dimanche 29 septembre 2013

Mère Russie Robert Littell ( roman EtatsUnis )


Mère Russie de Robert Littell

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                      Mère 
                                                                   Mère Russie
                                                                                                                                                                                         
            Romancier, Robert Littell fut journaliste spécialiste des questions russes. Mère Russie habite à Moscou la dernière maison en bois entourée de quelques oiseaux aboyeurs, l'un d'eux crie " Haak, haak, au secours, au secours ". Désignée comme folle par les services de l'Etat, ce qui lui permet d'agir un peu à sa guise, elle partage la maison avec divers personnages. Arrive chez elle un homme roux, échevelé, très maigre, Robespierre Pravdine. Il occupera la mansarde. Quel est son métier ? " Débrouillard professionnel " En effet, il traîne une serviette remplie d'objets hétéroclites : coton tiges qu'il tente désespérément de placer au service gouvernemental; mais lequel, celui de la santé, du bois ou du textile, diverses crèmes, et surtout souvent avec un compère Friedman il mange à l'oeil, resquilleur, invité pas invité dans les cocktails et déjeuners. Mais très vite on apprend que Mère Russie pleure Essenine, suicidé, son époux arrêté par le KGB pour dénonciation de plagiat. Le détenteur du manuscrit écrivain médiocre obtient le prix Nobel. Le manuscrit original caché, le gouvernement cherche à récupérer cette preuve qui peut perturber la vie et la carrière du personnage très protégé. Robespierre Pravdine déclaré juif sur son passeport, et sa description au cours du livre est une des constantes de la dérision avec laquelle est traitée la vie moscovite         
dans les années 70, le Goum pratiquement vide chaque arrivage avidement attendu, objet d'échange, Pravdine donc fréquente un homme étrange qui change de nom et de position sociale, Druze. Deux billets pour le Bolchoï aident bien des démarches. Pravdine a passé douze ans dans les camps, à trente deux ans, il écrit des slogans à l'encre invisible " La révolution est incapable de regret ", sur la neige avec son urine, il est suivi par un espion qui tente de décrypter ses messages souvent de Lénine ou de Staline. Traité par l'absurde on boit avec les héros l'infusion de racines de nénuphars, et tenté avec Robespierre de réhabiliter
" l'Artiste Honoré de l'Union Soviétique Frolov ". Devenu un classique du roman d'espionnage traité avec ironie.                                                                                                                                            

jeudi 26 septembre 2013

Le Bourgeois de Paris 1è partie Dostoïevski ( Nouvelle suite et fin 2 Russie )

fr.wikipedia.org Law                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                      
                                                                                                    
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  
                                                                                                                                                            
                                                       Le Bourgeois
                                                                                                                                                                                                                          
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     
            J'ai vu à Londres encore une foule pareille à celle-ci et que vous ne verrez nulle part ailleurs aussi grande qu'à Londres. Encore un décor. Qui a été à Londres n'a certainement pas manqué d'aller au moins un soir au Haymarket. C'est un quartier où, la nuit, dans certaines rues s'attroupent par milliers des femmes publiques. Les rues sont éclairées par des lampes à gaz qui jettent un éclat dont on n'a pas idée chez nous. A chaque pas des cafés magnifiques ornés de glaces et de dorures. Ici même on trouve des lieux de réunions et là des refuges à bon marché. Un frisson d'effroi vous parcourt quand vous vous mêlez à cette foule. Que sa composition est étrange ! Vieilles femmes et beautés telles que vous vous arrêtez avec étonnement. Dans le monde entier il n'existe pas de femmes aussi belles que les femmes anglaises. Toutes se frayent difficilement un chemin dans les rues. Une foule pressée et dense n'a pas assez de place sur les trottoirs se répand dans toute la rue. Toutes convoitent la proie et se jettent avec un cynisme effronté sur le premier venu. On y voit de brillantes robes de prix, et des haillons, différentes tranches d'âges, tout mêlé. Dans cette foule horrible rôde le vagabond ivre, et c'est ici que vient le richard couvert d'honneurs. On entend des jurons, des querelles, des interpellations et le chuchotement doux et inviteur d'une beauté encore timide. Et quelle beauté ! On dirait des visages de keepsake. Je me souviens d'être entré un fois dans un Casino. La musique y retentissait, les danses allaient bon train, une multitude immense s'y pressait. Le décor était magnifique. Mais l'humeur sombre des Anglais ne les quitte pas même en pleine fête. Jusque dans la danse ils restent sérieux, mornes et exécutent le pas presque par devoir.
            En haut dans la galerie j'ai remarqué une jeune fille et je suis resté interdit. Je n'ai jamais rencontré un idéal de beauté semblable.
            Elle était à une table avec un jeune homme, un riche gentleman semblait-il, dont tous les gestes révélaient qu'il n'était pas un habitué de l'établissement. Il avait peut-être recherché la jeune fille, et à la fin, ils s'étaient rencontrés ici, ou y avaient pris rendez-vous. Il lui parla peu et rien que par saccades, comme s'ils ne parlaient pas de ce dont ils désiraient parler. Leur entretien était souvent coupé de longs silences. Elle aussi était triste, ses traits étaient délicats, fins. Et il y avait quelque chose de mystérieux et de triste dans son beau regard, un peu orgueilleux, un je ne sais quoi de pensif et d'anxieux.
            Je suppose qu'elle était tuberculeuse. Elle était, il est impossible qu'elle ne le fût pas, supérieure, par sa culture, à toute cette foule de femmes malheureuses.
            Ou alors le visage humain ne signifie plus rien.
            Et pourtant elle était là. Elle buvait du gin que le jeune homme avait payé. A la fin, il se leva, lui serra la main, et ils se quittèrent. Il sortit, et elle le visage rougi, enflammé par l'alcool, ses pâles joues couvertes de taches épaisses, s'en alla de son côté et se perdit dans la foule des professionnelles.
            Au Haymarket j'ai vu des mères qui " menaient au travail " leurs filles mineures. Des fillettes d'une douzaine d'années vous saisissent la main et vous prient de venir avec elles.
            Je me souviens d'avoir vu une fois, parmi la foule, dans la rue, une petite fille de six ans à peine, toute en loques, sale, pieds nus, décharnés, meurtrie, son corps qui paraissait sous les haillons était couvert de bleus. Elle allait comme inconsciente, lentement, et sans but.
            Dieu sait pourquoi elle rôdait dans la foule. Peut-être avait-elle faim. Personne ne faisait attention à elle, mais, et c'est ce qui m'a le plus frappé, elle avançait avec un air d'une telle détresse, le visage marqué d'un tel désespoir sans issue que rien que la vue de ce petit être qui portait déjà en lui tant de malédiction et d'accablement, était quelque chose de monstrueux et qui faisait horriblement mal. Tout le temps elle balançait sa tête échevelée, comme si elle méditait quelque chose. Elle écartait ses petites mains en gesticulant, puis elle les frappait brusquement l'une contre l'autre et elle les pressait sur sa petite poitrine nue.
            Je me suis retourné et lui ai donné six pence. Elle prit cette petite pièce d'argent et, sauvagement, me regarda dans les yeux, avec un étonnement timide. Et soudain elle se mit à courir en sens inverse, à toute vitesse, comme si elle craignait que je ne reprisse l'argent.
            De toute façon, c'est drôle.                                              
            Et voici qu'une nuit, dans la foule de ces femmes perdues et de ces débauchées, une femme qui, hâtivement, se frayait un chemin, m'arrêta. Elle était tout de noir habillée. Son chapeau lui dissimulait presque entièrement le visage, et j'ai à peine eu le temps de le voir, je ne me souviens que de son regard fixe.
            Elle dit quelque chose que je ne pus saisir, dans un français défectueux. Elle me glissa dans la main un petit papier et s'en alla vite. J'examinai le petit papier devant la vitrine éclairée d'un café. C'était un petit carré de papier, d'un côté était écrit : " Crois-tu cela ? " De l'autre, en français aussi " Je suis la renaissance et la vie ", etc..., quelques phrases connues.
            Convenez que cela aussi est assez original. On m'a expliqué après que c'était la propagande catholique qui s'insinuait partout, obstinée, incessante. Tantôt on distribue des papiers dans la rue, tantôt des livres contenant diverses citations de l'Evangile et de la Bible. On vous les distribue gratuitement, on vous force à les prendre, on les glisse dans vos mains. Il y a énormément de propagande, hommes et femmes. C'est une propagande subtile et calculée. Le prêtre catholique recherche lui-même une pauvre famille ouvrière et s'y installe. Il trouve par exemple un malade couché sous des haillons sur le plancher humide, entouré d'enfants que la faim et le froid ont rendu sauvages, et une femme affamée et souvent ivre. Le prêtre leur donne à manger à tous. Il les vêt, il les chauffe, il commence à soigner le malade, il achète les médicaments. Il devient l'ami de la maison, et à la fin, les convertit tous au catholicisme. Parfois d'ailleurs, mais après la guérison, on le chasse, après l'avoir rossé et injurié.
            Il ne se lasse pas et il va chez un autre. On le met à la porte. Il supporte tout, mais il finit bien par pêcher quelqu'un.
            Le prêtre anglican, lui, n'ira pas chez le pauvre. On ne laisse même pas entrer les pauvres à l'église, parce qu'ils n'ont pas de quoi payer leur place. Les liaisons chez les ouvriers, et en général chez les pauvres, sont très souvent illégitimes, car le mariage légal coûte chez. A ce propos, il arrive que plusieurs de ces maris battent horriblement leurs femmes. Ils les rouent de coups parfois mortels, et le plus souvent ils se servent du tisonnier, avec lequel on attise le charbon dans la poêle. Chez eux le tisonnier est un instrument qui sert beaucoup à cet usage, du moins les journaux dans leurs récits de querelles de ménage, de mutilations et d'assassinats, parlent toujours du tisonnier. Les enfants, à peine en âge, sortent souvent dans la rue, se mêlent à la foule, et à la fin ne retournent plus chez leurs parents.           
            Les prêtres anglicans et les évêques sont orgueilleux et riches. Ils vivent dans des paroisses prospères et ils engraissent en pleine tranquillité de conscience. Ce sont de grands pédants, très instruits et qui ont foi, avec sérieux et avec importance, en leur stupide dignité morale, en leur droit de prêcher une éthique tranquille et sûre d'elle, d'engraisser et de vivre ici pour les riches.
            C'est la religion des riches et déjà à visage découvert, sans tromperie. Ces professeurs de religion, convaincus jusqu'à la stupidité, ont un certain amusement, les missions.
            Ils parcourent le monde entier. Ils vont jusqu'au fond de l'Afrique pour convertir un seul sauvage. Et ils oublient un million de sauvages à Londres, parce que ceux-ci n'ont pas de quoi les payer.
            Mais les Anglais riches, et en général tous les veaux d'or, de ce pays sont très religieux, d'une manière sombre, morne et qui leur est propre.                                  
            Depuis des siècles les poètes anglais aiment chanter la beauté des demeures de pasteurs de campagne, à l'ombre des chênes séculaires et des ormes, leurs femmes vertueuses et fort belles , leurs filles blondes aux yeux bleus.                                                   
            Mais au moment où finit la nuit et où commence le jour, ce même esprit orgueilleux et sombre de nouveau s'élève tel un roi sur la ville géante. Il ne s'inquiète pas de ce qui s'est passé la nuit, il ne s'en inquiète pas plus que de ce qu'il voit autour de lui en plein jour. Baal règne et n'exige même pas de soumission, parce qu'il en est sûr d'avance. Sa foi en lui-même est illimitée. Avec mépris et calme, simplement pour se débarrasser il fait l'aumône organisée. Et après cela sa confiance en lui ne peut être ébranlée. Baal ne cherche pas à se dissimuler, comme on le fait par exemple à Paris, certains phénomènes de vie sauvage suspects et inquiétants. La pauvreté, la souffrance, les murmures et la stupidité de la masse ne le touchent nullement. Aussi est-ce avec mépris qu'il laisse tous ces phénomènes suspects et sinistres vivre à côté de sa vie propre, tout près, sous ses yeux. Il ne cherche pas timidement comme le Parisien à se tranquilliser à tout prix, à s'encourager et à se dire que tout est paisible et heureux
            Il ne cache pas dans quelque endroit obscur, comme on le fait à Paris, les pauvres gens pour qu'ils ne lui fassent pas peur, pour qu'ils ne troublent pas son sommeil en vain.
            Le Parisien, comme l'autruche, aime à enfoncer sa tête dans le sable pour ne plus voir les chasseurs qui vont l'atteindre.
            A Paris... Mais mon Dieu, qu'arrive-t-il ?
            Me voilà de nouveau hors Paris... Mais quand, Ô Seigneur, prendrai-je l'habitude de l'ordre !...

                                                                                                                                                                                                                                          

                                                             Fin de cette partie du Bourgeois


                                                                                                      Fedor Dostoievski

                                                              à suivre
                        ... mais pourquoi tous les gens veulent-ils se changer en petite monnaie...
                                                                                                               
                                                                                                                                                    
                                                              Le Bourgeois 2e partie       

         
               Mais pourquoi tous les gens se contractent-ils ici , pourquoi veulent-ils tous se changer en petite monnaie......
               .....Le Parisien aime terriblement marchander mais, semble-t-il, tout en marchandant  et tout en vous saignant à blanc dans sa boutique,  il ne le fait pas simplement pour l'amour du gain, comme on le faisait jadis, mais au nom de quelque nécessité sacrée.  Amasser de l'argent et posséder le plus d'objets possible....
            ... Avant on reconnaissait du moins l'existence de quelque chose en-dehors de l'argent,  si bien que même un homme sans argent,  mais ayant des qualités autres, pouvait compter sur quelque estime,  mais maintenant rien.
            Ce qu'il faut maintenant,  c'est amasser de l'argent et acquérir le plus d'objets possible,  ce n'est qu'alors que l'on peut compter sur quelque estime,  et c'est la condition nécessaire,  non seulement du respect des autres, mais aussi du respect de soi-même. Un Parisien ne s'estime pas à un centime s' il sent ses poches vides.
            Des choses étonnantes vous sont permises si seulement vous avez de l'argent.  Socrate pauvre n'est plus qu'un phraseur bête et nuisible, et si on le respecte, ce n'est qu'à la scène,  parce que le bourgeois tient encore en estime la vertu représentée au théâtre.          
            Quel homme étrange que ce bourgeois !
            Il vous déclare tout franc que l'argent est la vertu la plus grande et le devoir de l'homme,  et d'autre part il aime terriblement jouer à la haute noblesse. Tous les Français aiment d'une façon inexprimable l'air noble.
            Entrez faire un achat dans une boutique,  il vous  écrasera de son inexprimable noblesse......




                                                                                                     à suivre
                                              
                                                    .....Vous êtes écrasé,  vous vous sentez tout. ....







                                                                                                                                                                                                                                                                                  
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    

dimanche 22 septembre 2013

Le Bourgeois 1è partie Fédor Dostoïevski ( Nouvelle extrait 1 Russie )

                                                                                                                                                                                                                               
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                                                           Le Bourgeois


            ..... je n'ai pu souffrir étant à l'étranger, de visiter en suivant le guide la règle et le devoir du voyageur. C'est pourquoi dans certains endroits j'ai laissé passer des choses tellement importantes que j'ai honte de l'avouer. Même à Paris j'en ai laissé passer ... J'ai donné une définition de Paris, je l'ai ornée d'une épithète et j'y tiens. A savoir : c'est la ville la plus morale et la plus vertueuse du monde... Tous sont contents et parfaitement heureux, tous enfin en sont arrivés au point de se persuader réellement qu'ils sont contents et parfaitement heureux et... et... ils s'en tiennent là... Cependant, mes amis, je vous ai avertis, au premier chapitre de ces notes  que, peut-être, je vous mentirai énormément. Eh bien, ne m'en empêchez pas. Vous savez bien aussi, sans doute, que si je mens je mentirai avec la certitude de ne pas le faire...
            Oui, Paris est une ville étonnante. Et quel confort, que de commodités diverses pour ceux qui ont le droit d'en avoir et, de nouveau, quel ordre, " quel havre de l'ordre ", pour ainsi dire ! Oui, encore quelque temps et ce Paris de  1 500 000 habitants se transformera en quelque petite ville universitaire allemande, figée dans le calme et l'ordre, quelque chose dans le genre de Heidelberg, par exemple. Tout tend à cela. Et pourquoi pas un Heidelberg en grand ? Et quel règlement ! Mais comprenez-moi bien, ce n'est pas tant le règlement apparent, qui est insignifiant... mais l'énorme règlement intérieur, le règlement spirituel qui vient de l'âme. Paris se contracte, se rapetisse avec plaisir, avec amour, se resserre avec attendrissement. Sous ce rapport quelle différence avec Londres, par exemple !
            Je n'ai passé que huit jours à Londres et cependant, en m'en tenant aux apparences, en quels larges tableaux, en quels plans éclatants, bien particuliers et non mesurés à une toise, avec quel relief il s'est détaché parmi mes souvenirs. Son originalité est si vaste et si âpre, on peut même se laisser tromper par son originalité. Toute contradiction, si tranchante soit-elle, continue à vivre en face de son antithèse... même ici subsiste cette lutte tenace et déjà invétérée, cette lutte à mort du principe de l'individu, tel qu'on le conçoit en occident, de la nécessité de vivre ensemble de quelque manière, de former une société et de se transformer en fourmilière, de se transformer ne fût-ce qu'en fourmilière, mais de s'entendre, même à ce prix, et de ne pas devenir anthropophage. Sous ce rapport, d'autre part, on y voit la même chose qu'à Paris. La même volonté désespérée de s'arrêter à un statu quo, d'arracher de soi avec la chair, tout désir, tout espoir, de maudire son avenir dans lequel ceux-même qui sont à la tête du progrès  n'ont pas assez de foi, et d'adorer Baal... cela n'est remarqué consciemment que dans les âmes de l'avant-garde qui pense. Mais inconsciemment et instinctivement cela se réalise dans les fonctions vitales de toute la masse.
            Le bourgeois parisien est très content presque consciemment. Il est même persuadé que tout doit être ainsi. Il vous rosserait si vous en doutiez, oui, il vous rosserait car, jusqu'à ce jour, il craint tout de même quelque chose, malgré toute sa confiance en lui-même.
            Bien qu'il en soit ainsi à Londres, pourtant quels tableaux, larges éclatants, même à première vue quelle différence avec Paris ! Cette ville grouillante jour et nuit, immense comme la mer, ces cris et ces hurlements de machines, ces voies ferrées au-dessus des toits, et bientôt il y en aura même sous terre ! cette audace dans l'entreprise, ce faux désordre qui, en réalité, est l'ordre bourgeois au suprême degré, cette Tamise empoisonnée, cet air saturé de charbon, ces places et ces parcs magnifiques, ces coins effroyables de la ville, comme Whitechapel, et sa population à demi-nue, sauvage et affamée. La City, ses millions et son commerce mondial,le Palais de Cristal, l'exposition universelle. Oui cette exposition frappe. Vous sentez une force terrible qui a réuni ici, en un seul troupeau, toute cette multitude innombrable d'hommes venus de tous les coins du monde. Vous reconnaîtrez une pensée géante. Vous sentez qu'on a déjà réussi quelque chose, que vous êtes devant une victoire, un triomphe... un je ne sais quoi vous remplit de terreur.
            N'est-ce pas  déjà une réalité, un idéal atteint ? pensez-vous. N'est-ce pas déjà une fin ? n'est-ce pas déjà là le seul troupeau ? Ne faudrait-il pas réellement  accepter cela comme un fait accomplit et se taire pour toujours ?
            Tout y est si triomphal, si victorieux, si fier que l'âme commence à se serrer.
            Vous regardez ces centaines de mille, ce millions d'hommes qui, avec docilité, y viennent à flots de tout l'univers, ces hommes animés d'une seule idée, s'attroupant dans le silence avec obstination, sans parler dans ce palais immense, et vous sentez quelque chose de définitivement terminé, terminé et achevé.
            C'est un tableau biblique, une sorte de Babylone, une prophétie de l'Apocalypse qui s'accomplit sous vos yeux. Vous sentez qu'il faut une force d'âme éternelle et beaucoup de renonciation pour ne pas succomber, pour ne pas se soumettre à l'impression, pour ne pas s'incliner devant le fait, et adorer Baal, c'est à dire prendre l'existence pour l'idéal...
            ... La faim ni l'esclavage ne sont aimés de personne et mieux, ce sont eux qui pousseront à la renonciation et qui engendreront le scepticisme, et les dilettantes qui se promènent pour leur plaisir peuvent évidemment imaginer des tableaux d' Apocalypse et contenter leurs nerfs en exagérant tout événement et en y cherchant pour s'exciter des impressions fortes.                                                         
            ... Vous voyez combien est fier cet esprit puissant qui a créé ce vaste décor et avec quel orgueil il est sûr de sa victoire et de son triomphe... Devant cet immense, ce gigantesque orgueil de l'esprit qui règne, devant la perfection triomphale des oeuvres de cet esprit, même une âme affamée s'engourdit parfois, s'humilie, se soumet, cherche le salut dans le gin et la débauche et commence à croire que tout doit être ainsi. Le fait écrase, la masse s'engourdit et devient d'une inertie de Chinois. Mais si le scepticisme naît, alors sombre et proférant des malédictions il cherche le salut dans les " Mormonailleries ".
            A Londres la masse atteint des dimensions et se meut dans des décors que nulle part dans le monde vous ne verrez aussi grands, si ce n'est en rêve.
            On m'a raconté, par exemple que le samedi soir un demi-million d'ouvrières et d'ouvriers avec leurs enfants se répandent comme une mer par la ville. Ils se groupent de préférence en certains quartiers et toute la nuit, jusqu'à cinq heures, fêtent le sabbat, c'est-à-dire boivent et mangent à en crever, comme les bêtes, pour toute la semaine. Tous emportent leurs économies de la semaine, tout cet argent qu'ils ont gagné en peinant durement et en jurant. Dans les charcuteries, dans les maison d'alimentation le gaz brûle en gros faisceaux de lumière qui répandent par les rues une lueur éblouissante... Tous sont ivres mais sans gaieté, sombrement, lourdement, et tous sont si étrangement taciturnes. De temps en temps seulement des jurons et des bagarres sanglantes troublent ce silence suspect et qui vous attriste. Tous ont hâte de s'enivrer jusqu'à perte de conscience. Les femmes ne le cèdent pas aux maris et ils boivent ensemble, les enfants courent et rampent au milieu d'eux.
            Par une telle nuit je me suis une fois égaré, il était deux heures, j'ai longtemps rôdé dans les rues, perdu dans la masse innombrable de cette foule morne, m'enquérant de mon chemin presque par signes, car je ne connais pas un mot d'anglais. Je l'ai trouvé, mais l'impression de ce que j'ai vu m'a tourmenté pendant trois jours.
            La foule c'est partout la foule, mais ici tout était si énorme, si éclatant que vous aviez la sensation de percevoir en réalité ce que jusqu'ici vous aviez la sensation de percevoir en réalité ce que jusqu'ici vous n'aviez fait qu'imaginer.
            Ce qu'on voit ici ce n'est plus la foule, mais l'abrutissement systématique, soumis, que l'on encourage, et vous sentez en regardant ces parias de la société que beaucoup de temps s'écoulera encore avant que ne s'accomplisse pour eux, la prophétie, que longtemps encore ils attendront qu'on leur donne des branches de palmier et des robes blanches, et que longtemps encore ils continueront à lancer au trône du Très-Haut " jusques à quand, seigneur "... Nous nous étonnons de cette bêtise qui les pousse à devenir épileptiques ou pèlerins... Ces millions d'hommes abandonnés et chassés du festin de la vie se coudoyant et s'écrasant dans les ténèbres souterraines, frappent à tâtons à quelques portes et cherchent une issue pour ne pas étouffer dans la cave obscure...


                                                                                                à suivre
                                     ... c'est la tentation ultime... pour être soi...

                                                                                    Fédor Dostoïevski
                                                                                                                                                in Vrémia 1863

jeudi 19 septembre 2013

Le Manipulateur John Grisham ( policier EtatsUnis )

couverture
                                                                                                                            
                                         Le Manipulateur
                                                                                         
            Malcolm Bannister est " ... avocat. Je suis en prison... " Il a 43 ans, est dans une prison pour personnes considérées comme peu dangereuses, sans barreaux, depuis cinq ans pour un délit dans le cadre de malversations immobilières. Il dit être innocent, avoir été manipulé et condamné à dix ans par un juge médiocre. Avoir utilisé tous les recours quel espoir de sortir avant la fin de sa condamnation, il est évidemment rayé du barreau mais en prison "... dans mon petit monde je suis connu pour faire partie des avocats taulards... " Dans ce camp fédéral, à Frostburg dans le Maryland, s'il n'est pas peuplé de gangsters au passé violent, on parle beaucoup et beaucoup racontent leur histoire à Bannister espérant une faille dans les documents. Bannister lit la presse et apprend qu'un juge, Fawcett, a été assassiné ainsi que son assistante dans un chalet, coffre vidé. Aucune trace, aucune empreinte le FBI n'avance pas. A ce moment-là l'avocat-taulard demande à voir le directeur de la prison et dit : " Je sais qui a tué le juge. " Manipulation ? A ce stade nous l'ignorons. Dans le cadre de la loi Rico, article 35, il demande la liberté, protection du FBI et changement de personnalité avant de donner le nom de l'assassin qu'il dit avoir rencontré. Un accord se conclura peut-être mais alors le nom donné, Rucker trafiquant incarcéré avec lui, d'une famille qui n'a d'autre but que de vendre de la drogue est-il le nom attendu ? " L'une des rares vertus de la vie en prison c'est que l'on y acquiert progressivement la patience... " Le lecteur patiente, voyage, la Jamaïque, Antigua, jet privé. Qui manipule qui ? Que cachait le juge Fawcett ? De l'or en petits bâtons ? L'assassin est-il un dealer où "... Cooley a appris la préparation de méthadone dès l'âge de quinze ans. " Mise en place de la chasse à l'homme, Bannister, à l'assassin du juge, à l'or, l'auteur décrit les dessous, manipulations et tractations des FBI et autres directions gouvernementales. Grisham pour les habitués, à découvrir pour les accrocs d'informations.                                                                                                                                                                                                                
                                                                                                                                                                                                 

mercredi 18 septembre 2013

Frac Orléans ( architecture France news )

                                                                                                                                                             
Les Turbulences, le nom donné au bâtiment par les architectes © Clément Massé
" Les turbulences " Orléans
Architectes :
Dominique Jakob Brendane Mac Farlane
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                
                                                                               Le Frac 2013 s'expose à Orléans dans le tout nouveau musée conçu par Dominique Jakob et Brendane Mac Farlane. Appelé Turbulences il étonne avec ses deux grandes oreilles. A l'intérieur de multiples vidéos, des centaines de dessins et maquettes représentent le futur en architecture. Modernité dans la région centre, très visitée. Les châteaux, la Renaissance, la Loire inscrite au Patrimoine mondiale de l'UNESCO. L'un des nouveaux musées de France.

mardi 17 septembre 2013

Anecdotes et réflexions d'hier pour aujourd'hui 23 Journal Samuel Pepys ( Angleterre )

                                                                                                                                                                                                                                                                                 
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                 
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                                                             Journal

                                                                                                               23 mai 1660

            Le docteur et moi nous réveillâmes de fort bonne humeur. Cependant mon oeil était très rouge et me faisait très mal en me levant à cause du choc d'hier.
            Ce matin, une infinité de gens vinrent à bord envoyés par le roi afin de l'accompagner.
            Milord, Mr Crew et d'autres s'en furent à terre pour aller saluer le roi au moment de son embarquement.
            Là, il paraît que ( lorsque sir Robert Stayner fit monter Sa Majesté dans le bateau ) Sa Majesté embrassa milord avec beaucoup d'affection lors de cette première rencontre.
            Le roi en compagnie des deux ducs, de la reine de Bohême, de la princesse royale et du prince d'Orange monta à bord. A leur arrivée je baisai les mains du roi, de la reine et de la princesse ( j'avais déjà baisé les mains des ducs auparavant ). Les canons n'en finissaient pas de tirer des salves dans un désordre voulu. L'effet était plus plaisant ainsi qu'il n'eût été autrement.
            Rien d'autre toute la journée, que des lords et des personnes de qualité à bord. Notre navire regorgeait de monde.
            Dîner en très grande pompe. Le roi et les princes à part dans la chambre du conseil. C'était un divin spectacle que de les voir.
            Je dînai avec le Dr Clarke, le Dr Quartermain et Mr Darcy dans ma cabine.
            Ce matin, Mr Lucy vint à bord. Milord lui offrit pour lui et sa compagnie de gardes du roi logés dans un autre navire, trois douzaines de bouteilles de vin. Il nous réconcilia Mr Pearse et moi.
            Après dîner, le roi et le duc assis à la table du gaillard d'arrière, changèrent le nom de certains des navires...                                                                                          
            Cela fait, la reine, la princesse royale et le prince d'Orange prirent congé du roi et le duc d'York alla à bord du London et le duc de Gloucester à bord du Switsfure, sur quoi nous levâmes l'ancre et avec une brise fraîche et le meilleur temps possible nous fîmes voile vers l'Angleterre. Le roi se promena sur le navire et l'explora, très actif et fort alerte, tout le contraire de ce que je l'imaginais être.
            Sur le gaillard d'arrière il évoqua la façon dont il s'était enfui de Worcester. J'en eus les larmes aux yeux de l'entendre raconter les épreuves qu'il avait traversées : tel son parcours à pied pendant quatre jours et trois nuits avec à chaque pas de la boue jusqu'aux genoux et pour seul vêtement un manteau vert, une paire de culottes et une paire de chaussures de paysan qui lui faisaient tellement mal aux pieds qu'il pouvait à peine marcher.
            Il lui fallut pourtant s'enfuir en courant poursuivi par un meunier et d'autres personnes qui les avaient pris pour des malfaiteurs. Dans un endroit il s'assit à table avec le maître de maison qui ne l'avait pas vu depuis huit ans, mais qui le reconnut, ne souffla mot. Cependant qu'à la même table se trouvait un officier qui était dans son propre régiment à Worcester et qui ne le reconnut pas, qui le fit boire à la santé du roi et prétendit que le roi était au moins quatre doigts plus grand que lui. A un autre endroit, certains des domestiques de la maison l'obligèrent à boire, afin de s'assurer qu'il n'était pas une Tête Ronde, car ils juraient qu'il l'était.                                                                                            
            Dans un autre endroit dans son auberge le maître de maison, alors que le roi debout s'appuyait sur le dos d'une chaise près du feu, s'agenouilla et lui baisa les mains en privé disant qu'il ne lui demanderait pas qui il était mais qu'il priait Dieu de le bénir et de le protéger là où il allait. Ensuite les difficultés qu'il rencontra pour se procurer un bateau pour gagner la France, comment il dut comploter avec le capitaine afin de cacher son dessein aux quatre marins et au mousse, qui constituaient tout l'équipage du bateau, et comment il gagna ainsi Fécamp, en France.
            A Rouen il avait l'air si misérable que les gens allaient dans les chambres quand il quittait l'auberge pour voir s'il n'avait rien volé. Dans la soirée j'allai voir milord pour écrire des lettres à destination de l'Angleterre. Nous les envoyâmes en signalant notre retour, par l'entremise de Mr Pickering. Le roi soupa seul dans la chambre du conseil, après quoi j'allai chercher un plat et nous soupâmes tous les quatre dans ma cabine, comme à midi. Vers l'heure du coucher milord Berkeley, à qui j'avais proposé mes services auparavant, m'envoya chercher pour que je lui trouve un lit. Avec beaucoup de difficulté je parvins à lui trouver un lit auprès de milord Middlesex dans la grande cabine du pont inférieur, mais j'eus beaucoup de mal à le caser et à prendre congé de lui.
            Donc, retour à ma cabine où étaient toujours mes invité en train de raconter la suite des difficultés du roi, comment il avait dû manger un morceau de pain et de fromage qu'un garçon miséreux lui avait donné. Comment dans une demeure catholique il avait dû dormir pendant assez longtemps dans la cache prévue pour les prêtres afin de préserver son incognito.
            Après cela nous nous séparâmes et le docteur et moi allâmes nous coucher. Les lords commissaires sont à bord avec nous, ainsi qu'une nombreuse compagnie. Naviguâmes toute la nuit par un temps absolument splendide.

                                                                                                              

                                                                                                           24 mai 1660
                                                                                                                                                                           
                                  
            Debout je me vêtis de mes plus beaux atours, avec les bas de fil et les amples canons achetés l'autre jour à La Haye. Presse extraordinaire de personnages nobles et grande allégresse toute la journée. Le docteur Earle et Mr Hollis, le chapelain du roi, le dr Scarborough, le dr Quatermain et le dr Clarke, Mr Darcy et Mr Fox, très distingués gentilshommes au service du roi, dînèrent avec moi dans ma cabine, soit dans la cabine du charpentier. Excellente conversation.
            Promenade sur le pont tout l'après-midi en compagnie de personnes de qualité, entre autres Thomas Killigrew, un joyeux drille, mais gentilhomme fort prisé du roi. Il nous raconta que trois ou quatre jours auparavant il avait écrit une lettre à la princesse royale au sujet d'une reine douairière de Judée et de Palestine qui était à La Haye incognito, était la maîtresse du roi, etc..., la femme de Mr Cary, un courtisan, avait été nonne jadis, or les nonnes sont toujours mariées à Jésus.
            A souper les trois docteurs en médecine de nouveau dans ma cabine. Je rappelai au Dr Scarborough  ce que je l'avais entendu dire au sujet de la façon dont on se sert des yeux. Il confirma que les enfants dans la vie de tous les jours regardent dans plusieurs directions jusqu'à ce que l'expérience leur enseigne de faire autrement, et que nous ne voyons, devenus adultes, qu'avec un seul oeil, car nos yeux regardent selon des lignes parallèle.
            Après ces propos on m'appela pour rédiger un passeport pour milord Mandeville qui doit conduire des chevaux jusqu'à Londres. Je l'écrivis au nom du roi et le lui portai à signer. Ce fut le premier et le dernier document qu'il signa jamais à bord du " Charles ". Au lit, La terre en vue un peu avant la nuit.


                                                                                                                               
                                                                                                                   25 mai

                                                        
            Au matin nous nous trouvâmes près du rivage et tout le monde se prépara à débarquer. Le roi et les deux ducs prirent leur déjeuner avant de partir et, comme on leur avait servi un déjeuner de marin juste pour leur faire connaître le type de nourriture qu'on mange dans la marine, ils mangèrent uniquement des pois, du porc et du boeuf bouilli.
            J'invitai Mr Darcy et le dr Clarke dans ma cabine. Ils déjeunèrent avec moi et me racontèrent que le roi avait donné 500 livres pour les officiers et les marins du bateau. Je parlai de ma situation avec le duc d'York qui m'appela par mon nom, Pepys, et, à ma requête, me promit ses faveurs futures.
            Grands espoirs que le roi nommera certains chevaliers, mais personne ne fut nommé.Vers midi, bien que le brigantin construit par Beale fût là prêt à le transporter, il insista pour prendre le canot major de milord en compagnie des deux ducs. Notre capitaine était à la barre et milord l'accompagna seul. Moi-même avec Mr Mansell et l'un des valets du roi et un chien  que le roi affectionnait, qui chia dans le bateau ce qui nous fit rire et me fit penser qu'un roi, avec tout ce qui lui appartient n'est pas différent du reste des mortels, prîmes un autre bateau. Et ainsi nous gagnâmes le rivage en même temps que le roi qui fut accueilli par le général Monck avec toute l'affection et le respect imaginables, lorsqu'il mit pied sur le sol anglais à Douvres. Innombrable était la foule et quelle fière allure avait les cavaliers, les citoyens et les nobles de toutes sortes. Le maire de la ville vint lui remettre son bâton blanc qui est l'emblème de sa fonction et que le roi lui rendit. Le maire lui offrit également de la part de la ville une somptueuse Bible qu'il prit et dit que c'était la chose qu'il aimait par-dessus tout au monde.
            Un dais fut dressé pour abriter le roi qui se mit dessous. Il parla un moment avec le général Monck et d'autres, puis monta dans un carrosse d'apparat qui l'attendait. Il traversa alors la ville et se dirigea vers Cantorbéry sans s'attarder à Douvres.
            Les clameurs et la joie exprimés par tous passent l'imagination. Voyant que milord ne bougeait pas de son canot, je montai dans un bateau et le rejoignis... Mr John Crew vint à bord dire un mot ou deux à milord et s'en retourna. Nous rejoignîmes le navire, vîmes en chemin un homme en train de se noyer. Il était tombé de son bateau, mais on le remonta, non sans grande difficulté.
            Milord était quasiment transporté de joie d'avoir réussi tout cela sans avoir rencontré le moindre obstacle ou commis la moindre faute qui eut pu offenser certains, et avec le grand honneur qu'il pensait que cela représentait pour lui. Comme le brigantin nous dépassait, milord et moi quittâmes notre canot pour monter à son bord. Nous regagnâmes donc notre navire en compagnie de sir William Batten, du vice-amiral et du contre-amiral.
            Le soir milord alla souper en compagnie de Mr Thomas Crew avec le capitaine Stoakes. Je soupai avec le commandant qui m'apprit ce que le roi nous avait donné. Milord revint tard et, à son retour, me donna l'ordre de faire dorer la marque qu'il avait laissée et de faire graver une couronne et les lettres C.R. au haut bout de la table du gaillard d'arrière, là où le roi avait aujourd'hui de sa propre main indiqué sa taille. Je fis donc exécuter cette tâche au peintre. C'est maintenant chose faite, comme on peut le voir.



                                                                                                                26 mai


            Grâce à Dieu j'allai me coucher dans ma pauvre cabine à moi, et je dormis bien, jusqu'à 9 heures du matin.
            Toute la noble compagnie et Mr North et le dr Clarke partis, je me trouvai comme perdu toute la journée à cause de leur absence. Milord dîna avec le vice-amiral. Le pauvre homme est aussi soumis qu'un épagneul, mais je crois qu'il se donne du mal pour rien, car je ne pense pas qu'il gardera son poste.
            J'ai donc présidé le dîner à la table de la chambre du conseil, entouré de tous les officiers du navire, de Mr White de Douvres. Après une ou deux parties de quilles, au travail tout l'après-midi à rédiger plus de 20 ordres. Dans la soirée, milord qui était allé à terre, c'était la première fois qu'il avait quitté le " Hope " , car il s'était juré de ne pas mettre pied à terre tant qu'il n'aurait pas ramené Sa Majesté en Angleterre, revint à bord avec grand plaisir.
            Je soupai avec le commandant dans sa cabine en compagnie du jeune capitaine Cuttance. Ensuite, un messager vint de la part du roi avec une lettre, il se rendait en France. C'est ainsi que nous soupâmes de nouveau avec lui, à minuit.
            Ce soir le commandant m'a dit que milord m'avait accordé 30 livres sur les mille ducats que le roi avait donnés au navire, ce qui me réjouit le coeur.
            Au lit.

                                           
                                                  
                                                                                                                        27 mai
                                                                                                        Jour du Seigneur


            Je fus appelé par John Goods pour voir la jarretière et le blason qui se trouvent dans la chambre du conseil et qu'avait apporté sir Edward Walker, héraut d'armes, ce matin pour milord qui a rassemblé tous les commandants à bord de son navire pour qu'ils assistent à la cérémonie qui se déroulera comme suit :
            Sir Edward après avoir revêtu son manteau et déposé l'ordre de Saint-Georges et l'ordre de la Jarretière ainsi que la lettre du roi adressée à milord sur un coussin cramoisi, cependant que tous les commandants se tenaient debout dans la chambre du conseil, lui fait trois révérences tout en tenant le coussin dans ses bras. Ensuite, après avoir posé le coussin avec ses ornements sur un fauteuil, il prend la lettre et la remet à milord. Milord en rompt le sceau et la lui donne à lire. Elle était adressée à notre fidèle et bien-aimé Sir Edward Montagu, Chevalier, l'un de nos amiraux et notre Compagnon choisi pour appartenir à notre noble ordre de la Jarretière. Le contenu de la lettre a pour but de montrer que les rois d'Angleterre ont, pendant de nombreuses années, fait usage de cette distinction comme d'une marque spéciale de faveur envers les personnes de bonne lignée ayant fait preuve de vertu, et que de nombreux empereurs, rois et princes d'autres pays ont reçu cette distinction. Tandis que milord est d'une noble famille et a si bien servi le roi en mer, comme il vient de le faire, qu'il lui envoie cette croix de Saint-Georges et cette jarretière pour qu'il les porte en tant que chevalier de cet ordre, en le dispensant pour l'autre cérémonie de l'habit de l'ordre et d'autres choses jusqu'à ce qu'il puisse se les procurer.
            En conséquence, le héraut lui passa le ruban autour du cou et la jarretière autour de la jambe gauche, le salua avec joie en tant que chevalier de la jarretière, et ce fut tout.
            Cela fait, et après que le commandant et moi-même eûmes déjeuné avec sir Edward, tandis que milord rédigeait une lettre, il prit congé, regagna la terre et rejoignit le roi à Cantorbéry où, hier, il conféra la même distinction au général Monck. Ce sont les deux seules personnes depuis de nombreuses années à avoir reçu l'ordre de la jarretière avant d'avoir reçu d'autres distinctions comme, entre autres, le titre de comte, à l'exception du duc de Buckingham, qui n'était que sir Georges Villiers lorsqu'il fut fait chevalier de la Jarretière.
            Quelque temps après, Mr Thomas Crew et Mr John Pickering ( celui-ci était resté suffisamment longtemps pour que tout le monde se rendit compte qu'il était un benêt ) partirent en bateau pour Londres.
            De sorte qu'il ne reste plus désormais aucun inconnu avec milord, si ce n'est Mr Hetley qui était venu à notre bord la veille du jour où le roi nous a quittés.
            Milord et toutes les personnes à bord sur le pont inférieur, pour le sermon. Je restai là-haut pour écrire et examiner mon nouveau recueil de chansons que j'ai reçu hier soir de Londres en remplacement de celui que j'ai donné à milord. Comme tous les officiers se trouvaient à bord il n'y eut pas de place pour moi à table, je dînai donc dans ma cabine où, entre autres mets, Mr Dunn m'apporta un homard et une bouteille d'huile au lieu d'une bouteille de vinaigre, ce qui gâcha mon dîner.
            De nombreux ordres relatifs au positionnement des navires cet après-midi. Tard au sermon. Après quoi dans la cabine du lieutenant où Mr Shipley, moi-même et le curé soupâmes. Ensuite je descendis dans la cabine de William Howe où je chantai avec beaucoup de plaisir jusque très tard. Après cela, au lit.
                       


                                                                                                         28 mai
                                               
            Je fus réveillé à 2 heures du matin pour recevoir le courrier adressé à milord par le duc d'York, mais je me recouchai jusqu'à 5 heures. Me fis raser de bonne heure. Ce matin le commandant fit appeler tous les hommes du navire, sauf les mousses, et remit à chacun d'eux un ducat sur l'argent que le roi avait donné pour le navire. Il donna aux officiers selon leur rang.
            Pour ma part je reçus 60 ducats dans la cabine du commandant. Le reste de la matinée, occupé à écrire des lettres. De même que milord qui refusa de venir dîner.
            Après dîner, occupé à écrire de nouveau afin de pouvoir envoyer les lettres à Londres, mais milord n'arriva pas à finir son courrier et nous ne fîmes rien partir pour Londres aujourd'hui.
            Une grande partie de l'après-midi à jouer aux quilles avec Milord et Mr Hetley. Je perdis environ 4 shillings.
            Je soupai avec Milord. Ensuite de quoi, au lit.
            Cette nuit j'eus un rêve étrange, comme si je pissais au lit, ce que je fis vraiment. Après avoir repoussé les draps du pied j'eus froid et je me retrouvai au matin tout souillé et mouillé. J'eus grand peine à uriner, ce qui me consterna.

                                                          
                                                                                                             29 mai
                                                                                           Anniversaire du roi

            Occupé tout le matin à écrire des lettres pour Londres, entre autres pour Mr Chetwind pour qu'il me rende compte des honoraires dûs au héraut pour l'ordre de la Jarretière, dont milord désire savoir le montant
Après dîner, préparai tout et envoyai Mr Cooke à Londres avec une lettre et un présent pour ma femme, puis j'allai à terre avec milord, à son invitation car, me dit-il, j'avais eu beaucoup de travail ce mois-ci, ce qui était très vrai.
            A terre nous louâmes des chevaux, Milord, Mr Edward, Mr Hetley et moi ainsi que trois ou quatre domestiques, et nous eûmes grand plaisir à nous promener à cheval. Entre autres choses, milord me montra une demeure qui coûta beaucoup d'argent et qui fut construite dans un endroit si incommode et si désolé que milord l'appelle la demeure du fou.
    *        Enfin, nous atteignîmes une très haute falaise en bordure de mer. Comme nous chevauchions au pied de cette falaise nous fîmes des paris : moi-même et D. Mathews comme quoi elle n'était pas aussi haute que la cathédrale Saint-Paul. Milord et Mr Hetley qu'elle l'était. Comme nous nous trouvions en-dessous milord la mesura approximativement avec deux bâtons et découvrit qu'elle ne dépassait pas 105 pieds de haut alors que Saint-Paul est censée avoir quelques 270 pieds de haut.. De là nous regagnâmes notre canot. En chemin, nous vîmes les gens de Deal en train de préparer un feu de joie pour célébrer cette journée car c'était l'anniversaire du roi. Ils possédaient quelques canons qu'ils tirèrent en l'honneur de milord. Pour cela je leur donnai 20 shillings en partage pour qu'ils aillent boire.
            Alors que nous étions au sommet de la falaise, nous vîmes et entendîmes les canons de la flotte qui tiraient pour célébrer cette même fête, et comme il faisait très beau nous pûmes voir la France à plus de 20 milles.
            De retour à bord milord demanda à Mr Shipley de lui apporter son livre sur Saint-Paul qui nous permit de vérifier nos paris. Après cela, souper, musique n puis au lit.
            La douleur que j'avais ressentie la nuit dernière quand j'eus froid n'est pas encore partie et se fait sentir lorsque je pisse.
            Aujourd'hui le roi a dû entrer dans la cité de Londres.
                                                                                      


                                                                                                               30 mai


            Vers 8 heures du matin le lieutenant vint me voir pour savoir si je voulais manger un plat de maquereaux, frais pêchés de ce matin, pour mon déjeuner, j'acceptai et déjeunai en sa compagnie et celle du commandant dans la chambre du conseil.
            Toute la journée d'hier et celle d'aujourd'hui j'ai beaucoup souffert en traînant et j'ai eu mal au dos, ce qui m'a fait très peur. Mais il s'avère que j'avais seulement pris froid la nuit dernière.
            Toute la matinée j'ai fait mes comptes. J'ai calculé que maintenant je possède environ 80 livres, ce qui me réjouit, et j'en remerciai Dieu.
             De nombreux habitants de Douvres vinrent dîner avec milord, il joua aux quilles tout l'après-midi. Dans l'après-midi Mr Shipley m'apprit que milord m'avait réservé 70 gilders sur l'argent que le roi avait donné pour les domestiques de milord, ce dont je me réjouis du fond du coeur.
            Milord soupa seul dans sa chambre. Sir Robert Stayner soupa avec nous. Entre autres choses il nous apprit que certains de ses hommes se sont plaints de n'avoir pas reçu une plus grande part de l'argent du Duc, et en conséquence ont refusé tout argent. Sur quoi il appela ceux qui avaient accepté et leur donna à chacun trois parts de plus. Cela ne fut que justice et fit la joie des marins. Au lit.



                                                                                                                  31 mai 1660

            Aujourd'hui milord prit sa purge et ne sortit pas de sa cabine.
            Tout le matin à écrire des ordres. Après dîner, un long moment dans la grande cabine à essayer avec William Howe quelques-unes des chansons de Lawes, en particulier celle qui s'intitule " Ce qu'est un baiser ", à laquelle nous avons pris beaucoup de plaisir.
            Après cela de nouveau à rédiger des ordres. Le commandant de l'Assistance, le capitaine Sparling, m'apporta cet après-midi une paire de bas de soie, d'un bleu clair, qui m'ont fait très plaisir.
            Souper avec le commandant. Ensuite promenade très agréable avec lui sur le pont, car la soirée était belle.
            La douleur que j'avais hier s'en est allée, Dieu soit béni !
            Aujourd'hui le mois s'achève et je suis en excellente santé. Et tout le monde est de joyeuse humeur à cause du retour du roi. Chaque minute j'attends d'avoir par Mr Cooke des nouvelles de ma pauvre femme.
            Ce jour j'ai commencé à enseigner Mr Edward. Il s'avère qu'il a reçu de Mr Fuller de très bonnes bases en latin.
            Je me trouve bien aise en toutes choses, tant de corps et d'esprit, mise à part l'absence de ma femme.


                                                                             à suivre ... juin... ce matin...