jeudi 31 octobre 2013

Les Goncourt devant leurs cadets Marcel Proust ( Anecdotes et réflexions d'hier pour aujourd'hui France )



                                     
                                        Les Goncourt devant leurs cadets
                                                                                                                             
                                                                                                                    
            Par le prix de 1919 une parcelle de la fortune de M. de Goncourt m'a été transmise. Je me trouve ainsi être à l'égard de l'auteur de Renée Mauperin dans la position difficile d'un héritier qu'il n'a pas connu, ou du moins pas désigné. Elle m'oblige, non pas à avoir chez moi un buste d'Edmond de Goncourt, comme le pauvre et cher Calmette avait au Figaro, dans ce cabinet de travail que sa mort a sanctifié, un buste de Chauchard, mais à beaucoup de respectueuse précaution quand j'ai à parler de lui.
            A vingt ans j'ai vu souvent M. de Goncourt chez Mme Alphonse Daudet et chez la princesse Mathilde, à Paris et à Saint-Gratien. La radieuse beauté d'Alphonse Daudet n'éclipsait pas celle du vieillard hautain et timide qu'était M. de Goncourt. Je n'ai jamais connu depuis d'exemples pareils, dissemblables entre eux d'ailleurs, d'une telle noblesse physique. C'est sur leur aspect prodigieux que s'est close pour moi l'ère des géants...
            Chez la princesse Mathilde, le méfiant dédain inspiré par la personne de M. de Goncourt était quelque chose d'affligeant. J'ai vu là des femmes, même intelligentes, se livrer à des manèges pour éviter de lui dire leur " jour ".                                                                           
             -  Il écoute, il répète, il fait ses Mémoires sur nous !              
             Cette subordination de tous les devoirs mondains, affectueux, familiaux, au devoir d'être le serviteur du vrai aurait pu faire la grandeur de M. de Goncourt, s'il avait pris le mot de vrai dans un sens plus profond et plus large, s'il avait créé plus d'êtres vivants dans la description desquels le carnet du croquis oublié de la mémoire vous apporte sans qu'on le veuille un trait différent, extensif et complémentaire. Malheureusement, au lieu de cela, il observait, prenait des notes, rédigeait un journal, ce qui n'est pas d'un grand artiste, d'un créateur. Ce journal, malgré tout, si calomnié, reste un livre délicieux et divertissant. Le style plein de trouvailles n'est pas, comme l'a dit selon moi à tort Daniel Halévy, d'un mauvais artisan de la langue française. De ce style j'aurais trop à parler en l'analysant. Par la synthèse j'en ai fait du reste la critique, critique laudative en somme, dans mes Pastiches et Mélanges  et surtout dans un des volumes à paraître de  La Recherche du Temps perdu, où mon héros se retrouvant à Tansonville y lit un pseudo-inédit de Goncourt où les différents personnages de mon roman sont appréciés.
            M. de Goncourt a été incomparable chaque fois qu'il a parlé de ces oeuvres d'art qu'il aimait d'une passion sincère, même des arbustes rares de son jardin, lesquels étaient pour lui de précieux bibelots encore. Au théâtre sa Germinie Lacerteux est, après l'Arlésienne, la pièce où sanglota le plus mon " enfance ", comme il aurait dit. Pour quelle part y était Réjane, je ne sais, mais je sortais les yeux si rouges que des spectateurs sensibles s'approchaient de moi croyant qu'on m'avait battu. L'émotion, les fièvres, les anxiétés de l'auteur n'étaient pas moindres. Et comme il voyait tout en fonction de sa vie d'homme de lettres, il craignait toujours que quelque changement de ministère, ou indisposition d'acteur, nouvelle méchanceté du destin acharné contre lui, ne vinssent détourner l'attention publique ou interrompre les représentations de Germinie. Car ce noble artiste, cet historien de la valeur la plus haute et la plus neuve, ce véritable romancier impressionniste si méconnu était aussi un homme d'une naïveté; d'une crédulité, d'une bonhomie inquiète et délicieuse.
            Malgré tout, la fêlure se fit entre les parties passagères de son oeuvre et les formes d'art qui  suivirent. J'en eus l'impression la plus nette pendant le banquet où M. Poincaré décora M. de Goncourt, auquel l'émotion coupait la voix. Les naturalistes présents ne cessaient de proclamer :
            - C'est un très grand bonhomme, le père Goncourt !
            Et les toasts débutaient tous par les mots : " Maître, cher Maître, illustre Maître ". Vint le tour de M. de Régnier qui devait parler au nom du symbolisme. On sait combien l'infinie délicatesse qui a dirigé toute sa vie s'enveloppe quelquefois, quand il parle, de cristalline frigidité. On peut dire, en effet que cette atmosphère surchauffée où bouillonnaient les ' maître et cher maître ", fut brusquement refroidie quand M. de Régnier debout tourné vers M. de Goncourt commença par ce mot :
            - Monsieur...
            Il dit ensuite au nouveau légionnaire qu'il aurait voulu porter sa santé dans une de ces coupes japonaises aimées du maître d'Auteuil. On devine aisément les phrases ravissantes et parfaites dont M. de Régnier sut décorer cette coupe japonaise. Malgré tout, le glacial " Monsieur " du début donnait dans les phrases mêmes qui suivirent, l'impression moins d'une coupe qu'on tend que d'une coupe qu'on brise. Il me semble que c'était la première fêlure.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  

                                                                                                 Marcel Proust

                                                                                      Prix Goncourt 1919 pour
                                                                             A l'ombre des jeunes filles en fleurs

lundi 28 octobre 2013

Lingerie française XIXè - XXIè Catherine Ornem ( Document France )

                                                                                                                                                                                                         
                                                                                                                                              
 
                                                             Lingerie française              
                                                                                    XIXè - XXIè sc
                                                                                                                                                               
                                                                                        
            Le corset de toutes les époques, dans tous ses états, s'il fut un peu moins présent il est resté l'armature la plus fidèle de la femme. Le soutien-gorge tricoté, puis baleiné, pigeonnant à balconnets, en obus, le soutien-gorge un moment, il y a quelques années à peine, rejeté, est l'une des plus jolies pièces de la lingerie féminine. L'auteur nous conte les différentes étapes de création, environ vingt-cinq manipulations. La précision du travail sur la dentelle pour quelque soit la taille, le centre de la fleur corresponde avec le téton. Il fallut créer de nouvelles machines. Le sur-mesure a longtemps fourni du travail aux corsetières. Le nylon, le lycra évoluèrent en qualité. L'évolution de la mode, guêpière et gorge pigeonnante, aux robes de Courrèges, de très nombreuses planches, plus de quatre cents dans un volume où l'image compense bien le texte qui nous rappelle les grands noms des créateurs,  de nos jours Simone Pérèle, qui connaît Cadolle ou Madame Lebigot corsetières des années trente, la marque Barbara qui vendait ses gaines par correspondance. " Le premier corset sans couture remonterait à 1832 ". La machine à coudre a ouvert le marché " onze millions de corsets se sont vendus en 1867 ", comme le soutien-gorge " le corset est un instrument complexe qui intègre pour plus de la moitié de son poids, des buscs et des ressorts en acier, des baleines, des oeillets, des agrafes ", nous dit Catherine Ornem l'auteur de ce volume qui rappelle que la lingerie française est la plus recherchée.                                                                                               

vendredi 25 octobre 2013

La Confrérie des moines volants Metin Arditi ( roman France )

Metin Arditi - La confrérie des moines volants.                                                                                                                                                                                                  

                                                      La Confrérie des moines volants

                        1937. La Russie sous la coupe des dirigeants bolcheviques ordonne la destruction de toutes les formes religieuses. Les églises sont pillées, ravagées, détruites, de même les monastères. Les religieux, les moines fuient quand ils peuvent, mais sont pour la plupart arrêtés fusillés. Un très petit nombre réchappe au massacre, se cache dans les forêts. Mystiques ils prient portant leurs croix, c'est le cas de Nikodime, homme sombre. Il cherche un endroit où se réfugier, prie en chemin, couché à plat ventre, à peine apaisé il croise un puis deux moines puis ils seront douze. Quelques masures, restes d'un chantier leur servent de réfectoire, dortoir, où chacun pose quelque objet récupéré, des icônes, Mais chacun cache visiblement un secret, douloureux. Nikodime leur chef, prêtre, parcourt un calvaire, un tronc d'arbre monté en croix pour chasser ses désirs. Apprenant que certains lieux de culte ont réchappé aux massacres, l'un d'eux propose de tenter une approche et rapporter les plus précieux objets. " Nous serons des acrobates. - Des anges ailés. - Nous allons voler au secours de notre mère l'Église ! " Il faut être trapéziste pour les atteindre, d'où l'expression " moines volants ". Soldats et KGB sont aux trousses de fuyards. Les trésors doivent être cachés. Nikodime trouve un endroit, mais est surpris par une jeune fille simple Irène. La deuxième partie du livre nous ramène à Paris, notamment rue Daru, en 2000. Et l'énigme se dénouera après quelques tribulations à Léningrad. Le plus intéressant dans ce livre est cette âme russe bien décrite. Polia, journaliste russe dit à Mathias parlant de la Russie " Nous cherchons le drame à tout prix, pour le plaisir de la consolation. Nous voulons connaître cet aigu quel qu'en soit le coût. " L'histoire de Nikodime, une histoire russe.                                                                                                                                 
         

jeudi 24 octobre 2013

La force du sang Cervantes ( nouvelle Espagne )

                                                                                                                                                                                              
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     
                                                                          
                                        La Force du Sang
                                                                                                                      
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                
            Un soir, au plus fort de l'été, à Tolède, un vieil hidalgo revenu de s'être récréé au bord du fleuve, avec sa femme, un petit enfant, une fille de seize ans et une suivante. La soirée était limpide, le chemin solitaire, on était sur les onze heures et le pas de nos gens s'attardait pour ne point payer par de la fatigue la pension qu'exigent en retour les plaisirs qu'on peut prendre à Tolède, au bord du fleuve ou dans la campagne. Plein d'une assurance que garantissaient la justice bien faite et l'aimable naturel des habitants de cette ville, le bon hidalgo allait avec son honnête famille, tous bien éloignés de penser aux accidents qui leur pourraient survenir. Mais la plupart des malheurs viennent sans qu'on y pense, et contre leur pensée il leur en arriva un qui troubla leur divertissement et leur donna à pleurer pour de longues années.
            Il y avait dans cette ville un gentilhomme qui pouvait avoir vingt-deux ans et à qui la richesse, son sang illustre, son mauvais penchant, une excessive liberté et de trop libres fréquentations faisaient commettre des actions et se permettre des audaces qui démentaient en qualité et lui faisaient un renom d'effronterie. Ce gentilhomme ( certaines considérations nous amenant à cacher son nom, nous l'appellerons Rodolphe ), avec quatre autres de ses amis, tous jeunes, tous gais et tous insolents, descendaient la côte que l'hidalgo montait. Les deux escadrons se rencontrèrent, celui des brebis et celui des loups, et avec une hardiesse impudente Rodolphe et ses camarades, les visages couverts, regardèrent ceux de la mère, de la fille et de la suivante. Le vieillard s'émut et leur reprocha la laideur d'une telle impertinence.Ils répondirent par des grimaces et des railleries et sans plus entreprendre passèrent outre. Mais l'extrême beauté du visage qu'avait vu Rodolphe, et qui était celui de Léocadie, c'est ainsi que l'on veut nommer la fille de l'hidalgo, commença de se graver en sa mémoire de telle manière qu'il emporta sa volonté et éveilla en lui un vif désir de la posséder, en dépit de tous les inconvénients qui en pourraient résulter.                                                                            
            Il communiqua aussitôt sa pensée à ses compagnons et ils résolurent tout de suite d'enlever la fille pour faire plaisir à Rodolphe.
            Les riches qui tranchent du libéral trouvent toujours quelqu'un pour canoniser leurs folies et qualifier de bonnes leurs mauvaises intentions. Ainsi fut fait. La naissance du méchant dessein, sa communication, son
approbation et le propos d'enlever Léocadie.
            Ils mirent leurs mouchoirs sur leurs figures et, l'épée au clair, firent demi-tour. Au bout de quelques pas ils atteignirent ceux qui avaient à peine fini de remercier le Ciel de les avoir tirés des mains de ces audacieux. Rodolphe bondit sur Léocadie, la prit dans ses bras et s'enfuit avec la jeune fille sans force. Surprise elle resta sans voix, toute évanouie elle ne sentit ni ne vit qui l'emportait.
            Son père cria, la mère de même, le petit frère pleura, la suivante se déchira la face, mais ni les cris ni les pleurs ne furent entendus, n'émurent personne, La face déchirée de la servante ne fut d'aucun profit. La solitude du lieu recouvrait tout, et la paix muette du soir, et les cruelles entrailles des malfaiteurs. Finalement, joyeux s'en furent les uns, tristes demeurèrent les autres.
            Rodolphe parvint à sa maison sans empêchement aucun, et les parents de Léocadie à la leur blessés, affligés, au comble du désespoir, aveugles sans les yeux de leur fille qui était la lumière des leurs, seuls et privés de leur plus douce et agréable compagnie, incertains, sans savoir s'il serait bon de faire part de leur malheur à la justice et craignant de devenir eux-mêmes l'instrument par quoi leur déshonneur serait public. Ils avaient besoin de crédit, en gentilshommes qu'ils étaient et ne savaient de qui se plaindre, sinon de leur brève fortune.
            Rodolphe, sagace et astucieux, tenait dans son appartement cette Léocadie, ramenée les yeux couverts d'un mouchoir afin qu'elle ne vit point les rues par où il la menait, ni la maison où elle entrait. Il occupait dans l'hôtel de son père, qui vivait encore, une chambre à part dont il avait la clef, il avait même toutes les clefs, singulière négligence des pères qui se piquent de tenir leurs fils dans la retraite. Et là, avant que Léocadie ne fût revenue de sa pâmoison, Rodolphe satisfit son désir.
            Les élans impudiques de la jeunesse n'ont pas coutume de se soucier des commodités et circonstances qui les pourraient rendre plus vifs et plus agréables. L'esprit complètement aveuglé Rodolphe eût voulu aussitôt que Léocadie disparût de ce lieu, et il imagina de la replacer dans la rue, tout évanouie comme elle était. Il allait se mettre à l'oeuvre lorsque Léocadie se sentant revenir à elle murmura :
            - Où suis-je, malheureuse ? Quelle obscurité est-ce là ? Quelles ombres m'entourent ? Suis-je dans les limbes de mon innocence ou dans l'enfer de mes fautes ? Jésus ! Qui me touche ? Moi, au lit ? Moi blessée ? M'écoutes-tu, madame ma mère ? M'entends-tu, père bien-aimé ? Hélas ! Malheureuse de moi ! Je vois bien que mes parents ne m'entendent point et que mes ennemis me touchent. Que je serais heureuse si cette obscurité durait à tout jamais, sans que mes yeux eussent à revoir la lumière du monde, et si ce lieu, quel qu'il fût, servait de sépulcre à mon honneur, car mieux vaut déshonneur ignoré qu'honneur exposé à l'opinion des gens. Ah ! Je me souviens, que ne puis-je ne jamais me souvenir ! je me souviens qu'il y a peu j'allais en compagnie de mes parents et que nous fûmes attaqués. Je vois à présent qu'il n'est pas bien que l'on me voie. O toi, qui que tu sois, qui es là avec moi( là-dessus elle prenait les mains de Rodolphe ), si ton coeur est sensible à la moindre prière, je t'en supplie, puisque tu as triomphé de ma gloire, triomphe aussi de ma vie. Ôte-la moi sur le champ, elle ne la peut garder, qui n'a pu garder son honneur, considère que la rigueur dont tu as cruellement usée pour m'offenser s'adoucira par la pitié que tu mettras à me tuer. Ainsi tu seras tout ensemble cruel et pitoyable.
            Les discours de Léocadie plongèrent Rodolphe dans la confusion. Ce jeune homme de peu d'expérience, ne savait que dire ni que faire, et son silence étonnait Léocadie qui tâchait à l'aide de ses mains  de revenir de l'idée que ce compagnon pouvait être une ombre, un fantôme. Mais elle touchait un corps et se rappelait la violence qui lui avait été faite alors qu'elle suivait ses parents, et elle touchait dans la réalité de son malheur. Alors elle reprit le fil de ses propos que ses sanglots et soupirs avaient interrompu.
            Téméraire jeune homme, car tes actes m'obligent à te juger comme jeune encore, je te pardonne l'offense que tu m'as faite, si seulement tu t'engages, de même que tu l'as couverte de cette obscurité, à la couvrir d'un perpétuel silence, sans jamais en rien dire à personne. Je ne demande aucune récompense d'une aussi grave injure. C'est ici la plus grande que je te saurai demander et que tu voudras m'accorder. Sache que je n'ai jamais vu ton visage ni ne veux le voir car, si je me rappelle mon offense, je ne veux point garder dans la mémoire l'image de mon offenseur. C'est entre moi et le Ciel que s'élèveront mes plaintes, sans que les entende le monde, lequel ne juge pas des choses par leurs circonstances, mais par la façon dont on les présente à son jugement. Je ne sais comment je te parle ainsi de vérités qui, d'ordinaire, se fondent sur une expérience universelle et le cours de nombreuses années, alors que les miennes n'arrivent pas à dix-sept. Mais je conçois que la douleur lie et délie tout de même la langue de l'affligé, lui faisant parfois exagérer son mal pour qu'on le croie, lui faisant d'autres fois le taire de peur qu'on y remédie. En tous cas, que je me taise ou que je parle, je ne t'engagerai ni à me croire, ni à me porter remède. Ne pas me croire serait ignorance et nul remède ne me peut soulager. Je ne veux pas me désespérer car il te coûtera peu de satisfaire mon voeu qui est celui-ci. Écoute, ne retarde plus, n'attends pas que le temps apaise ma juste rage, évite d'accumuler les injures, moins tu jouira de moi, puisque tu l'as déjà fait, moins se renflammeront tes mauvais désirs. Fais ton compte que tu m'as offensée par accident, sans donner lieu à aucune réflexion, moi je me persuaderai que je ne suis pas née au monde, ou que si j'y suis née, ce fut pour être malheureuse. Remets-moi donc dans la rue ou près de la cathédrale, de là je saurai bien revenir à la maison. Mais il te faut jurer de ne pas me suivre ni de connaître où j'habite, ni de t'enquérir du nom de mes parents, ni du mien. S'ils étaient aussi riches que nobles, ils ne seraient pas si malheureux en moi.
            Réponds à tout ceci et si tu crains que je puisse te reconnaître à ta voix, sache que hors mon père et mon confesseur, je n'ai parlé de ma vie à aucun homme, et j'en ai trop peu ouï  d'une façon privée que je puisse les distinguer au son de leurs paroles.
            La réponse que fit Rodolphe à des propos si tristes et si raisonnables ne fut qu'un redoublement d'embrassements passionnés. Il donna des marques de vouloir confirmer le penchant que lui inspirait Léocadie et renouveler son déshonneur. Celle-ci, avec plus de vigueur que n'en eût laissé prévoir la tendresse de son âge, se défendit des pieds, des mains, des dents et aussi de la langue, disant :
            - Je t'avise traître, homme sans âme, ou qui que tu sois, que les dépouilles que tu m'as ravies, sont telles que tu les aurais pu prendre d'un tronc ou d'une colonne privée de sentiment. Cette victoire ne fait qu'accroître ton infamie et ta bassesse, mais celle à quoi tu prétends à présent, tu ne l'obtiendras qu'avec ma mort. Tu m'as foulée et anéantie alors que j'avais perdu le sens, mais j'ai recouvré mes forces. Tu pourras me tuer avant que de me vaincre. Si tout éveillée et sans résistance je m'accordais à ton abominable plaisir tu pourrais imaginer que mon évanouissement n'avait été qu'une feinte alors que tu osas me détruire.
            Enfin Léocadie résista si bravement que les forces et les désirs de Rodolphe s'affaiblirent. Son insolente action n'avait eu d'autre principe qu'un transport lascif de quoi ne naît jamais ce véritable amour qui demeure au lieu de l'élan qui passe. Il ne reste chez lui, sinon le repentir, du moins qu'une tiède envie de seconder. Las et refroidi, sans prononcer un mot, il laissa Léocadie dans son lit et, fermant la porte de son appartement, s'en fut chercher ses camarades pour prendre conseil sur ce qu'il devait faire.
            Léocadie sentit qu'elle demeurait seule et enfermée. Elle se leva, parcourut la pièce, palpa les murailles, afin de voir si elle ne trouvait pas quelque porte par où s'en aller, ou quelque fenêtre par où se jeter. Elle trouva la porte bien fermée, mais rencontra une fenêtre qu'elle put ouvrir et par où entra la splendeur de la lune si claire que Léocadie put distinguer la couleur des damas qui ornaient la chambre. Elle vit que le lit était doré et si richement orné qu'il semblait plutôt le lit d'un prince que d'un simple gentilhomme. Elle compta les chaises et les bureaux, elle examina l'endroit où était la porte et vit, accrochées au mur, quelques peintures, mais n'en put distinguer les sujets.. La fenêtre était grande, défendue par une grosse grille, la vue donnait sur un jardin également fermé de hautes murailles, difficultés qui s'opposèrent à son intention de se jeter dans la rue.
            Tout ce qu'elle vit et observa de la richesse de cette chambre lui donna à entendre que son maître devait être un homme de haute condition et riche, et non d'une façon ordinaire. Sur un cabinet près de la fenêtre elle vit un petit crucifix tout d'argent qu'elle prit et cacha dans sa manche, non par larcin, mais sous l'effet d'un secret dessein. Puis elle referma la fenêtre et retourna à son lit, attendant la fin d'une aventure si funestement commencée.
            Une demi-heure s'était peut-être écoulée quand elle entendit ouvrir la porte et une personne s'approcher qui, sans mot dire, lui banda les yeux, la prit par le bras, l'emmena hors de la chambre et referma la porte. C'était Rodolphe qui, bien qu'il fût allé à la recherche de ses compagnons, ne les avait point voulu trouver, pensant qu'il n'était pas bon de les faire témoins de ce qui s'était passé avec cette jeune fille. Il résolut plutôt de leur dire que, se repentant de sa méchante action et ému par les larmes de Léocadie, il l'avait laissée au milieu du chemin. Là-dessus il l'a mena jusqu'au près de la cathédrale., comme elle le lui avait demandé, avant l'aurore, de peur que le jour ne l'empêchât  de la faire sortir et ne l'obligeât à la garder dans sa chambre jusqu'à la nuit suivante, et il ne voulait point pendant tout ce temps, avoir à user encore de ses forces et offrir une occasion d'être connu. Il la conduisit donc jusqu'à la place qu'on nomme de l'Hôtel de Ville et là, d'une voix déguisée et moitié en portugais moitie en castillan, il lui dit qu'elle pouvait rentrer chez elle en toute sûreté, qu'elle ne serait suivie de personne. Elle n'avait pas eu le temps d'ôter son mouchoir, qu'il s'était mis en tel lieu d'où il ne pouvait être vu.      
            Léocardie reconnut l'endroit où elle se trouvait, regarda de toutes part, ne vit personne, mais craignant qu'on ne la suivît de loin elle s'arrêtait à chaque pas qu'elle faisant dans la direction de sa maison pas très éloignée. Afin de confondre les espions si par aventure il y en avait, elle entra dans une maison qu'elle vit ouverte puis de là s'en fut bientôt à la sienne où elle trouva ses parents si accablés qu'ils ne s'étaient point déshabillés et ne pensaient guère encore prendre le moindre repos. Dès qu'ils la virent ils coururent à elle, les bras ouverts et les larmes dans les yeux.
            Léocadie tout émue et palpitante pria ses parents de se retirer à part avec elle, ce qu'ils firent et en quelques mots leur conta son infortune avec toutes ses circonstances et l'ignorance où elle était du brigand qui lui avait ravi son honneur. Elle leur dit ce qu'elle avait vu dans le théâtre où s'était représentée la lamentable tragédie. La fenêtre, le jardin, la grille, les bureaux, le lit, les damas, enfin elle leur montra le crucifix qu'elle avait emporté. Devant cette image les larmes recommencèrent , on fit mille serments, on jura vengeance, on demanda de miraculeux châtiments. Léocadie alors déclara que bien qu'elle ne désirât pas elle-même connaître le nom de son offenseur, si ses parents étaient d'avis de chercher à le connaître ils le pourraient au moyen de cette image, en donnant charge au sacristain d'annoncer du haut du pupitre de toutes les paroisses de la ville que celui qui avait perdu cette image la pourrait retrouver entre les mains de tel religieux, ainsi, connaissant le propriétaire on saurait sa maison et ils découvriraient la personne de leur ennemi. A quoi le père répliqua :
            - Tout cela serait juste, mon enfant, si la malice ordinaire ne s'opposait à ce sage discours, car il est clair qu'aujourd'hui, à cette heure même, on s'est aperçu dans la maison dont tu parles de la disparition de cette image et que tout possesseur tient pour assuré que c'est la personne avec qui il était qui l'a emportée, et s'il apprend que tel religieux la garde, c'est lui donner à connaître qui la lui a donnée plutôt que nous permettre de découvrir celui qui la perdit. Et il se peut encore que quelqu'un d'autre à qui son possesseur l'aurait décrite la vienne chercher. Auquel cas nous resterions confus plus qu'informés. On peut bien user de cet artifice puisque nous-mêmes l'employons, en confiant le crucifix à un tiers qui serait le religieux. Ce que tu dois faire ma fille, c'est de le garder et de te recommander à lui. S'il fut témoin de ta disgrâce il permettra qu'un juge paraisse pour ta justice. Sache ma fille qu'une once de déshonneur public blesse plus qu'une arrobe d'infamie secrète. Tu peux vivre en public  honorée et avec Dieu. Ne t'afflige point d'être en secret avec toi-même déshonorée. La véritable honte est dans le pêché et l'honneur véritable dans la vertu. C'est par les paroles, intentions et oeuvres, que l'on offense Dieu. Or tu ne l'as offensé ni en paroles, ni en pensées, ni en actions. Tiens-toi donc pour pleine d'honneur, moi je te tiendrai pour telle, sans oublier que je suis ton père.
            Ces bonne paroles consolèrent Léocardie et, l'embrassant encore une fois, sa mère voulut aussi la consoler, elle gémit et pleura de nouveau et se résigna à se couvrir la tête, comme on dit, et à vivre dans le recueillement sous la protection de ses parents et portant des vêtements aussi honnêtes que pauvres.
            Cependant, Rodolphe de retour chez lui s'aperçut de la disparition du crucifix et imagina aisément qui pouvait l'avoir emporté. Mais il ne s'en mit point en peine étant riche, et ses parents ne lui en demandèrent pas compte lorsque, à trois jours de là il partit pour l'Italie et laissa à une chambrière de sa mère l'inventaire de tout ce qui était dans son appartement.
            Il y avait longtemps que Rodolphe avait déterminé de se rendre en Italie, et son père, qui y avait été, l'y poussait affirmant que n'étaient pas gentilshommes ceux qui l'étaient dans leur seule patrie et qu'il était nécessaire de l'être aussi dans les étrangères. Pour ces raisons et d'autres, Rodolphe se disposa à accomplir la volonté de son père, lequel lui fit crédit d'une très grande somme pour Barcelone, Gênes, Rome et Naples.
           Il partit en compagnie de l'un de ses camarades, avide de ce qu'il avait entendu dire à divers soldats de l'abondance des hôtelleries de France et d'Italie et de la liberté des Espagnols dans leurs garnisons. Cela sonnait bien à ses oreilles cet " Ecco li buoni pallastri, piccioni, prescittutto e satciccie, " et autres mots de même farine dont les soldats se souviennent quand ils rentrent de ces contrées et qu'ils retrouvent l'étroitesse et les incommodités des auberges et cabarets d'Espagne. Enfin il s'en fut sans plus se rappeler son aventure avec Léocadie que si elle n'eût jamais eu lieu.
            Elle cependant......
                                                              

                                                                                         à suivre
                                                                  la fin de cette nouvelle parue en 1613 de

                                                                                  Miguel de Cervantes
                                                                                                                                            
                                                                                                                       

                                                                         
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   

samedi 19 octobre 2013

Persécution Stephen Dobyns ( roman policier EtatsUnis )


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                                                            Persécution
                                                                                                                                                                               
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          
            Misty - Jessica danse enroulée autour d'une barre de fer, ses seins encore si menus provoquent les plaisanteries douteuses d'un public d'hommes disséminés dans la salle d'une boîte de Nouvelle Angleterre. Ce soir sera le dernier où elle se produit. Elle emporte quelques cassettes et son ours en peluche borgne.  Dans la salle son beau-père violeur l'a retrouvée, la ramène au logis où sa mère s'enivre sans se soucier de Jessica et Jason son jeune frère que la jeune fille espère soustraire aux actes odieux de l'homme qui vit sur la fortune de sa mère. Elle est conduite dans un collège pour adolescents traumatisés comme elle, ou à demi-abandonnés par des parents séparés ou trop occupés pour s'occuper d'eux. Violents la plupart comme elle révoltés. Bishop's Hill dans le New Hampshire à 30 km de Plymouth et deux heures de Boston. Plusieurs bâtiments, résidences des élèves, des professeurs, bibliothèques, chapelle. C'est l'automne les forêts alentour rougeoient, la neige commencera bientôt à tomber. Ce jour-là dans sa chambre la Révérende lit un livre d'Ellery Queen, dans la piscine flotte le cadavre d'un adolescent un chaton roux affolé se maintient sur son dos. Depuis quelques semaines Frank cuisinier mais aussi tueur à gages, visage étroit, gestes nerveux, toujours agité, travaille à Bishops'Hill, engagé par son cousin, homme honnête, pour l'aider. Frank fait du très bon pain, à l'occasion dans l'un d'eux il ajoute un clou et un chocolat. Un garçon se plaint du clou ? Mais qui s'est plaint du chocolat ? Les finances du collège exsangues, un nouveau proviseur est nommé, Jim Hawthorne. Sa réputation est grande, psychologue connu, il pouvait diriger des écoles bien cotées. Son secret ? L'incendie où périrent sa femme et sa fille, lui brûlé, blessé, reprend un poste un an plus tard, espérant oublier. Il entreprend des réformes, réunit les professeurs, ceux qui acceptent ces réunions, de rendre ce qu'ils empruntaient, oubliaient de rendre, mais la lutte ouverte commence pour l'obliger à  abandonner son poste. Des appels téléphoniques de sa défunte épouse, de la nourriture avariée à sa porte etc... Et la neige tombe, la tempête de neige bloque les routes. 4/4, subaru avancent au pas. Hawthorne tente de maintenir le collège en état de marche et comprend  que sa vie est en danger lorsqu'il apprend que certains avocats, professeurs ont d'autres projets pour ce bel endroit, bien isolé pourtant. Le cuisinier a disparu, trois ans plus tôt une jeune fille est morte, démission de l'ancien proviseur, et Frank marmonne, il ne peut partir, il a une tâche à accomplir. Qui doit-il tuer ? Le professeur actif, Jessica la rebelle, malgré l'interdiction "... Le chaton roux dormait sur une serviette bleue après avoir bu la moitié d'une dose de crème... "? Et Scott ? Atmosphère ! Décembre, vent, neige, et la psychologie. Dans ce lieu clos Jim Hawthorn essaie de comprendre les autres, pourquoi la mise à sac d'un bureau. Inspecteurs commissaires sont sur la piste d'un tueur aux gestes précis, armé d'un pic à glace, qui dit tout le temps des blagues sur les Canadiens : " Pourquoi les Canucks... " Mouton arrivera-t-il à Bishops assez tôt ? Angoissant, intelligent. Rappel " Quel Dommage " du même auteur, compte-rendu dans Nouvelles.                                                                                                                
                                                                                                                                                                                                                                                     
                                                                                                                                                                                                                                            

mercredi 16 octobre 2013

Le Bourgeois de Paris Fedor Dostoievski ( 2e partie extraits suite nouvelles Russie )

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                       

arcimboldo                                                                                                                                                                                                        
                                                       Le Bourgeois
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                 
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  ..... Vous êtes écrasé,  vous vous sentez tout simplement coupable de quelque chose en face de cet employé.
Vous êtes venu par exemple pour dépenser dix francs et voilà qu'on vous accueille comme on accueillerait lord Devonshire. Immédiatement vous vous sentez pris de remords, vous voulez au plus vite protester que vous n'êtes pas lord Devonshire,  mais simplement un humble voyageur et que vous n'êtes entré que pour dépenser dix francs. Mais ce jeune homme dont l'extérieur est des plus séduisants,  dont l'âme est emplie de la noblesse la plus inexprimable, devant qui vous êtes prêt à vous considéré comme une vile créature, tant il est noble, commence à étaler sous vos yeux des marchandises qui valent des milliers et des milliers de francs. En une minute il a encombré pour vous toute la table, et quand vous réfléchissez au travail de ce pauvre garçon pour remettre tout en place après notre départ !... pour vous qui avez eu l'audace de venir déranger un tel marquis, vous avec votre apparence insignifiante, avec vos vices et vos défauts, avec vos misérables dix francs, quand vous pensez à tout cela, aussitôt vous commencez malgré vous à vous mépriser profondément, vous vous repentez et vous maudissez le sort qui n'a mis que cent francs dans votre poche, vous les jetez, implorant grâce du regard.
            Mais avec magnanimité on vous emballe la marchandise achetée avec vos malheureux cent francs, on vous pardonne tout le dérangement, tout le trouble que vous avez mis dans le magasin et vous avez hâte de vous effacer le plus vite possible.                                                               
            Arrivé chez vous vous êtes très étonné de constater qu'ayant eu l'intention de  ne dépenser que dix francs, vous en avez dépensé cent...
           En général,  dans les magasins,  les Russes aiment beaucoup faire montre d'immenses quantités d'argent.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             ... Il existe aussi dans le monde une insolence comme en ont, par exemple, les Anglaises qui non seulement ne se troublent pas à la vue des Adonis ou des Guillaume Tell, qui pour elles encombrent toute la table de marchandises et bouleversent tout le magasin, mais n'hésitent pas, oh horreur ! à marchander pour pour un rabais de dix francs.                                                                                                
            Mais Guillaume Tell ne rate pas le coup non plus, il se venge et pour un châle de 1500 francs il en fera payer 12000 à la milady, et ceci si bien qu'elle est très satisfaite. Malgré tout le bourgeois aime jusqu'à la passion, l'inexprimable noblesse. Au théâtre il ne veut que des désintéressés. Gustave ne doit resplendir que.de noblesse, et le bourgeois pleure d'attendrissement. Sans cette noblesse inexprimable il ne dormira pas tranquillement, et qu'il ait pris douze mille francs au lieu de quinze cents, cela c'était même son devoir ! Voler, c'est dégoûtant, c'est même infâme. Pour un vol on envoie aux galères. Le bourgeois pardonnera beaucoup de choses, mais pas le vol.
                                                                                                        herodote.net  montesquiou                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                           
            Mais si vous volez par vertu, oh alors, tout vous est complètement pardonné.
            Vous voulez donc faire fortune et amasser beaucoup d'objets, c'est à dire accomplir une loi de la nature et de l'humanité. Voilà pourquoi dans le code on a nettement distingué le vol par mobiles bas, c'est à dire pour avoir un morceau de pain, et le vol par grande vertu.....                                                 
            ..... De quoi s' inquiéter ? Des parleurs,  des phraseurs ? Des arguments de la raison pure ? Mais la raison s'est montrée insuffisante en face de la réalité.... la raison pure n'a jamais existé, elle n'est qu'une invention sans fondement du XVIIIè siècle. Des ouvriers ? Mais les ouvriers eux-mêmes  sont, au fond de leur âme des propriétaires. Tout leur idéal n'est que devenir propriétaire et d'amasser le plus d'objets possible, telle est leur nature. On n'a pas une nature en vain. Tout cela fut couvé et formé pendant des siècles. On ne refait pas facilement le caractère national, il n'est pas facile d'échapper aux habitudes séculaires qui ont pénétré dans la chair et dans le sang.                                                                          
            Avoir peur des agriculteurs ? Mais les agriculteurs français sont des archi-propriétaires...
            Des communistes ? Des socialistes enfin ? Mais ces gens-là se sont bien compromis en leur temps, et le bourgeois les méprise profondément. Il les méprise et tout de même les craint un peu. Oui, il les craint jusqu'à ce jour. Et de quoi semble-t-il avoir peur ?                                                                      
            L'abbé Siyes n'a-t-il pas prédit dans son célèbre pamphlet que le bourgeois, c'est tout ? - Qu'est le Tiers État ? Rien - Que doit-il être ? Tout. - Et bien ce qu'il a dit s'est accompli. Ces mots seuls se sont réalisés de tous ceux qu'on a prononcés à cette époque... Mais le bourgeois n'a pas encore toute sa confiance, bien que tout ce qu'on ait dit après Siyes ait crevé comme une simple bulle et de savon.
            En effet,  on a déclaré bien vite après lui,  Liberté,  Égalité,  Fraternité. Très bien qu'est la liberté ? La liberté Quelle liberté ? La  même liberté pour tous de faire ce qu'on veut dans les limites de la loi.                                                                                                                                                                                                                                                                         
            Quand peut-on faire ce qu'on veut ? Quand on a un million. La liberté donne-t-elle un million à chacun ? Non. Qu'est-ce qu'un homme sans un million ? Un homme sans un million n'est pas celui qui fait ce qui lui plaît,  mais celui dont on fait ce qui plaît. Que s'ensuit'il ? Il s'ensuit qu'en-dehors de la liberté il y a encore l'égalite. Notamment l'égalité devant la loi. De l'égalité devant la loi on ne peut dire qu'une chose, c'est que dans la forme où on l'applique actuellement on peut et doit la considérer comme une injure personnelle.                              
            Que reste-t-il de la formule ? La fraternité.  Et bien cet article-là est le plus curieux et il faut l'avouer il constitue à ce jour la principale pierre d'achoppement en Occident.... Or on ne crée pas la fraternité, elle se crée d'elle-même... On ne l'a pas trouvée. On a trouvé le principe de la conservation de soi poussée très loin de la vie à son propre compte... et bien par ce fait de s'affirmer soi-même la fraternité n'a pu naître. La personne révoltée et exigeante devrait tout d'abord sacrifier elle-même tout son Moi à la société et non seulement ne pas exiger son droit, mais lui en faire l'abandon sans condition.
            Comment me direz-vous, il ne faut pas avoir de personnalité pour être heureux ? Bien au contraire... il faut en devenir une, plus pleine......
            ..... Aimez-vous l'un l'autre, mais en voilà une utopie, messieurs ! Tout est fondé sur le sentiment, sur la nature et non sur la raison. Et c'est même, pour ainsi dire, une humiliation de la raison. Qu'en pensez-vous ? Est-ce une utopie, oui ou non ?...                                                                              
            ... Désespéré le socialiste se met à arranger et à définir la communauté future. Il pèse, il calcule, il séduit les gens par des avantages, il explique, il enseigne, il raconte les profits que chacun tirera de cette communauté, ce que chacun y gagnera. Il définit la valeur et le coût de chaque personne et il établit d'avance l'inventaire des biens terrestres, la part d'héritage de chacun et la part qu'il doit volontairement céder de sa personne à la communauté... " Chacun pour tous et tous pour chacun "... Mais voilà qu'on a commencé à mettre en oeuvre cette formule et six mois plus tard les frères ont assigné devant le tribunal Cabet le fondateur de la Confrérie. On dit que les Fouriéristes ont pris les derniers neuf cent mille francs de leurs capitaux et qu'ils continuent à essayer de fonder une communauté. Mais sans résultat. Évidemment la tentation est grande de vivre, si ce n'est sur le fondement de la fraternité du moins sur celui de la raison, c'est-à-dire qu'il est bon que tous te protègent et n'exigent que travail et bonne entente.     
            Mais voilà que cela pose une nouvelle énigme. Il semble que l'homme soit déjà complètement protégé. On lui promet de lui donner à manger, à boire et de lui fournir du travail, on ne lui demande en échange qu'une infime parcelle de sa liberté personnelle pour le bien commun, une parcelle toute infime.
            Et bien non. L'homme ne veut pas vivre sur ces calculs, même une petite parcelle lui coûte trop. Bêtement il croit que c'est une prison et qu'il vaut mieux être livré à son propre sort car alors, c'est la liberté complète. Mais en cet état de liberté on le bat, on ne lui donne pas de travail, il meurt de faim et n'a aucune volonté. Mais non, le drôle croit quand même que la liberté vaut mieux.
            Naturellement le socialiste n'aura qu'à cracher dessus et dire qu'il est un imbécile, qu'il n'est pas assez grand, asses mûr pour comprendre son propre avantage, qu'une fourmi privée de la parole, une méprisable fourmi est plus sage que lui, car tout est si bien dans la fourmilière, tout est si ordonné, tous sont rassasiés, heureux, chacun connaît sa besogne, en un mot. L'homme est encore bien loin d'égaler la fourmi....
            Et voilà que le socialiste au comble du désespoir proclame enfin :  liberté, égalité, fraternité ou la mort. Et bien, il n'y a plus rien à dire.
            Et le bourgeois triomphe définitivement.
            - Et si le bourgeois triomphe, c'est que la formule de Siyès s'est accomplie littéralement et avec la plus grande exactitude.
            - Mais alors quelle raison a le bourgeois de se déconcerter, pourquoi se contracte-t-il ? de quoi a-t-il peur ? Tout a cédé devant lui, tous ont dû reconnaître leur insuffisance...

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            ....... Jadis il luttait encore, il sentait qu'il avait des ennemis..... mais la lutte prit fin, et soudain le bourgeois s'aperçut qu'il était seul au monde, que personne ne valait plus que lui, qu'il était l'idéal et qu'au lieu de persuader maintenant tout le monde, comme il le faisait jadis, qu'il était l'idéal, il n'avait qu'à se poser tranquillement et majestueusement, devant tous, comme le type de la beauté et de toutes les perfections humaines.
            Que voulez-vous c'est une situation déconcertante.
            Napoléon III fut le salut. Il leur tomba du ciel, pourrait-on dire, il fut l'unique solution de la difficulté, la seule possible alors.
            Depuis ce moment le bourgeois prospère, paie énormément pour cette prospérité, et redoute tout, justement parce qu'il a tout atteint. Quand on a tout atteint, il est pénible de " tout " perdre. Il s'ensuit directement, mes amis, que celui qui craint le plus est celui qui prospère le plus. Ne riez pas, je vous prie.
            Car enfin qu'est de nos jours le bourgeois ?.........     *caillebotte
                                                                                          
                                                                                                                                                                                                                                                                                     
                                                                   3è partie
                                                                                                     
                                                                                                                                                                                                                  
            Et pourquoi " y a - t - il chez les bourgeois tant d'âmes de valets ", et ceci en dépit de toute noble apparence ? Ne m'accusez pas, je vous prie, ne protestez pas que j'exagère, que je calomnie, que c'est la haine qui parle en moi. Haine de quoi ? De qui ? Pourquoi haïr ? Il y a beaucoup de valets, tout simplement, et c'est ainsi. La servilité pénètre de plus en plus la nature du bourgeois. En outre, elle est considérée comme une vertu. D'ailleurs cela doit être ainsi, étant donné l'ordre actuel des choses. C'est une conséquence naturelle et, ce qui est à noter, la nature y porte. Je ne dis plus, par exemple, que le bourgeois a beaucoup de dispositions pour l'espionnage. Mon opinion est justement que le grand développement de l'espionnage en France, non pas de l'espionnage simple, mais de l'espionnage professionnel, poussé à la perfection et qui est devenu un art véritable, qui a ses procédés scientifiques, vient de la servilité inné de ce bourgeois....
            ... Le Français aime beaucoup à se faire bien voir du gouvernement... Rappelez-vous tous ces chercheurs de charges, par exemple, lors des fréquents changements de gouvernement en France... Rappelez-vous une chanson de Barbier à ce propos.... La liberté de conscience et de convictions est la première et principale liberté du monde.....
            Une fois je me trouvais à une table d'hôte, ce n'était plus en France mais en Italie. Il y avait pourtant beaucoup de Français. On s'entretenait de Garibaldi. A cette époque on parlait partout de Garibaldi. C'était deux semaines avant Aspromonte. Bien entendu on parlait par énigmes. Certains se taisaient et ne voulaient rien dire, d'autres hochaient la tête. Le thème général de l'entretien était celui- ci :              
            * Garibaldi avait entrepris une affaire très risquée, même imprudente. Mais naturellement on exprimait cette opinion par des allusions. En effet Garibaldi est un homme si supérieur à tous les autres que peut-être un dessein qui parait trop risqué pour un esprit ordinaire paraîtrait très prudent si c'était lui qui le menait à bout.
            Peu à peu on passa à la personnalité même de Garibaldi. On commença à énumérer ses qualités ( le jugement fut assez favorable au héros italien ).
            - Non, il n'y a qu'une seule chose qui m'étonne en lui dit très haut un Français d'un extérieur agréable et imposant, âgé d'une trentaine d'années, portant sur le visage la marque de cette noblesse extraordinaire qui saute aux yeux presque avec effronterie chez tous les Français. Il y a une seule circonstance qui est la plus grande cause de mon admiration pour lui !                                                                     
            Naturellement tous se tournèrent vers lui avec curiosité. La nouvelle qualité découverte en Garibaldi devait bien intéresser tout le monde.                                                                                       
            - En 1860 pendant un certain temps, à Naples, il eut le pouvoir le plus illimité, le plus absolu.
            Il disposait d'une somme de vingt millions qui appartenait à l'Etat. Il n'avait à en rendre compte à personne. Il aurait pu prendre et s'approprier autant qu'il aurait voulu de cet argent et personne ne lui aurait rien dit ! Il n'a rien caché et il a rendu compte de tout, jusqu'au dernier sou, au gouvernement. C'est presque incroyable ! *
            Et ses yeux s'enflammaient lorsqu'il parlait des vingt millions de francs.
            Évidemment on peut dire de Garibaldi tout ce qui plaît. Mais associer le nom de Garibaldi à de petits vols du sac gouvernemental, ce ne pouvait, bien entendu, venir que d'un Français.
            Et avec quelle naïveté, quelle pureté de coeur le dit-il ! Certes la pureté de coeur fait tout pardonner, même la perte de la faculté de sentir la vraie honnêteté. Cependant, ayant regardé ce visage qui s'était réellement illuminé des vingt millions, inopinément je me suis dit : " Ah mon vieux, si tu avais occupé alors la place de Garibaldi !.....
            ..... Voici ce que je pense : je me suis peut-être trompé.... mais tout compte fait, le bourgeois....

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                      
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    
                        
                                                                           à suivre....

                                                                                 Fédor Dostoïevski