vendredi 29 novembre 2013

Le Bourgeois de Paris - Bribri et Mabiche Dostoïevski ( extrait nouvelle Russie )

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                        
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                                      Bribri et Mabiche
                                                          suite et fin du
                                      Bourgeois de Paris
                                                                                                                                                                                                                                                        
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                         
            Et les épouses ? Les épouses prospèrent, c'est déjà dit. A propos, pourquoi me demanderez-vous, ai-je écrit " épouses " au lieu d'écrire " femmes " ? C'est le grand style, messieurs, voilà pourquoi. Le bourgeois s'il se met à parler élégamment dit toujours " mon épouse ". Et bien que dans d'autres classes de la société on dise simplement, comme partout ailleurs " ma femme ", il vaut mieux suivre l'esprit national de la majorité et du grand style. C'est plus caractéristique. D'ailleurs il y a encore d'autres noms. Lorsque le bourgeois s'attendrit et qu'il veut tromper sa femme il l'appelle toujours " Ma biche ". Et inversement, la femme       aimable, dans un accès de gracieuse folâtrie appelle son gentil bourgeois " Bribri
", ce dont le bourgeois est très content de son côté. Bribri et Mabiche ont fleuri  de tout temps, et maintenant plus que jamais. D'une part on a convenu à notre époque troublée, et presque sans discours préalable, de faire de Mabiche et de Bribri les modèles de la vertu, de la bonne entente et de l'état paradisiaque de la société pour les opposer aux rêveries abominables des absurdes vagabonds communistes, d'autre part Bribri devient de plus en plus complaisant et accommodant dans les rapports conjugaux. Il comprend que, quoi qu'on dise, de quelque manière que l'on s'arrange, il est impossible de retenir Mabiche, que la Parisienne est créée pour l'amant, que le mari ne peut presque pas se passer de coiffure. Et il se tait. Bien entendu s'il n'a pas encore amassé beaucoup d'argent et s'il n'a pas encore beaucoup d'objets. Quand ceci et cela se sont réalisés Bribri devient, en général, plus exigeant parce qu'il commence à s'estimer terriblement. Et alors il commence à regarder Gustave d'un autre oeil, si celui-ci est un déguenillé et s'il n'a pas beaucoup d'objets. En général un Parisien qui a de l'argent et qui veut se marier choisit une épouse ayant aussi de l'argent. Mais ce n'est pas tout. On commence par faire le compte et s'il apparaît que les francs et les objets sont équivalents de part et d'autre, on s'unit. C'est partout ainsi. Mais ici la loi de l'égalité des poches est devenue une coutume particulière. Si, par exemple, la fiancée est d'un sou plus riche, on ne la donnera plus à tel prétendant qui a moins, et l'on cherchera un Bribri plus convenable. En outre les mariages d'amour deviennent de plus en plus impossibles, et on les considère presque comme indécents. Cette raisonnable coutume de l'égalité absolue des poches et du mariage des capitaux est très rarement violée, et je pense bien plus rarement ici qu'ailleurs. Le bourgeois a très bien organisé pour son avantage personnel la possession de l'argent de sa femme. Voilà pourquoi il est prêt, en diverses occasions, à être très indulgent pour les exploits de Mabiche et à ne pas remarquer certaines choses fâcheuses, car dans ce cas-là, c'est-à-dire en cas d'une brouille, le problème de la dot peut être soulevé d'une manière désagréable. En plus, si Mabiche va un peu trop loin, Bribri ne dira mot, bien qu'il ait tout vu. Sa femme lui demandera moins pour ses parures. Mabiche est alors bien plus accommodante.
konkykru.com  La loi de la Femme Caran d'Ache                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                               
Enfin, le mariage étant le plus souvent un mariage de capitaux et qu'on se soucie fort peu de                    l'inclination mutuelle, Bribri lui aussi est prêt à chercher autre chose que Mabiche. Et c'est pourquoi il vaut mieux ne pas se gêner l'un l'autre. A la maison il y a ainsi plus d'accord et le tendre balbutiement de ces tendres noms, Bribri et Mabiche, s'entend de plus en plus souvent entre les époux. Et enfin, pour tout dire Bribri, même en cette occasion, à réussi à se garantir de manière excellente. Le commissaire de police est toujours à sa disposition.                                                                                  
            Il en est ainsi d'après les lois qu'il a faites lui-même. Au cas extrême, s'il trouve les amants " en flagrant délit ", il peut bien les tuer tous les deux, il n'a pas à répondre de son action.
            Mabiche le sait, et elle trouve que c'est juste. Par une longue surveillance on l'a amenée à ne pas se révolter et elle ne rêve pas, comme dans d'autres pays barbares et ridicules, d'étudier à l'université et de figurer dans les clubs et à la chambre des députés. Elle préfère rester dans l'état actuel aérien, et pour ainsi dire, canaréen.On la pare, on la gante, on l'emmène promener. Elle danse, elle mange des bonbons. Extérieurement on lui fait les honneurs d'une reine et en apparence devant elle l'homme n'est plus que poussière.
            Cette forme des rapports est étonnamment réussie et convenable. En un mot les rapports chevaleresques sont observés, que faut-il de plus ? Car on ne lui ôtera pas son Gustave. Dans la vie elle n'a pas besoin d'idéals, de buts vertueux, supérieurs etc... Au fond elle est aussi capitaliste et grippe-sou que son mari.                     animogen.com                                       
Le canari (Serinus canaria)
            Ainsi passent les années de canari. On arrive au point où l'on ne peut plus se tromper et se considérer comme un canari, où la possibilité d'un nouveau Gustave devient décidément une absurdité, même pour l'imagination la plus égoïste. Alors Mabiche se transforme vite et d'une façon détestable. Sa coquetterie, ses parures, ses folâtreries disparaissent. Elle devient en général si méchante, si économe ! Elle fréquente les églises, amasse de l'argent avec son mari, et un certain cynisme se fait jour de toutes parts. Soudain apparaissent la fatigue, le dépit, les instincts grossiers, la vie sans but, la conversation cynique. Certaines d'entre elles deviennent même négligées.
            Il est vrai que toutes ne sont pas ainsi. Il est vrai que l'on trouve des cas plus réjouissants. Il est vrai que les relations sociales sont les mêmes partout, mais... ici c'est plus dans la nature des choses, c'est plus original, plus profond, plus plein, ici c'est plus national. Ici c'est le germe et la semence de cette forme sociale bourgeoise qui règne maintenant chez tous ceux qui imitent cette grande nation.
            Oui, en apparence, Mabiche est une reine. Il est difficile même d'imaginer la délicatesse raffinée, l'attention vigilante qui l'entoure partout dans le monde et dans la rue. Équivoque sans égale et qui parfois pourrait devenir insupportable à une âme honnête. La ruse visible du simulacre l'aurait profondément offensée.
Danseuse au bouquet, saluant sur la scène, 1878, Edgar Degas, pastel sur papier marouflé sur toile, 72 x 77,5 cm, musée d'Orsay, Paris
            Mais elle, Mabiche, est une grande friponne et, c'est justement ce qu'elle veut ! Elle aura toujours son compte et elle préfère l'avoir par ruse plutôt que de prendre le droit chemin, l'honnête et droit chemin. D'une part elle atteint ainsi le but avec plus de certitude, d'autre part il y a plus de jeu. Et le jeu, l'intrigue, c'est tout pour Mabiche, c'est là l'important. Par contre, comme elle s'habille, comme elle marche dans la rue !                                                                                                                
            Mabiche est maniérée, prétentieuse, toute artificielle, mais c'est justement ce qui séduit surtout les gens blasés et en partie dépravés, qui ont perdu le goût d'une beauté fraîche, naturelle.
            Mabiche a l'esprit peu développé, elle a une petite intelligence et un petit coeur d'oiseau. En revanche, elle est gracieuse, elle possède tant de tours secrets et de petites inventions que vous vous soumettez enfin et que vous la suivez comme une nouveauté piquante.
             Il est même rare qu'elle soit jolie. Il y a quelque chose de méchant dans son visage, mais cela ne fait rien, ce visage est mobile, enjoué et il possède parfaitement le secret de feindre le sentiment, de contrefaire la nature. Peut-être n'est-ce pas précisément cette contrefaçon si parfaite de la nature que vous aimez, mais la manière dont elle s'y prend, son art, qui vous séduit.
             Pour un Parisien l'amour vrai ou une bonne contrefaçon de l'amour est chose indifférente dans la plupart des cas. Peut-être même est-ce la contrefaçon qu'il préfère. Une façon de voir toute orientale se fait de plus en plus jour à Paris. Le camélia est de plus en plus à la mode.
            " - Prends l'argent mais trompe bien, c'est-à-dire contrefais bien l'amour. "
            Voilà ce qu'on exige du camélia. On ne demande presque rien de plus à l'épouse, du moins on se contente même de cela. Et c'est pourquoi on admet même tacitement et complaisamment les Gustave. De plus le bourgeois sait que Mabiche une fois vieille comprendra ses intérêts et sera sa meilleure complice quand il s'agira d'amasser de l'argent. Même jeune elle l'aide extraordinairement. Parfois elle dirige tout le commerce, elle séduit les acheteurs. En un mot, c'est la main droite, le vendeur en chef.  Comment après cela ne pas excuser un Gustave.                                                                     
            Dans la rue la femme est inviolable, personne ne l'offensera, tous lui feront place, non pas comme chez nous où la femme, si elle n'est pas très âgée, ne peut pas faire deux pas dans la rue sans rencontrer quelque individu à l'air conquérant, ou flâneur qui la regarde sous le chapeau et lui propose de faire connaissance.                                                                          fr.wikipedia.org
            ....... Naïf Bribri explique à Mabiche pourquoi les fontaines lancent leurs jets en hauteur...... Dans sa ruse Mabiche est elle aussi assez tendre pour son mari, et non par contrefaçon mais par tendresse désintéressée, même si elle a coiffé son époux.
            Mais encore deux mots sur Gustave.... c'est la même chose que le bourgeois, soit un employé, un marchand, un homme de lettres, un officier. Gustave n'est pas un mari, mais il est encore le même Bribri.... de quoi se pare-t-il.... Gustave se transforme selon les époques et se reflète toujours au théâtre. Le bourgeois aime surtout le vaudeville, mais plus encore le mélodrame.
            Le vaudeville modeste et gai, la seule oeuvre d'art qu'il soit impossible de transporter sur un autre sol et qui ne puisse vivre qu'au lieu de sa naissance, à Paris.
            .... Malgré tout le bourgeois le considère comme rien. Il lui faut de la noblesse haute, inexprimable, il lui faut de la sentimentalité, et le mélodrame contient tout cela.... Le mélodrame ne mourra pas tant que le bourgeois vivra.... Et il aime surtout la paix politique et le droit d'amasser de l'argent dans le but d'organiser son foyer le plus tranquillement possible....
            .... ( Gustave confronté à diverses sociétés, pauvre poète ou militaire ... )
            Gustave ne veut pas se marier. Gustave fait l'entêté, Gustave lance les jurons les plus abominables il faut qu'il crache sur le million, sans cela le bourgeois ne lui pardonnera pas, il n'y aura pas assez d'inexprimable noblesse.... mais ne vous inquiétez pas : le million ira immanquablement au couple heureux, à la fin il vient toujours récompenser la vertu.... L'important, l'important le million...;             
            .... Bribri et Mabiche sortent du théâtre tout à fait contents, tranquilles et consolés.
                                    " Tout va comme il faut ".
                                                                                                                                                                                                                                   
                                                                                                  Fédor Dostoïevski

* Tableau Klimt femme au chapeau et au boa

dimanche 24 novembre 2013

Muets Tallemant des Réaux ( extraits de Hisotriettes France )

                                                                                                            
Description de l'image  GedeonTallemantdesRéaux.jpg.
                                                                
                                                            Muets
                                                                                                                                                                                                     
                                                                                                                                     
            J'ay veû mille fois un homme müet et sourd, assez bien fait de sa personne et propre. Il plioit le linge admirablement bien en toutes sortes d'animaux, et se faisoit entendre aussy bien que personne ayt jamais fait. Il alloit à Charanton, et quand par signes on luy demandoit de quelle religion il estoit , il mettoit son chapeau sur sa teste et son manteau sur ses deux espaules, puis mettoit une table devant luy ; il faisoit des mains comme un ministre en chaire. Avec tout cela, quand il y avoit procession à Saint-Sulpice, sa paroisse, il prenoit une hallebarde, et marchant devant, il faisoit ranger le monde.
            Il luy prit envie de se marier, et pour faire entendre sa volonté il se présenta au Consistoire. Mestrezat*, le ministre, fut le premier qu'on envoya pour tascher d'entendre ce qu'il vouloit. Le müet luy fit quelques signes et se touchoit, mettoit les mains l'une dans l'autre, comme ceux qui se donnent la foy ; mais le bonhomme n'y comprit rien. On y envoya en suitte Daillé, aussy ministre, à qui, outre tous les signes precedents, il en fit encore un autre, car faisant un rond de son pouce et du doit indice de la main gauche, il passoit dedans le doit indice de la droite, et mettoit la cheville dans le trou. Daillé dit qu'il croyoit que cet homme vouloit faire du boudin. Enfinon le fait entrer, et luy pour lever toute difficulté tira son chose en bon estat, et se mit à dandiner du cul, ainsy qu'un sonneur de cloches. Alors on le luy permit, voyant qu'il sçavoit si bien ce qu'il                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  
demandoit, et qu'il estait si bien préparé. Sa femme et luy se mirent à se mesler de maquerellage. Un jour de petits enfans luy avoient fait quelque niche ; il prit un pistolet et en suivit un. Un armurier l'arresta, il tira à cet homme sans le blesser ; pourtant voylà de la rumeur : on pilla la maison du Müet et je ne sçay ce qu'il devint.                                                       
            Il y avoit sur le chemin de Nostre-Dame-de-Liesse un gueux qui faisoit le müet ; effectivement, il sçavoit si bien retirer sa langue qu'on ne la voyoit point du tout. Une dame de mes amyes se douta qu'il y avoit de la subtilité et luy promit dix solz s'il luy vouloit dire combien il y avoit qu'il estoit müet. Il fut long-temps à s'y résoudre ; enfin, après avoir bien regardé s'il n'y avoit point d'autres gens, il luy dit :
            - Madame, il y a quatre ans que je suis " müet ".
            Et il eut son demy-quart d'escû.
            Tillet-Saint-Leu, conseiller à la Grande chambre, a un grand filz bien fait, qui est d'eglise : ce garçon est sourd et müet naturellement. Cependant insensiblement il a appris quelques mots ; il parle comme un enfant qui ne sçait que quelques façons de parler ; il escrit des lettres comme celles que les enfans dictent ; cela ne se suit point. Il n'entend que certaines personnes, encore est-ce plustôt au mouvement de leurs lévres qu'autrement ; il est propre, il fait bien des choses de ses doits ; et ce qui m'estonne le plus, c'est qu'il danse bien et en cadence.


                                                                                   Tallemant des Réaux
                                                                                               ( 1619-1692 )
* ministre de l'église réformée de paris





lundi 18 novembre 2013

La vache - La Mort de Brunette Jules Renard ( nouvelles Nos frères farouches France )



                                                                                                                                    
                                                    La Vache

            Las de chercher, on a fini par ne pas lui donner de nom. Elle s'appelle simplement " La Vache " et c'est le nom qui lui va le mieux.
            D'ailleurs, qu'importe, pourvu qu'elle mange !
            Or l'herbe fraîche, le foin sec, les légumes, le grain et même le pain et le sel, elle a tout à discrétion, et elle mange de tout, tout le temps, deux fois, puisqu'elle rumine.
            Dès qu'elle m'a vu elle accourt d'un petit pas léger, en sabots fendus, la peau bien tirée sur ses pattes comme un bas blanc, elle arrive certaine que j'apporte quelque chose qui se mange. Et l'admirant chaque fois, je ne peux que lui dire ; " Tiens mange ! "
            Mais de ce qu'elle absorbe elle fait du lais et non de la graisse. A heure fixe elle offre son pis plein et carré. Elle ne retient pas le lait, il y a des vaches qui le retiennent, généreusement, par ses quatre trayons élastiques, à peine pressés, elle vide sa fontaine. Elle ne remue ni le pied, ni la queue, mais de sa langue énorme et souple, elle s'amuse à lécher le dos de la servante.
             Quoiqu'elle vive seule, l'appétit l'empêche de s'ennuyer. Il est rare qu'elle beugle de regret au souvenir vague de son dernier veau. Mais elle aime les visites, accueillante avec ses cornes relevées sur le front, et ses lèvres affriandées d'où pendent un fil d'eau et un brin d'herbe.
      sciencesetavenir.lenouvelobs.com                                                                                          
                         
  Les hommes, qui ne craignent rien, flattent son ventre débordant, les femmes, étonnées qu'une si grosse bête soit si douce, ne se défient plus que de ses caresses et font des rêves de bonheur.

                                                             II

            Elle aime que je la gratte entre les cornes. Je recule un peu parce qu'elle s'approche de plaisir, et la bonne grosse bête se laisse faire, jusqu'à ce que j'ai mis le pied dans sa bouse.



                                                      *************

                                                                                                                  
                                                    
                                                  La Mort de Brunette

            Philippe, qui me réveille, me dit qu'il s'est levé la nuit pour l'écouter et qu'elle avait le souffle calme.
            Mais, depuis ce matin, elle l'inquiète.
            Il lui donne du foin et elle le laisse.
            Il offre un peu d'herbe fraîche, et Brunette d'ordinaire si friande, y touche à peine. Elle ne regarde plus son veau et supporte mal ses coups de nez quand il se dresse sur ses pattes rigides, pour téter.
            Philippe les sépare et attache le veau loin de la mère. Brunette n'a pas l'air de s'en apercevoir.
            L'inquiétude de Philippe nous gagne tous. Les enfants même veulent se lever.
            Le vétérinaire arrive, examine Brunette et la fait sortir de l'écurie. Elle se cogne au mur et elle bute contre le pas de la porte. Elle tomberait, il faut la rentrer.
           - Elle est bien malade, dit le vétérinaire.
           Nous n'osons pas lui demander ce qu'elle a.
           Il craint une fièvre de lait, souvent fatale, surtout aux bonnes laitières, et se rappelant une à une celles qu'on croyait perdues et qu'il a sauvées, il écarte avec un pinceau, sur les reins de Brunette, le liquide d'une fiole.
            - Il agira comme un vésicatoire, dit-il. J'en ignore la composition exacte. Ça vient de Paris. Si le mal ne gagne pas le cerveau, elle s'en tirera toute seule, sinon, j'emploierai la méthode de l'eau glacée. Elle étonne les paysans simples, mais je sais à qui je parle.
            - Faites, monsieur.
            Brunette, couchée sur la paille, peut encore supporter le poids de sa tête. Elle cesse de ruminer. Elle semble retenir sa respiration pour mieux entendre ce qui se passe au fond d'elle.
            On l'enveloppe d'une couverture de laine, parce que les cornes et les oreilles se refroidissent.
            - Jusqu'à ce que les oreilles tombent, dit Philippe, il y a de l'espoir.
            Deux fois elle essaie en vain de se mettre sur ses jambes. Elle souffle fort, par intervalles de plus en plus espacés.
            Et voilà qu'elle laisse tomber sa tête sur son flanc gauche.
            - Ça se gâte, dit Philippe accroupi et murmurant des douceurs.
            La tête se relève et se rabat sur le bord de la mangeoire, si pesamment que le choc sourd nous fait faire : " Oh ! "
            Nous bordons Brunette de tas de paille pour qu'elle ne s'assomme pas.
            Elle tend le cou et les pattes, elle s'allonge de toute sa longueur, comme au pré, par les temps orageux.
            Le vétérinaire se décide à la saigner. Il ne s'approche pas trop. Il est aussi savant qu'un autre, mais il passe pour moins hardi.                                                                     *                           
            Au premier coup de marteau de bois, la lancette glisse sur la  veine. Après un coup mieux assuré, le sang jaillit dans le seau d'étain, que d'habitude le lait emplit jusqu'au bord.
            Pour arrêter le jet le vétérinaire passe dans la veine une épingle d'acier.
            Puis, du front à la queue Brunette soulagée, nous appliquons un drap mouillé d'eau de puits et qu'on renouvelle fréquemment, parce qu'il s'échauffe vite. Elle ne frissonne même pas. Philippe la tient ferme par les cornes et empêche la tête d'aller battre le flanc gauche.
            Brunette, comme domptée, ne bouge plus. On ne sait pas si elle va mieux ou si son état s'aggrave.
            Nous sommes tristes, mais la tristesse de Philippe est morne comme celle d'un animal qui en verrait souffrir un autre.                                                                                         
            Sa femme lui apporte sa soupe du matin qu'il mange sans appétit, sur un escabeau, et qu'il n'achève pas.
            - C'est la fin, dit-il, Brunette enfle !
            Nous doutons d'abord, mais Philippe a dit vrai. Elle gonfle à vue d'oeil et ne se dégonfle pas, comme si l'air entré ne pouvait ressortir.
            La femme de Philippe demande :
            - Elle est morte ?
            - Tu ne le vois pas ! dit Philippe durement.
            Madame Philippe sort dans la cour.
            - Ce n'est pas près que j'aille en chercher une autre, dit Philippe.
            - Une quoi ?
            - Une autre Brunette.
            - Vous irez quand je voudrai, dis-je d'une voix de maître qui m'étonne.
            Nous tâchons de nous faire croire que l'accident nous irrite plus qu'il ne nous peine, et déjà nous disons que Brunette est crevée.
            Mais le soir, j'ai rencontré le sonneur de l'église et je ne sais pas ce qui m'a retenu de lui dire :
            - Tiens, voilà cent sous, va sonner le glas de quelqu'un qui est mort dans ma maison.


                                                                                                                                 

                                                                                      Jules Renard
                                   
* tableau Debat-Ponsant                         

samedi 16 novembre 2013

Comment savoir si VOTRE CHAT CHERCHE A VOUS TUER Matthew Inman ( BD EtatsUnis )



                                                   Comment savoir si
                                                                                                 
                                       Votre CHAT cherche à vous tuer
                                                                                                                                                                                                                                                                                           
             Délicieux, drôle et réaliste. Matthew Inman web designer à Seattle propose sur son blog Theoatmeal  des histoires de chats. Millionnaire en... visites, primé par le NewYork Times, voici réunies les aventures de deux tyrans Jacky voluptueux et gourmand chat joliment cravaté et son compère dans les rôles de DRH, ou presque, chats rêveurs, mais surtout hostiles à l'ordinateur accapareur de toute l'attention d'un maître oublieux des câlins obligatoires. Les attitudes et les réactions du chat sont à elles seules un ticket d'entrée pour l'album. Bien sûr il faut les aimer ces chats d'appartement, quoique, l'humour sélectionne aussi ses lecteurs.

                       theoatmeal.com                                                                   

vendredi 15 novembre 2013

Le fils de Sam Green Sibylle Grimbert ( roman France )


                                                                                                              
                                                          Le Fils de Sam Green

            L'affaire Madoff a bouleversé plus d'un actionnaire suffisamment fortuné pour accorder à ce fonds des sommes importantes, placées à fonds perdus puisque les entrées servaient à verser des intérêts importants, 10%. Sibylle Grimbert s'est inspirée de la tragédie financière pour s'interroger. Dans une telle situation quels peuvent être les rapports entre un père, en l'occurence Sam Green et son fils élevé princièrement. Fils d 'un homme à la tête de 50 milliards, parti d'un petit placement familial son exploit alors qu'il apparaît timide, falot, des hommes, des états ont été éblouis, attirés par rien. Les bureaux sont luxueux, sauf à l'étage Sam Green. Un jour une jeune journaliste anglaise intriguée tente de démontrer qu'il est impossible d'obtenir un rendement régulier de 10%. Elle n'est pas crue. Le fils interpelle le père. Il nie toute arnaque, le renvoie à son bureau et à sa vie dorée. Mais des questions sans réponse, et la vérité devra-t-elle s'imposer. Pourra-t-il dénoncer ce père fier de lui avoir apporter la fortune. Il pense une fortune basée sur rien, serait-il fils de rien ? Une nuit il revit ce passé, si je m'étais aperçu plus tôt, ou si... , Et défile sa vie, son mariage, la naissance de son fils, les femmes croisées, celle, innocente, par qui le désastre pourrait éclater parce qu'elle souhaite placer son épargne bien qu'en-dessous du minimum nécessaire dans le fonds Sam Green. "... Je voyais ma vie se déroulant au quotidien autrement que celle de Sam, mais dans son prolongement. Ce qui différait appartenait aux modes, aux moeurs qu'épousent sans même le savoir les générations successives... "                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             

lundi 11 novembre 2013

La force du sang Miguel de Cervantes ( suite et fin nouvelle Espagne )

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                              
                                                                                                                                                                                                                           
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                   
                                                  La force du sang
                                                                                                                                                                                                                                                                                                  
            Elle cependant continuait de vivre chez ses parents, dans la plus grande retraite sans se laisser voir de personne et craignant qu'on ne lut son opprobre sur son front. Mais au bout de quelques mois elle comprit qu'il lui devenait nécessaire de faire par force ce qu'elle n'avait fait jusque-là que de son gré. Il lui convenait de vivre retirée et cachée,  car elle était enceinte. Pour cette occasion les larmes un moment oubliées revinrent à ses yeux. Et les soupirs et les plaintes recommencèrent à frapper les airs sans que la sagesse de sa bonne mère put rien pour la consoler. Le temps vola. Le moment vint de l'accouchement,  et dans un si grand secret qu'on n'osa même se confier à une commère et que la mère en usurpa l'office.
            Léocardia mit à la lumière du monde un des plus beaux enfants qu'il se pût imaginer. Avec la même prudence et le même secret on le mena à un village où il fut élevé pendant quatre ans au bout de quoi sa grand-mère le ramena sous le nom de neveu où il vécut, sinon richement, pour le moins fort vertueusement.
            L'enfant que l'on nomma Louis du nom de son grand-père avait un beau visage, l'esprit fin et le naturel doux et toutes ses actions, à un âge aussi tendre, offrait les marques d'une noble origine. Sa gentillesse, sa grâce, ses qualités diverses charmèrent à ce point ses grands-parents qu'ils en vinrent à tenir pour un bonheur l'infortune de leur fille. Sortait-il dans la rue, des milliers de bénédictions pleuvaient sur lui, les uns louaient sa beauté, d'autres la mère qui l'avait enfanté, ceux-ci le père qui l'avait engendré, ceux-là son excellente éducation. Ainsi applaudi de ceux qui l'approchaient l'enfant atteignit ses sept ans, savait déjà lire le latin et le romance et écrire d'une fort belle écriture, bien formée. L'intention de ses grands-parents était de le faire vertueux et savant puisqu'ils ne pouvaient le faire riche. Comme si la richesse et la vertu n'étaient pas les richesses sur quoi n'ont nulle juridiction les voleurs, ni ce qu'on appelle Destin.                                                                                           
            Un jour l'enfant dut porter une commission de sa grand'mère à une sienne parente. Il eut à passer par une rue où quelques gentilshommes couraient la bague. Il s'arrêta, regarda et pour se mieux placer traversa la rue mais sans pouvoir éviter d'être renversé par un cheval que son maître ne put retenir dans la fureur de sa course. Il lui passa sur le corps et le laissa étendu, la tête ensanglantée.
            A peine cela venait-il d'arriver qu'un vieux gentilhomme qui assistait à la course sauta de son cheval avec une étonnante légèreté, se précipita vers l'enfant et, le prenant des bras de quelqu'un qui le tenait déjà, l'emporta en toute hâte vers sa maison, sans tenir compte de ses cheveux blancs, ni de sa condition, qui était élevée. Il ordonna à ses domestiques de le laisser et d'aller immédiatement quérir un chirurgien. Plusieurs gentilshommes le suivirent émus de la disgrâce d'un si bel enfant, car on se mit à crier que c'était Luisico, le neveu de tel gentilhomme, et l'on nomma son grand-père. La nouvelle courut de bonche en bouche jusqu'aux oreilles de ses grands-parents et de sa mère secrète qui s'étant fait confirmer la chose, sortirent comme des fous à la recherche de leur enfant chéri.
                                                                           lescenobitestranquilles.fr             
            Le gentilhomme qui l'avait ramassé était des plus illustres, les gens qu'ils rencontrèrent leur indiquèrent sa maison où ils arrivèrent à temps, l'enfant étant déjà entre les mains d'un chirurgien. Le gentilhomme et sa femme les prièrent dès qu'ils comprirent qu'ils étaient ses parents, de ne pas pleurer ni élever la voix, car cela ne serirait de rien à l'enfant. Le chirurgien, qui était fameux, donna ses soins avec une délicatesse et une maîtrise infinies et assura que la blessure n'était pas mortelle, ainsi qu'il l'avait craint tout d'abord.                                                                               
            Pendant qu'on le soignait Louis reprit ses esprits et se réjouit en voyant ses oncles qui lui demandèrent en pleurant comment il se sentait. Il répondit qu'il se sentait bien mais que le corps et la tête lui faisaient très mal. Le médecin ordonna de ne lui point parler et de le laisser reposer.
            Ainsi fit-on, et le grand-père remercia le maître de maison de la grande charité dont il avait usée envers son neveu, à quoi le gentilhomme répondit qu'il n'y avait pas à lui en rendre grâces car lorsqu'il avait vu l'enfant tombé sous les pieds des chevaux il lui avait semblé voir le visage d'un sien fils qu'il aimait tendrement  et que cela l'avait poussé à le prendre dans ses bras et à l'emmener chez lui où il demeurerait jusqu'à se gurérison entouré de tous les soins possibles et nécessaires. Sa femme, une noble dame, parla de même avec mille assurances et mille empressements.
hebergeur image            Les grands-parents demeurèrent surpris de sentiments aussi chrétiens, mais la mère fut plus surprise encore car les déclarations du chirurgien ayant un peu calmé l'agitation de son esprit, elle regarda attentivement la chambre où se trouvait son fils et reconnut à des signes évidents que c'était celle où son honneur avait pris fin et où avait commencé son infortune. Elle n'était plus ornée des damas mais Léocadie reconnut sa disposition, vit la fenêtre grillagée fermée à présent à cause du blessé. Elle demanda si cette fenêtre donnait sur quelque jardin. On lui répondit oui. Mais ce qu'elle reconnut avec le plus de certitude ce fut ce lit qui avait été sa sépulture, en outre le bureau sur lequel se trouvait le crucifix qu'elle avait emporté était à la même place. Enfin le nombre de marches qu'elle avait eu l'heureuse idée de compter de la chambre à la rue, mit en lumière ses soupçons. Au moment de rentrer chez elle après avoir quitté son enfant elle les compta de nouveau et retrouva le même nombre. Un signe en confirmant un autre elle put tenir pour entièrement vérifié le mouvement de son imagination. Elle rendit un compte détaillé à sa mère. Celle-ci fort- prudemment s'enquit de savoir si le gentilhomme avait eu ou avait quelque fils. Elle apprit que c'était celui que nous avons appelé Rodolphe et qu'il se trouvait en Italie. Considérant le temps qu'on lui dpit avoir été absent d'Espagne, elle vit que c'était sept ans, l'âge de son petit-fils. Elle avisa de tout cela son mari, et tous trois s'accordèrent pour attendre ce que Dieu voudrait faire du blesse qui, quinze jours plus tard était hors de péril et au bout de trente se levait.
            Pendant tout ce temps il reçut les visites de sa mère et de sa grand-mère et fut chèrement aimé des maîtres de la maison comme s'il eût été leut propre enfant. Parfois dona Stéphanie, la femme du gentilhomme, parlant avec Léocadie lui disait que cet enfant ressemblait tellement à un sien fils qui était en Italie qu'elle ne le regardait jamais sans qu'il lui parût le voir devant elle. Léocadit prit prétexte de ces propos pour lui dire, un jour qu'elles se trouvaient seules, les paroles qu'elle avait, d'accord avec ses parents, déterminé de lui dire et qui furent plus ou moins les suivantes :
            " Le jour, madame, que mes parents eurent entendu dire que leur neveu était en si mauvais état, ils crurent que le Ciel se fermait sur eux et que le monde s'écroulait sur leurs épaules, ils imaginèrent que le lumière de leurs yeux leur manquait déjà et le bâton de leur vieillesse, avec ce petit-neveu qu'ils aiment d'un amour tel qu'il excède de beaucoup celui que d'autres parents ont pour leurs enfants, mais il est d'usage de dire que Dieu quand il donne la plaie donne aussi la médecine, et l'enfant a trouvé la sienne en cette maison et moi le souvenir de certaines choses que je ne pourrai oublier tant que me durera l'existence. Madame je suis noble car mes parents le sont et tous mes aïeux l'ont été, quelques biens leur ont suffi à soutenir heureusement leur honneur en quelque lieu qu'ils aient vécu. "
            Dona Stéphanie était fort étonnée du discours de Léocadie, et ne pouvait croire; bien qu'elle le vît, que tant de prudence et de sagesse pussent être contenues en si peu d'années, car elle lui donnait environ vingt ans. Sans rien répliquer elle écouta tout ce que la jeune femme voulut lui conter : l'étourderie de son fils, le déshonneur à quoi elle avait été réduite, l'enlèvement, comment il lui avait bandé les yeux, l'avait amenée dans cette chambre, les signes auxquels elle avait reconnu que c'était la même. Pour tout confirmer elle tira de son sein le crucifix qu'elle avait emporté et à qui elle adressa ces mots :
            " Toi Seigneur qui fus témoin de la violence qui me fut faite sois juge du dédommagement que l'on me doit. De dessus ce bureau je T'emportai dans le dessein de Te rappeler toujours mon offense, non pour T'en demander vengeance, je n'y prétends point, mais pour te prier de m'accorder quelque consolation et de m'aider à souffrir patiemment ma disgrâce. Cet enfant, madame, envers qui vous avez montré l'extrême de votre charité, est votre véritable petit-fils. C'est par une faveur du Ciel qu'il fut renversé afin que, étant ramené dans votre

thermes romains tolède
 maison, il me permît d'y trouver, sinon le remède qui conviendrait mieux à mon infortune, le moyen du moins de la supporter. "
            Ainsi parlant et tenant embrassé le crucifix elle tomba en faiblesse entre les bras de Dona Stéphanie. Celle-ci était femme et noble, c'est-à-dire que la compassion et la miséricorde lui étaient aussi naturelles qu'à un homme la cruauté. A peine vit-elle l'évanouissement de Léocadie qu'elle joignit son visage au sien, versant sur lui tant de larmes qu'il ne fut pas besoin d'y répandre une autre eau pour que Léocadie revînt à elle.             Toutes deux en étaient là lorsque le gentilhomme, mari de Stéphanie, entra, tenant le petit Louis par la main. Devant les pleurs de Stéphanie et l'évanouissement de Léocadie, il demanda en toute hâte la cause de tout cela. L'enfant embrassait sa mère qu'il croyait sa cousine et sa bienfaitrice qu'il ne savait pas être sa grand'mère et demandait aussi pourquoi elles pleuraient.
            " De grandes choses  monsieur, il y a de grandes cboses à vous dire, répondit Stéphonie. Qu'il vous suffise de savoir que cette évanouie est votre fille et cet enfant votre petit-fils. Voilà la vérité que vient de m'apprendre cette jeune fille et j'en ai la preuve, une preuve aussi en est le visage de cet enfant dans lequel nous avons reconnu tous deux celui de notre fils.
            - Si vous ne vous expliquez pas davantage, madame, je ne vous entendrai point, répondit le gentilhomme.
            Alors Léocadie revint à elle et, tenant toujours sur son sein le crucifix, elle sembla chagée en un océan de pleurs. Tout cela troublait fortement le gentilhomme, enfin sa femme lui fit le récit de Léocadie qu'il crut par une divine faveur du Ciel comme si d'innombrables et véritables le lui euusent prouvé. Il consola et embrassa Léocadie, embrassa son petit-fils et le jour même on dépêcha un courrier à Naples pour aviser son fils qu'il eût à rentrer sur l'heure car on lui avait arrangé un mariage avec une femme belle au-delà de toute expression et faite pour lui. Ils ne consentirent point que Léocadie retournassent chez leurs parents lesquels fort contents du succès de leur fille ne cessèrent d'en rendre grâce à Dieu.
            Le courrier parvint à Naples et Rodolphe fort alléché à l'idée de jouir d'une aussi belle femme, deux jours après qu'il eut reçu la lettre, profita de l'occasion de quatre galères qui levaient l'ancre pour l'Espagne, s'y embarqua avec ses deux camarades qui ne l'avaient toujours pas quitté et, après une heureuse traversée de douze jours débarqua à Barcelone, et de là par la poste arriva en sept jours à Tolède et entra chez son père si magnifiquement vêtu que toutes les merveilles de la galanterie étaient réunies en lui.
            Ses parents se félicitèrent de la santé et de l'heureuse arrivée de leur fils. Léocadie demeura toute saisie qui le regardait d'un endroit caché obéissant ainsi à ce qu'avait ordonné dona Stéphanie.
            Les camarades de Rodolphe voulurent rentrer chez eux; mais dona Stéphanie ne le souffrit point. Elle avait besoin d'eux pour son dessein.
            La nuit était proche lorsque Rodolphe arriva et, tandis qu'on dressait la table, Stéphanie s'étant assurée que les camarades de son fils étaient bien de ceux qui l'accompagnaient le soir de l'enlèvement, les prit à part et les pressa de lui dire s'ils se rappelaient que son fils avait enlevé une femme tel soir, il y avait tant d'années. De cette vérité dépendaient l'honneur et la paix de toute sa maison, enfin elle sut les prier avec des raisons si nombreuses et si vives, et les assurer qu'il ne leur arriverait rien de fâcheux s'ils dénonçaient cette action qu'ils jugèrent bon de confesser, qu'il était vrai qu'un soir d'été tandis qu'ils allaient avec Rodolphe et un autre ami, ils avaient enlevé cette femme et que Rodolphe l'avait emmenée cependant qu'ils arrêtaient les gens de la famille qui la voulaient défendre de leurs cris. Un autre jour Rodolphe leur avait dit qu'il l'avait conduite chez lui. C'est tout ce qu'il pouvait répondre à ce qu'on leur demandait.
            Ces aveux mirent un sceau à tous les doutes qui pouvaient s'offrir à l'esprit de la mère. Elle détermina de poursuivre son dessein. Un peu avant qu'on s'assit à table elle entra dans une chambre, seule avec Rodolphe, et lui mettant un portrait entre les mains lui dit :
            " Je veux mon cher Rodolphe te donner un agréable souper en te montrant d'abord ton épouse, voici son véritable portrait. Mais je veux t'avertir que ce qui lui manque en beauté elle le retrouve au centuple en vertu. Elle est noble et avisée, assez riche, et puisque ton père et moi  te l'avons choisie je t'assure qu'elle est celle qui te convient. "
            Rodolphe considéra attentivement le portrait et dit :
            " Si les peintres qui d'ordinaire sont prodigues de la beauté envers les visages qu'ils peignent, l'ont été aussi envers celui-là, sans doute l'original est-il la laideur même. Certes, ma mère, il est juste et bon que les enfants obéissent à leurs parents en tout ce que ceux-ci disposeront, mais il est meilleur que les parents donnent à leurs enfants l'état qui leur plaira le plus. Le mariage est un noeud que rien ne délie, sinonn la mort, aussi sera-t-il bon que les liens soient égaux et fabriqués des mêmes fils. La vertu, la noblesse, l'esprit et les biens de la fortune peuvent réjouir l'entendement de celui qui a trouvé tous ces dons dans la personne de son épouse. Mais que la laideur fasse la joie des yeux d'un époux cela me paraît impossible.Je suis jeune mais je sais que les justes et légitimes délices dont jouissent les mariés se peuvent ajuster au sacrement du mariage. Si ces plaisirs sont absents le ménage cloche et contredit sinon à la première  du moins à la seconde de ses fins, car penser qu'un visage laid que l'on doit avoir à toute heure devant les yeux, dans la salle, à table et au lit, puisse plaire, je dis encore que je le tiens pour quasi impossible. Sur la vie de votre Grâce, ma mère, donnez-moi une compagne qui m'agrée au lieu de me fâcher, afin que sans nous fourvoyer d'un côté ni d'autre nous portions tous deux également et dans le droit chemin le joug que nous aura imposé le ciel, si cette dame est noble, sage et riche, comme votre Grâce le dit, elle trouvera un époux qui soit d'une humeur différente de la mienne. D'aucuns recherchent la noblesse, d'autres l'esprit, d'autres l'argent et d'autres la beauté. Je suis de ceux-ci. La noblesse, grâce au Ciel et à vous j'en ai reçu en héritage.Pour l'esprit il suffit qu'une femme ne soit niaise ni sotte, qu'elle se garde d'être pointue à force de finesse autant que balourde à toute gaucherie. Quant aux richesses celles de mes parents sont telles que je n'ai pas à craindre d'être jamais pauvre. C'est la beauté que je cherche, la beauté que je veux, accompagnée de la seule dot de l'honnêteté et des bonnes moeurs. Si mon épouse m'apporte cela, je servirai Dieu avec joie et procurerai à mes parents une heureuse vieillesse. "                                      
            La mère demeura ravie de la réponse de son fils car elle y entendit que son dessein réussirait. Elle lui dit qu'elle s'efforcerait de le marier selon ses voeux, qu'il ne se chagrinât point et qu'il était facile de défaire les accords qui avaient été faits pour le marier avec cette dame. Rodolphe l'en remercia et l'heure du dîner étant arrivée, on se mit à table. Le père et la mère, Rodolphe et ses deux camarades y avaient pris place lorsque dona Stéphanie s'écria, feignant un oubli :
            " Pécheresse de moi ! Comme je traite mon hôte. Allez vous, fit-elle à un valet, courez dire à la senora Dona Léocadie qu'elle veuille bien nous obliger et venir honorer cette table, elle n'y trouvera que mes enfants et leurs serviteurs. "
            Tout cela entrait dans sa machination et Léocadie en était avertie. Elle parut bientôt et donna de soi la marque la plus belle et la plus imprévue que pût jamais donner beauté naturelle et composée. Elle était vêtue, on était en hiver, d'une tunique toute de velours noir semée de boutons de perles et d'or, avec une ceinture et un collier de diamants, ses cheveux mêmes qui étaient blonds mais sans excès et fort longs lui servaient d'ornement et de coiffe, leur ajustement de rubans et de boucles et les feux des diamants que la plus heureuse invention y avait mêlés troublaient la lumière de tous les regards. Léocadie était merveilleuse de tournure, de gentillesse et d'éclat. Elle tenait à la main son fils et devant elle venaient deux demoiselles qui l'éclairaient de deux cierges de cire en deux chandeliers d'argent. Tout le monde se leva pour lui faire la révérence comme si c'eût été une chose du Ciel qui fût apparue là miraculeusement. Aucun des assistants qui la regardaient tout ravis, ne fut en état de lui dire un mot. Léocadie, avec une grâce charmante et une parfaite civilité les salua tous humblement. Stéphanie la prit par la main et l'assit à son côté en face de Rodolphe. On plaça l'enfant à côté de son grand-père. Rodolphe qui voyait de plus près l'incomparable beauté de Léocadie, disait à part soi :
            " Si la femme que ma mère m'a choisie pour épouse avait la moitié de tant de beauté, je me tiendrais pour le plus heureux homme du monde. Dieu me pardonne ! Qu'est-ce que je vois ? Serait-ce par fortune quelque ange humain ? "
             Et par ses yeux la belle image de Léocadie entrait prendre possession de son âme. Elle, cependant, à mesure que le repas s'écoulait, voyait de près aussi celui qu'elle aimait déjà celaui qu'elle aimait plus que la lumière de ses yeux et le regardait à la dérobée. Ce qui s'était passé avec lui commença de tourner et retourner dans son imagination, l'espoir qu'on lui avait donné de devenir l'épouse de Rodolphe se prit à faiblir. Elle craignit que les promesses de cette mère ne correspondissent à la brièveté de sa fortune. Elle considérait comme elle était près d'être à jamais heureuse, ou à jamais sans bonheur, et ces pensées furent si intenses et si confuses qu'elles lui serrèrent le coeur en sorte qu'elle se mit à transpirer et à perdre couleur, et un malaise la saisit qui la contraignit à incliner la tête dans les bras de dona Stéphanie. Celle-ci dès qu'elle la vit ainsi s'empressa tout émue de la soutenir. Tout le monde s'agita et, laissant la table, accourut à son secours. Mais celui qui donna les plus vives marques d'émotion fut Rodolphe qui, pour arriver plus vite jusqu'à elle, trébucha et tomba deux fois. On eut beau la dégrafer lui jeter de l'eau au visage elle ne reprenait pas ses sens, qui plus est son sein soulevé et son pouls qu'on ne pouvait trouver donnaient des signes précis de sa mort. Les servantes et les valets moins retenus poussèrent des cris et la proclamèrent morte.
            Ces funestes nouvelles vinrent aux oreilles des parents de Léocadie que pour une plus favorable occasion dona Stéphanie gardait cachés. Brisant son ordre ils se précipitèrent dans la salle, accompagnés du curé de la provinceb qui était avec eux. Le curé s'élança pour voir si elle donnait quelque siigne de se repentir de ses péchés afin de l'en absoudre, mais là où il pensait trouver une malade, il en trouva deux.
            Rodolphe s'était évanoui à son tour, la tête sur le sein de Léocadie. Sa mère donna à entendre que c'était là chose qui lui était ordinaire, mais lorsqu'elle vit qu'il ne reprenait pas ses sens, elle faillit perdre les siens à son tour et l'aurait fait si Rodolphe n'était revenu à soi, honteux qu'on l'ait vu se livrer à de pareilles extrémités, mais sa mère devinant ce qu'éprouvait son fils, lui dit :                             
            " N'aie point de honte, mon fils, de ces mouvements passionnés mais bien plutôt de ceux que tu ne ressentirais point lorsque tu 
apprendras ce que je ne veux point te céler plus longtemps. Mais je pensais le laisser pour une plus heureuse conjoncture. Sache enfant de mon âme que cette évanouie que je tiens dans mes bras est ta véritable épouse. Ton père et moi te l'avons choisie, celle du portrait est fausse. "
            Alors Rodolphe entraîné par son amoureux désir et le nom d'époux lui ôtant tous les obstacles que l'honnêteté et la bienséance du lieu lui pouvaient opposer, se jeta sur le visage de Léocadie et unissant sa bouche à la sienne semblait attendre que son âme en sortit pour l'accueillir en lui. Au moment que les larmes de tous étaient les plus vives et que la douleur faisait croître toutes les clameurs, que le père et la mère de Léocadie s'arrachaient les cheveux et que les cris de l'enfant pénétraient les cieux, Léocadie revint à elle, et l'allégresse et le contentement revinrent dans le coeur des assistants. Léocadie se retrouva entre les bras de Rodolphe. Elle eût voulu avec une honnête vigueur s'en défaire, mais il lui dit :
            " Non madame, il ne doit pas en être ainsi. Il n'est pas bien que vous combattiez pour vous séparer des bras de celui qui vous porte en son âme. "
            A ces mots Léocadie acheva de rentrer en elle-même et Stéphanie ne poussa pas plus avant sa première résolution et pria le curé de marier son fils avec Léocadie. Ce qu'il fit, car cette aventure eut lieu en un temps où la seule volonté des contractants sans les diligences et les précautions justes et saintes dont on use à présent suffisait à permettre le mariage, de sorte qu'aucune difficulté ne vint l'empêcher.
            On laissera à une autre plume et à un génie plus délicat que le mien le soin de conter l'allégresse universelle de tous ceux qui se trouvaient là. Les embrassements que Léocadie firent à Rodolphe, les grâces qu'ils rendirent à ses parents et au Ciel, les serments des parties, l'admiration des camarades de Rodolphe qui, le soir-même de leur arrivée assistaient à d'aussi belles et imprévues épousailles, admiration qui s'accrut lorsqu'ils surent que Léocadie était la jeune fille avait enlevée en leur compagnie. Rodolphe n'en fut pas moins surpris et pour mieux s'assurer de cette vérité il pria Léocadie de lui donner quelque signe par où il viendrait à la connaissance entière de ce dont d'ailleurs il ne doutait pas, car il pensait que ses parents avaient dû le bien vérifier.
            " Quand je revins, répondit-elle, d'un autre saisissement je me trouvai, monsieur, dans vos bras et sans honneur, mais je le tiens aujourd'hui pour bien employé, puisqu'en revenant de celui que je viens d'avoir à présent, je me suis retrouvée dans les mêmes bras, mais avec mon honneur.Si ce signe ne suffit point, voici une image que personne ne put vous dérober, sinon moi. Si vous avez constaté son absence le lendemain et si c'est la-même qu'a                       
madame...                                       rembrandt et saskia
            - C'est vous la dame de mon âme et sa maîtresse, et vous la serez tous les ans que Dieu voudra, cher bien ! "
            Et il l'embrassa encore. Les bénédictions et compliments reprirent.
            Vint le dîner et des musiciens parurent que l'on avait prévenus pour la circonstance. Rodolphe se retrouva dans le miroir de son enfant. Les quatre grands-parents pleurèrent de joie, il ne resta pas de coin dans toute la maison qui ne fut visité par le contentement et l'allégresse. La nuit volait de ses ailes noires et légères, mais il semblait à Rodolphe qu'elle cheminait non sur des ailes mais sur des béquilles. Si grand était son désir de se voir seul avec sa chère épouse. L'heure désirée arriva enfin, car il n'est rien qui n'ait son terme. Tout le monde s'en fut coucher, La maison demeura ensevelie dans le silence où ne restera pas la vérité de ce conte, car les nombreux enfants et l'illustre descendance que laissèrent à Tolède, où elle vit encore, ces deux heureux époux n'y consentirent point. Ils jouirent durant de longues et belles années d'eux-mêmes, de leurs enfants et de leurs petits-enfants, grâce au Ciel et aussi à la force du sang qu'avait vu répandu sur le sol le valeureux illustre et très chrétien aïeul du petit Louis
                                                                                                           
                                             

                                                            FIN

                                                                                                           
                                                                                          Miguel de Cervantes