme, le tempérament anglais et mille autres images : Bonnet-Ferrières " L'Art de Vivre " , évocation d'une nouvelle symphonie inarticulée d'idées larvées. Schmaushauser " Le Droit Assyrien ", on a encore peu écrit sur le droit historique, quel sujet... Hembrani " La Philosophie de la Chimie, 15è édition, 20 lires. Et pendant quelques instant il assistait à une danse d'atomes pleins de personnalité et de vie. Lopez Martinez " Commentaires sur la Procédure ", quelle ampleur... et il s'endormait.
            Il éprouvait en même temps un désir effréné de sommeil. Tout le jour, en remuant ses livres, en consultant les catalogues, il attendait l'heure de se coucher dans l'espoir de dormir. Une fois au lit, ramassé sous les couvertures, il se réjouissait à l'idée de l'instant où il sombrerait dans l'inconscience. Il se laissait aller parfois à épier ce moment qui lui échappait toujours, invariablement distrait en cet instant précis. D'autres fois il se tournait et se retournait sous l'emprise d'une agitation brûlante à la pensée du...
            Il se levait tard, s'habillait, faisait sa toilette, prenait son petit déjeuner tranquillement, lisait son journal, y compris les annonces, feuilletait un catalogue, regardait avec amour ses livres, les touchait, les déplaçait, en feuilletait quelques-uns. Il gagnait ainsi l'heure du déjeuner. Le café pris il allait un moment au casino voir jouer à l'hombre, jeu auquel il ne comprenait d'ailleurs rien. Une lente promenade suivait puis, le sommeil s'infiltrant peu à peu, il dînait légèrement et se couchait tôt.
            Le jour où il se laissa aller à cet éclat il me confia :
            - Quelle plus effroyable maladie que... mais non, tout bien considéré, elle n'est pas effroyable. Je passe mon temps à attendre l'heure de me coucher, caresse cette idée en imagination, et je me couche me délectant à la pensée que je vais dormir pour me réveiller demain avec un esprit tout neuf. Le sommeil c'est la vis medicatrix naturae et la digestion mentale. Pendant le sommeil au fond de l'oubli où prend corps la chair de notre esprit, les idées que nous avons reçues s'assimilent. Ce que nous savons le mieux est ce que nous avons oublié. Tous ces nouveaux courants, crises spirituelles, dégénérescence, fin de siècle, névrose et neurasthénie, mysticisme et anarchie, tout cela n'est que rêverie sociale et rien de plus. C'est clair... Tant de revues, de bibliographies, de catalogues, du sommeil, du sommeil, rien que du sommeil. Les agitateurs, les révolutionnaires, me direz-vous ? Des aspirants somnambules. Vivement les ténèbres du Moyen Âge et dormir...
            - Mais c'est là nier tout progrès...
            - Le progrès ? Vous croyez donc qu'il n'y a de progrès qu'à l'état de veille ? Il faut digérer le progrès et se gorger de sommeil !... Dormir  ! Dormir pour assimiler le progrès et se réveiller dans un autre siècle, la tête fraîche, de bonne humeur, et augmenter encore cette réserve vivifiante et féconde qu'est l'oubli, la seule chose positive et réelle, croyez-moi.

                                                                                                                                                                

                                                                                                             Unamuno
                                                                                                             1897
                                                                            

samedi 27 juillet 2013

Les eaux tumultueuses Aharon Appelfeld ( roman Israel )


Les eaux tumultueuses

                                             Les eaux tumultueuses


            Un été peu d'années avant la guerre de 40 au pays Ruthène, les paysans moissonnent forts et fortes, autour de la petite ville d'eaux et de la pension Zaltzer qui accueille chaque été des habitués, joueurs invétérés, ruinés avant même d'avoir commencé les parties de cartes. Rita a vendu ses derniers biens au grand dam de son fils, lucide et cruel, pour jouer, Benno intelligent vélléitaire, vit sous la pression d'une mère qui craint de le perdre et le bombarde de courriers recommandés, n'ouvrira pas le dernier telégramme, il y a Van qui aime Zoussi qui n'a d'amour admiratif que pour son généreux père. Les uns les autres nourris par Marie cuisinière et nounou d'un petit monde angoissé pas assez nombreux pour jouer. Mais où sont passés les quelques quarante estivants qui envahissaient le petit hôtel ? Trop peu nombreux pour jouer, chaque jour ils traversent les champs pleins de l'espoir de retrouver dans la gare proche les visages familiers. Pour tromper la peur qui se diffuse entre eux ils boivent le cognac frelaté d'un barman fourbe, s'aiment, interrogatifs, juifs et catholiques. Jour d'orage, prémonitoire des années à venir, le fleuve déborde, les eaux tumultueuses envahissent et détruisent le jardin de l'hôtel. Mais demain... le lendemain deux solides ruthènes ôteront les pots cassés, sarcleront le sol, refairont un joli espace où ces estivants qui s'aiment et jouent le temps d'un été désespèrent de voir revenir les joies passées. Des personnages simples, joyeux, malheureux, surfant au bord de l'abîme, attachants, touchants. Vie futile, vie d'angoisse. Court roman précieux.

mercredi 24 juillet 2013

Quattrocento Stephen Greenblatt ( roman EtatsUnis )

Prévisualisation pour l'ouvrage Quattrocento



                                                QUATTROCENTO
                                                                                  1417
                                         Un grand humaniste florentin découvre un manuscrit perdu
                                                        qui changera le cours de l'histoire

            Le hasard et la curiosité ont fait se rencontrer l'auteur, Greenblatt alors jeune étudiant à Yale et Lucrèce à travers la couverture du livre de poche représentant un tableau de Max Ernst. " De la Nature ", écrit au premier siècle avant notre ère ( les dates de Lucrèce sont mal connues ), long poème en six livres de 7 400 hexamètres perdu croyait-on. 1417, Poggio Bracciolini, Le Ponge, toujours en quête de nouveaux manuscrits, mode lancée un siècle plus tôt, tombe sur un exemplaire dans un monastère allemand. Il n'a de cesse de le recopier, comme à son habitude pour les oeuvres importantes qu'il croise, de sa très élégante écriture beaucoup plus lisible que celle des autres moines. Et nous est contée la vie de ce fils dernier né d'une famille ruinée fuyant créanciers et village, néanmoins au Pogge humaniste "... les bibliothèques des vieux monastères constituait le terrain de chasse préféré... " Et ainsi sont reconstituées au fil des chapitres, les bibliothèques de Pompéi, par exemple, les livres à peine grands comme la main avaient été préservé par la lave durcie. Vivant quelle que soit l'époque les propriétaires d'ouvrages ne prêtaient pas volontiers les volumes afin de copies. De l'antiquité à la Renaissance, à travers la vie de Ponge latiniste frappé par l'approche de la vie de Lucrèce, car "... retrouver les traces perdues du monde antique était son but suprême... " Et que dit Lucrèce : Il croit en des dieux indifférents à la vie des mortels . Tout est constitué d'atomes... " ... les semences des choses sont éternelles... jamais la création ou la destruction ne prend le pas...L'Univers n'a pas de créateur... La Providence est le fruit de l'imagination... " Parmi les lecteurs qui eurent accès à " De la Nature ", entre autres, un certain Montaigne. Un ouvrage annoté et traduit de sa main, sa signature authentifiée récemment, mais aussi Molière, élève à Louis-le-Grand de Gassendi, épicurien ( Epicure fut le maître de Lucrèce ) philosophe, traduisit lui aussi le texte perdu aujourd'hui. Stephen Greenblatt philosophe et enseignant tient son lecteur, sa passion transmise, comme ce fut le voeu du Poge : Transmettre. Prix Pullitzer, document se lit comme un roman.




                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                              

mardi 23 juillet 2013

Dictionnaire des Idées reçues Flaubert ( extraits France )


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londres 22/07/13

                                             Dictionnaire des
                                                                         Idées Reçues
               
            A -
            Accouchement - Mot à éviter : le remplacer par événement: " Pour quelle époque attendez-vous
                                        l'événement ? "

            Albion              - Toujours précédé de blanche, perfide, positive. Il s'en est fallu de bien peu que
                                        Napoléon en fît la conquête. En faire l'éloge : " La libre Angleterre. "

            Anglais             - Tous riches.

            Anglaises          - S'étonner de ce qu'elles ont de jolis enfants.

            F -

            Fusions des Branches royales  - L'espérer toujours !

            G-

            God Save the King - Chez Béranger se prononce : " God savé te King " et rime avec sauvé;
                                               préservé.



                                                                                                             Gustave Flaubert

samedi 20 juillet 2013

Anecdotes et Réflexions d'hier pour aujourd'hui 21 journal Samuel Pepys ( Angleterre )


                                                  Journal

                                                                                                                  9 mai 1660

            Debout de bonne heure pour écrire une lettre au roi de la part de deux amiraux de la flotte en réponse à la lettre que le roi leur avait adressée. Dans cette réponse milord présente au roi ses plus humbles remerciements pour sa gracieuse lettre et sa déclaration, et lui promet dévouement et obéissance absolus.
            Cette lettre fut portée ce matin à sir Peter Killigrew qui vint ici de bonne heure ce matin apporter à milord un ordre de la Chambre des Lords l'autorisant à donner une réponse au roi. Ce matin milord St John et d'autres personnalités importantes vinrent voir milord, puis partirent pour Flushing.
            Après leur départ milord et moi écrivîmes des lettres pour Londres, nous les envoyâmes par Mr Cooke qui était très désireux de s'y rendre car il voulair voir ma femme avant qu'elle ne quittât la capitale.
            Alors que nous nous mettions à table pour dîner, Noble vint apporter à milord une lettre de la Chambre des lords, lui demandant de fournir des navires pour transporter les commissaires qui vont voir le roi et qui doivent arriver ici cette semaine. Il nous confirma la nouvelle comme quoi le roi avait été proclamé hier en grande pompe et nous apporta l'une des proclamations, ce qui nous emplit de joie.  Dieu soit loué !
            Après dîner, jeu de quilles : perdis 5 shillings.                                                      
            Ce matin, Mr Sanderson, celui qui a écrit l'histoire du roi, vint nous voir en chemin. Il se rend auprès du roi. Il m'appelle " cousin ". Il semble savoir beaucoup de choses.            
            Après souper au lit. Je laissai milord en conversation avec le commandant dans la chambre du conseil.
                                                                                                                                                                   

                                                                                                                10 mai

            Ce matin vinrent à bord Mr Pinkney et son fils. Ils allaient voir le roi avec une pétition joliment écrite par Mr Hoare afin d'être brodeur pour le roi. Je lui procurai pour lui et pour Mrs Sanderson un navire. Ce matin Milord Winshelsea accompagné d'un nombre important de gentilshommes vint dîner à bord.
            Dans l'après-midi, tandis que milord et moi faisions de la musique dans la grande cabine, un messager vint nous annoncer que Mr Edward Montagu, fils de milord, était arrivé à Deal. Il vint ensuite à bord accompagné de Mr Pikering. Le soir l'enfant eut le mal de mer.
            Dans la soirée, tandis que milord soupait, milord Lauderdale et sir John Grenville vinrent souper à bord, puis repartirent. Après leur départ, milord m'appela dans sa cabine et me dit qu'on lui avait donné l'ordre de faire voile immédiatement pour retrouver le roi et qu'il en était très content. Il me fit donc écrire des lettres et d'autres documents ce soir-là jusqu'à une heure avancée, cependant qu'il allait se coucher. Je lui portai ensuite les documents à signer au lit. Après avoir encore travaillé un peu, allai moi aussi me coucher.


                                                                                                                      11 mai

            Debout de bonne heure ce matin. Encore fort à faire afin de nous rendre là-bas aujourd'hui. Que Burr soit allé à terre la nuit dernière m'a mis très en colère. J'envoyai donc chercher Mr Pitt sur le navire du vice-amiral et décidai de ne plus envoyer Burr à l'avenir. Mais comme Burr à plusieurs reprises vint m'implorer de lui pardonner, et comme Pitt ne vint pas, je mis Burr au travail.
            Ce matin, nous commençâmes à enlever tous les écussons de l'Etat sur les navires de la flotte, nous envoyâmes dans le même temps quérir de peintres et autres ouvriers à Douvres pour qu'ils vinssent mettre en place les armes du roi.
            Le reste de la matinée à écrire des lettres pour Londres que j'envoyai ensuite pour Londres.
            J'eus ce matin pour la première fois l'occasion de discuter avec le Dr Clarke qui me semble un homme très agréable et très savant. Il se rend auprès du roi sur notre navire.
            Milord Crawford, milord Cavendish et un certain nombre d'Ecossais dînèrent à notre bord. Je donnai ensuite l'ordre qu'on les prît à bord du Plymouth et qu'ils nous tinsent compagnie.
            Après dîner nous mîmes les voiles et quittâmes les Downs. Je laissai mon domestique derrière nous pour qu'il allât à Deal chercher mon linge.
            Dans l'après-midi trois ou quatre gentilshommes nous dépassèrent : deux Bertie et un certain Mr Dalmahoy, gentilhomme écossais, qui s'avéra par la suite un homme remarquable. Ils rapportèrent à milord qu'ils avaient entendu dire que les commissaires avaient quitté Londres aujourd'hui, aussi milord jeta l'ancre devant le château de Douvres, qui salua notre passage d'une salve de quelques 30 canons. Et après un long débat avec le vice-amiral et le contre-amiral pour savoir s'il était prudent de continuer sans attendre les commissaires, il se résolut à envoyer sir R Stayner à Douvres pour demander à milord Winchelsea s'ils avaient quitté Londres ou non et à attendre demain pour décider de partir ou non, ce qui fut fait.
            Le vent souffla fort toute la nuit, au point que j'eus peur pour mon domestique. Vers 11 heures les chaloupes arrivèrent de Deal, avec une grande quantité de provisions. Par la même occasion John Goods me rapporta que 20 volailles étaient mortes étouffées. Mais mon domestique avait pu monter à bord du Norwich. Au lit.


                                                                                                                         12 mai

            Ce matin je m'enquis de mon domestique. Etait-il bien arrivé ? On me répondit qu'il allait bien et qu'il était couché.
            Milord m'appela dans sa cabien. De son lit il me donna de nombreux ordres à rédiger contenant des instructions pour les navires qui restent dans les Downs. Ils ont pour consigne absolue de ne prendre aucun passager à leur bord lorsqu'ils viendront pour nous rejoindre dans la baie de Schevingen, à l'exception de Mr Edward Montagu, de Mr Thomas Crew et de sir Henry Wright.
            Sir Robert Stayner est venu à bord tôt ce matin et a dit à milord que milord Winchelsea estime, d'après les lettres qu'il a reçues, que les commissaires sont seulement venus à Douvres pour attendre la venue du roi. En conséquence milord donna l'ordre de lever l'ancre. Ce qui fut fait, et nous fîmes voile toute la journée.
            Sur notre route, le matin, comme nous naviguions à mi-chemin entre Douvres et Calais, nous pûmes voir ces deux ports très distinctement. Je trouvai cela très plaisant, mais plus nous avançâmes plus nous perdîmes les deux côtes de vue.
            Dans l'après-midi jeux de cartes avec Mr North et le docteur. Nous croisâmes sur la frégate le Lark sir R. Freeman et quelques autres envoyés par le roi en Angleterre. Ils s'arrêterrent pour voir milord avant de continuer leur voyage.
            Dans l'après-midi, sur le gaillard d'arrière, le docteur raconta à Mr North et à moi, une histoire admirable appelée  La Précaution inutile.* C'est une très jolie histoire qui mérite que je me démunisse d'un autre ouvrage lorsque je pourrai trouver le livre..
           Ce soir Mr Shipley qui était resté à Deal et à Douvres pour faire des provisions et emprunter de l'argent, vint à bord.
           Tard dans la soirée, après discussion avec le docteur erc.. , au lit.
* scarron

                                                                                                                13 mai
                                                                                                            Jour du Seigneur
           Me fis couper la barbe et les cheveux ce matin, après quoi dans la cuisine avec Mr Shipley. C'est la première fois que je m'y rendais depuis le début du voyage.
           Ensuite, sur le gaillard d'arrière, où les tailleurs et les peintres travaillaient à découper des pièces de drap jaune pour former une couronne et les initiales C.R., et les cousaient sur un beau drap afin de faire un nouveau pavillon qui remplace les armes de l'Etat. Ils eurent fini après dîner et le pavillon fut hissé après qu'on l'eu montré à milord qui prenait sa purge aujourd'hui et gardait la chambre. Il lui plut tellement qu'il m'ordonna de donner 20 shillings en partage aux tailleurs pour leur travail.
            Ce matin John Boys et le capitaine Isham nous croisèrent à bord du Nonsuch, le premier après un mot ou deux avec milord partit devant, l'autre resta avec nous.
            J'appris par eux que Mr Downing n'a jamais envoyé aucun message au roi et que pour cette raison la Cour le déteste au plus haut point, qu'il se trouvait à bord d'un navire hollandais qui passait alors près de nous et qu'il retournait en Angleterre en disgrâce.
            J'appris également que Mr Morland avait été fait chevalier par le roi cette semaine et que le roi avait ouvertement donné la raison de cet anoblissement : à savoir que c'était pour les informations confidentielles qu'il n'avait cessé de lui faire parvenir alors qu'il travaillait au service du secrétaire Thurloe.
            Dans l'après-midi conseil de guerre, dans le seul dessein de signifier aux commandants que la harpe devait disparaître de tous leurs pavillons car elle offensait gravement le roi.
            Mr Cooke nous rejoignit à bord du Yarmouth, il m'apporta une lettre de ma femme et une lettre en latin de mon frère John. Ces deux lettres me firent extrêmement plaisir.
            Aucun sermon aujourd'hui car nous naviguions. Nous récitâmes seulement des prières le soir. Mr Ibbot pria pour tout ce qui nous touchait au plan spirituel et au plan charnel.
            Nous arrivâmes en vue du rivage de Middleburg.
            Tard dans la soirée nous écrivîmes des lettres au roi dans lesquelles nous lui annoncions notre venue. Mr Edward Pickering fut chargé de les porter.
            Le capitaine Isham alla à terre où personne ne lui témoigna le moindre respect, aussi, le vieil homme, très dignement, prit-il congé de milord, et milord, très froidement , lui dit : " Dieu soit avec vous ! " Cela était fort singulier. Mais il paraît qu'il a beaucoup bavardé et fait des commérages à terre, à la cour du roi, sur l'emprise qu'il a sur milord, etc...!
            Après le départ des lettres, au lit.


                                                                                                                     14 mai
                           
            Ce matin lorsque je me réveillai et me levai, une fois hors de l'écoutille, je vis que j'étais près du rivage. J'appris ensuite qu'il s'agissait du rivage hollandais. La Haye se présentait distinctement à ma vue.
            Milord monta en robe de chambre jusqu'à la cuisine arrière pour voir quelles dispositions prendre pour lui-même et pour nous qui étions à son service, et donner des ordres pour que l'on nous débarquât aujourd'hui.
            Quelques Hollandais solidement charpentés vinrent à bord offrir leurs bateaux pour transoporter nos affaires sur le rivage, etc., moyennant paiement.
            Avant midi des gentilshommes vinrent à bord en provenance de la côte, pour baiser les mains de milord. Ensuite, Mr North et Mr Clarke allèrent baiser les mains de la reine de Bohème de la part de milord, accompagnés d'une douzaine de personnes de notre navire. Parmi eux j'envoyai mon domestique qui, comme moi, brûle toujours de voir des choses nouvelles.
            Après midi ils s'en revinrent, après avoir baiser les mains de la reine de Bohème. Ils furent alors envoyés par milord faire de même auprès du prince d'Orange. Aussi priai-je le commandant de demander pour moi l'autorisation d'aller avec eux. Milord y consentit et je les accompagnai. J'emmenai avec moi mon domestique et le juge rapporteur de la flotte. Il faisait gros temps, nous étions trempés lorsque nous approchâmes du rivage, car c'est un lieu où il est difficile de débarquer.
            Le rivage comme toute la côte jusqu'à La Haye n'est que de sable. Le reste de la compagnie prit une autre voiture. Mr Creed et nous installâmes à l'avant d'une voiture où se trouvaient trois très jolies dames très à la mode, avec des mouches qui chantèrent très gaiement pendant tout le trajet, et fort bien, et qui, très librement embrassèrent les deux gaillards qui étaient en leur compagnie.
            Je sortis mon flageolet et en jouai, mais en jouant je laissai tomber ma canne-épée. Lorsque j'arrivai à La Haye je renvoyai mon domestique la chercher et il la retrouva, ce pourquoi je lui donnai 6 pence, mais quelque cheval avait marché dessus et avait brisé le fourreau. La Haye est un endroit très propre à tous égards. Partout et en toutes choses les maisons sont aussi propres qu'il est possible.
            Nous nous sommes promenés un grand moment dans la ville qui est en ce moment pleine d'Anglais, car les Londoniens avaient débarqué aujourd'hui.
            Mais lorsque nous allâmes voir le prince il était sorti avec son précepteur. Nous nous promenâmes donc dans la ville et aux abords du palais afin de visiter les lieux, grâce à l'aide d'un étranger, un Anglais, nous vîmes de nombreux endroits et nous eûmes la possibilité de comprendre de nombreuses choses, comme ce que signifiaient les mâts que nous vîmes érigés devant la porte de chaque grand personnage et qui étaient de taille différente selon la qualité de la personne. Vers 10 heures du soir le prince revint au palais et nous fûmes reçus sans difficulté. Sa suite était très réduite pour un prince. Il avait cependant belle allure et son précepteur était un homme agréable et lui-même beau garçon. Il faisait ce soir un beau clair de lune. Ensuite nous allâmes dans un lieu que nous avions retenu pour souper. On nous servit, pour la dizaine que nous étions, une salade et deux ou trois côtes de mouton, ce qui était fort étrange. Après souper, le juge et moi allâmes nous coucher dans un autre endroit et les laissâmes là. Lui et moi partageâmes l'un de leurs lits, tandis que deux autres personnes couchaient dans la même pièce. Mais tout était joli et propre. Mon domestique dormit sur un banc près de moi. Nous restâmes couchés jusqu'à 3 heures passées.


                                                                                                               15 mai 1660

            Puis debout et arpentâmes la ville pour la voir de jour. Nous y vîmes les soldats de la garde du prince, tous très beaux, et les bourgeois de la ville avec leurs armes et leurs mousquets brillants comme de l'argent. Je rencontrai ce matin un maître d'école qui parlait bien anglais et bien français. Il nous accompagna et nous fit visiter toute la ville. En vérité je ne peux dire assez de bien de l'élégance de la ville. Toutes les personnes de qualité parlent français ou latin, ou les deux. Quant aux femmes, beaucoup d'entre elles sont fort jolies et bien habillées, élégantes et portent des mouches.
            Il m'accompagna acheter deux paniers, l'un pour Mrs Pearse, l'autre pour ma femme.
            Après qu'il fut parti, nous avions d'abord pris un verre avec lui à notre logis, le juge et moi allâmes dans la grande salle, où on nous montra l'endroit où les Etats Généraux siègent en conseil. Cette salle est un endroit très vaste où on accroche tous les drapeaux pris à l'ennemi. Il y a aussi des boutiques, comme à Westminster. Les deux endroits se ressemblent, sauf que ce n'est pas aussi grand chez eux, mais c'est beaucoup plus propre.
            Après quoi, chez un libraire. J'achetai pour leur reliure 3 ouvrages : les Psaumes en français en quatre parties, l'Organum de Bacon et le Rhetoricus de Farnaby.
            Après quoi le juge, moi et mon domestique retournâmes en voiture à Scheveningen où nous allâmes boire dans un lieu de réjouissances, car le vent faisait rage. Nous vîmes chavirer deux bateaux. Il fallut tirer les galants sur le rivage par les talons, cependant que leurs malles, leurs coffres, leurs chapeaux et leurs plumes nageaient dans la mer. Je vis entre autres les ministres du culte qui accompagnaient les commissaires trempés jusqu'aux os, Mr Case comme les autres. Ils vinrent donc à l'auberge où nous étions. Comme j'étais pressé j'y laissai mon couteau qui venait de Copenhague, que je perdis donc.
            Nous restâmes longtemps en ce lieu, puis un gentilhomme qui allait baiser les mains de milord de la part de la reine de Bohème et moi-même louâmes un bateau hollandais pour quatre rixdales pour qu'il nous pritt à bord. Nous dûmesattendre longtemps avant de pouvoir quitter le rivage car la mer était grosse.
            Le Hollandais aurait volontiers fait payer tous ceux qui montèrent sur notre bateau, outre nous deux et notre suite, car nombre de ceux qui étaient à terre s'embarquèrent avec nous. Mais certains d'entre eux n'avaient pas d'argent, car ils avaient tout dépensé à terre.
            En arrivant à bord nous trouvâmes tous les commissaires de la Chambre des Lords en train de dîner avec milord. Après dîner milord se rendit à terre.
            Mr Morland, maintenant sir Samuel, était à bord, mais il ne me semblait pas que milord ou quiconque lui ait témoigné le moindre respect car milord, comme tout le monde, le considère comme un coquin. Entre autres il a trahi sir Richard Willys, qui a épousé la fille du Dr Fox, en révélant qu'il lui avait donné une fois 1 000 livres sur ordre du Protecteur et du secrétaire Thurloe, pour des renseignements qu'il lui avait transmis concernant le roi.
            Dans l'après-midi milord m'appela pour me montrer ses beaux habits qui viennent d'arriver à bord. En vérité,ils sont somptueux, avec leurs galons d'or et d'argent. Seule son épée ne nous plaît pas, à lui comme à moi.
            Dans l'après-midi milord et moi nous sommes promenés ensemble dans la Chambre du Conseil pendant deux heures et avons discuté de toutes sortes de questions, comme la religion. Je découvre qu'il est toujours en quête de vérité, comme je le suis, car il dit qu'en fait les protestants manifestent la plus grande intolérance vis-à-vis de l'Eglise de Rome. Il est en faveur d'une religion et d'une liturgie uniformes.
            Sur les affaires de l'Etat, il me dit entre autres que sa conversion à la cause du roi, car je lui disais que je me demandais depuis quand le roi pouvait le considérer comme faisant partie de ses amis, remontait à son séjour dans le Sund, lorsqu'il avait découvert comment il risquait d'être traîté par la République.
            Milord, le commandant et moi soupâmes dans la cabine de milord, ce qui me fait penser qu'il commence à me témoigner beaucoup plus de respect qu'il ne l'a jamais fait auparavant.
            Après souper milord m'envoya chercher pour que je vinsse jouer aux cartes avec lui, mais comme je ne savais pas jouer au cribbage nous nous mîmes à discuter de nombreuses questions, jusqu'à ce que, la mer étant très agitée, le navire tanguât tellement que je ne pouvais plus tenir debout. Il m'envoya alors me coucher.


                                                                                                                        16 mai
                         
             Dès que je fus debout je descendis me faire raser dans la grande cabine en bas, mais à ce moment même certaines personnes vinrent présenter les respects de leurs maîtres. Entre autres, un secrétaire de l'amiral Obdam qui parlait bien latin, mais ni français ni anglais. Milord me confia le soin de lui faire part de ses réponses et de lui tenir compagnie. Il fit cadeau à milord de la part de l'amiral d'un tonneau de vin et d'un barril de beurre.
            Après quoi, j'en finis avec le barbier. Tandis qu'il me rasait Mr North vint à bord en provenance de la côte avec un fort mal de mer et se mit au lit. Après cela, dîner auquel participa le commissaire Pett. Il veillait à ce que tout fut prêt à bord pour le roi.
            Pour la première fois milord porte  plus bel habit dans l'attente de présenter ses respects au roi. Mais Mr E. Pickering vint dire de la part du roi que ce dernier ne voulait pas imposer à milord la peine de venir jusqu'à lui aujourd'hui, mais qu'il se rendrait sur le rivage pour inspecter la flotte. Nous attendîmes donc, nos canons prêts à le saluer et nos garnitures d'embelles pourpres sorties ainsi que nos fanions de soie. Mais il ne vint pas.
            Milord et nous jouâmes aux quilles cet après-midi sur le gaillard d'arrière. C'est un sport très agréable.
            Ce soir, Mr John Pickering est venu à bord comme un niais, avec son chapeau à plumes et un nouvel habit qu'il s'est fait faire à La Haye. Milord est très fâché qu'il soit resté à terre. Il m'avait fait le rappeler peu auparavant, en me confiant qu'il craignait qu'à cause de son père, on ne s'en prit à lui, à moins qu'il n'usât du nom de l'amiral.
            A souper. Après souper, cartes. Je restai à regarder les joueurs jusqu'à 11 heures du soir. Puis, au lit.
            Cet après-midi, Mr E. Pickering me fit part du dénuement dans lequel se trouvait le roi, quant à ses vêtements et à ses ressources, ainsi que ceux qui l'escortaient, lorsqu'il était allé le voir la première fois de la part de milord. Leurs vêtements les plus beaux ne valaient pas 40 shillings. Et de la grande joie du roi lorsque sir John Grenville lui avait apporté quelque argent. Une joie si grande qu'il avait appelée la princesse royale et le duc d'York pour contempler cer argent dans le coffret où il se trouvait avant qu'on ne l'en sortît. Milord me dit aussi que le duc d'York vient d'être  nommé grand amiral d'Angleterre.


                                                                                                          .../ 17 mai
                                                                                           à suivre                   .../
                                                                                              
          Debout...
            
           

                                                                                                                                                                                                                             


                                                                                                                  

        

                                               









lundi 15 juillet 2013

Le gros Poisson Frédéric Mistral - Dédèche est mort Jules Renard ( nouvelles France )

                                              
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    
martigues

                                                                                                                                                                         
                                                   Le Gros Poisson             
                                                                                                                                                                                                                  
                                                                                                                                                                                                    
            Un Martegau venait tous les jours à Marseille pour les affaires qu'il avait, et, tous les soirs, quand il était de retour aux Martigues, ses voisins venaient.                                         
            - Eh bien, Genèsi ! qu'y a-t-il de neuf à Marseille ?
            Et le bon Genèsi racontait, de fil en aiguille, tout ce qui était arrivé de neuf dans la capitale du Midi.
            Un jour surtout, le bon Genèsi n'ayant rien à dire de neuf à ses finauds compatriotes, et s'attendant cependant comme toujours à la question ordinaire, il se dit en lui-même : " Oh ! Pour cette fois, il faut que je leur en fasse une à ces farceurs, une, ma foi de Dieu, qui éclate ! "
            Voilà qui va bien.
             Il arrive sur le tard aux Martigues, et du plus loin qu'ils le voient :
            - Eh bien ! Genèsi, qu'y a-t-il de neuf à Marseille ? lui crient les Martegaux.
            - Ah ! Mes pauvres, fait Genèsi, je vous en vais dire une aujourd'hui qui peut compter pour deux. Ah mes bons ! vé, si je ne l'avais vu, l'ase me quille, si je l'aurais cru.
             Et tout d'un temps, comme si le trompetteur avait passé par la ville, tous, femmes et hommes, enfants et vieillards viennent autour de lui et le conteur entame le plan qu'il avait tiré.
             - Vous saurez, dit-il, Martegaux, que ce matin est arrivé en rade de Marseille un poisson, mais un poisson si gros, si gaillard et si long, que sa tête est amarré dans le port et que la queue va toucher le château d'If. Oh ! croyez-le ou ne le croyez pas, ce poisson prodigieux s'est embarrassé la tête entre le fort Saint-Jean et le fort Saint-Nicolas, et tout Marseille est monté en haut de Notre-Dame-de-la-Garde pour voir comment les pêcheurs feront pour le retirer de là.                      
            Les Martegaux, pécaîre ! avalèrent ça comme miel et, ni que vaut ni que coûte : " Allons, zou ! Partons ! " Et sans songer qu'il allait être nuit, femme, fille, vieux, enfant, tout part pour Marseille, comme s'ils allaient à la noce.
            Genèsi lui, le fin tireur de bourdes, était sur une hauteur pour les voir passer, et se crevait de rire... pas moins, en voyant que tout le monde partait - sauf les malades.
            - Oh ! tron de nom d'un laire ! se dit-il tout ébaubi. Voilà tous les Martegaux qui filent ! Faut que ce soit vrai.
            Là-dessus, il noue les cordons de ses souliers et se met à courir de toutes ses forces pour rattraper les autres, et marche avec eux pour Marseille !


                                                                                                                                                                                                                                                             
                                                                                                 Frédéric Mistral
                                                                    



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                                                            Dédèche est mort
                                                                                                                                                                                                                                                              
                                                                                                                                                                                                                                                                                        
                                                                                                      
            C'était le petit griffon de mademoiselle et nous l'aimions tous.
            Il connaissait l'art de se pelotonner n'importe où, et, même sur une table, il semblait dormir au creux d'un nid.
            Il avait compris que la caresse de sa langue nous devenait désagréable, et il ne nous caressait plus qu'avec sa patte, sur la joue, finement. Il suffisait de se protéger l'oeil.
            Il riait. On crut longtemps que c'était une façon d'éternuer, mais c'était bien un rire.
            Quoiqu'il n'eut pas de profonds chagrins, il savait pleurer, c'est-à-dire grogner de la gorge, avec une goutte d'eau pure au coin des yeux.
            Il lui arrivait de se perdre et de revenir à la maison, tout seul, si intelligemment, qu'à nos cris de joie nous tâchions d'ajouter quelques marques d'estime.
            Sans doute, il ne parlait pas, malgré nos efforts. En vain, Mademoiselle lui disait : " Si tu parlais donc un tout petit peu ! "                                                                                                               
            Il la regardait, frémissant, étonné comme elle. De la queue il faisait bien les gestes, il ouvrait les mâchoires, mais sans aboyer. Il devinait que mademoiselle espérait mieux qu'un aboiement, et la parole était au coeur, près de monter à la langue et aux lèvres. Il aurait fini par la donner, il n'avait pas encore l'âge !
            Un soir sans lune, à la campagne, comme Dédèche se cherchait des amis au bord de la route, un gros chien, qu'on ne reconnut pas, sûrement de braconnier, happa cette fragile boule de soie, la secoua, la serra, la rejeta et s'enfuit.                                                                                  
            Ah ! si mademoiselle avait pu saisir ce chien féroce, le mordre à la gorge, le rouler et l'étouffer dans la poussière !                                                                                                                           
            Dédèche guérit de la blessure des crocs, mais il lui resta aux reins une douloureuse faiblesse.
            Il se mit à pisser partout. Dehors, il pissait comme une pompe, tant qu'il pouvait, joyeux de nous délivrer d'un souci, et à peine rentré il ne se retenait déjà plus. Dès qu'on tournait le dos, il tournait le sien au pied d'un meuble, et mademoiselle jetait son cri d'alarme monotone : " Une éponge ! de l'eau ! du soufre !
            On se mettait en colère, on grondait Dédèche d'une voix terrible, et on le battait avec des gestes violents qui ne le touchait pas, son regard fin nous répondait : " Je sais bien, mais que faire ? "
            Il restait gentil et gracieux, mais parfois il se voûtait comme s'il avait sur l'échine les dents du chien de braconnier.
           Et puis son odeur finissait par inspirer des mots aux amis les moins spirituels.
           Le coeur même de mademoiselle allait durcir !
           Il fallut tuer Dédèche.
           C'est très simple : on fait une incision dans une boulette de viande, on y met deux poudres, une de cyanure de potassium, l'autre d'acide tartrique, on recoud avec du fil très fin. On donne une première boulette inoffensive, pour rire, puis la vraie. L'estomac digère et les deux poudres, par réaction, forment de l'acide cyanhydrique ou prussique qui foudroie l'animal.                                  
            Je ne veux plus me rappeler qui de nous administra les boulettes.
            Dédèche attend, couché, bien sage, dans sa corbeille. Et nous aussi nous attendons, nous écoutons de la pièce à côté, affalés sur des sièges, comme pris d'une immense fatigue.
            Un quart d'heure passe, une demi-heure. Quelqu'un dit doucement :
            - Je vais voir.
            - Encore cinq minute !
            Nos oreilles bourdonnent. Ne croirait-on pas qu'un chien hurle quelque part, au loin, le chien du braconnier ?
            Enfin le plus courageux de nous disparaît et revient dire d'une voix qu'on ne lui connaissait pas :
            - C'est fini !
            Mademoiselle laisse tomber sa tête sur le lit et sanglote. Elle cède aux sanglots comme on a le fou rire, quand on ne voulait que rire.
            Elle répète, la figure dans l'oreiller :
            - Non, non, je ne boirai pas mon chocolat ce matin !
            A la maman qui lui parle de mari, elle murmure qu'elle restera vieille fille.
            Les autres rattrapent à temps leurs larmes. Ils sentent qu'ils pleureraient tous et que chaque nouvelle source ferait jaillir une source voisine.
            Ils disent à mademoiselle :
            - Tu es bête, ce n'est rien !
            Pourquoi rien ? C'était de la vie ! et nous ne pouvons pas savoir jusqu'où allait celle que nous venons de supprimer.
            Par pudeur, pour ne pas avouer que la mort d'un petit chien nous bouleverse, nous songeons aux êtres humains déjà perdus, à ceux qu'on pourrait perdre, à tout ce qui est mystérieux, incompréhensible, noir et glacé.
            Le coupable se dit : " Je viens de commettre un assassinat par trahison. "
            Il se lève et ose regarder sa victime. Plus tard nous saurons qu'il a baisé le petit crâne chaud et doux de Dédèche.
            - Ouvre-t-il ses yeux ?
            - Oui, mais des yeux vitreux qui ne voient plus.
            - Il est mort sans souffrir ?
            - Oh, j'en suis sûr.
            - Sans se débattre ?                                                      
            - Il a seulement allongé sa patte au bord de la corbeille comme s'il nous tendait encore une petite main.




                                                                                                  Jules Renard