mardi 27 mai 2014

Le Monde comme il Va Voltaire ( conte France )


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                                                  Le Monde
                                                                     Comme Il Va
                                         Vision de Babouc écrite par lui-même

            Parmi les génies qui président aux empires du monde, Ituriel tient un des premiers rangs, et il a le département de la Haute Asie. Il descendit un matin dans la demeure du Scythe Babouc sur le rivage de l'Oxus et lui dit :
            - Babouc les folies et les excès des Perses ont attiré notre colère. Il s'est tenu hier une assemblée des génies de la Haute Asie pour savoir si on châtierait Persépolis ou si on la détruirait. Va dans cette ville, examine tout, tu reviendras m'en rendre un compte fidèle et je me déterminerai sur ton rapport à corriger la ville ou à l'exterminer.
            - Mais Seigneur, dit humblement Babouc, je n'ai jamais été en Perse, je n'y connais personne.
            - Tant mieux, dit l'ange, tu ne seras point partial. Tu as reçu du Ciel le discernement, et j''y ajoute le don d'inspirer la confiance. Marche, regarde, écoute, observe, et ne crains rien, tu seras partout bien reçu.
            Babouc monta sur son chameau et partit avec ses serviteurs. Au bout de quelques journées il rencontra vers les plaines de Sannaar l'armée persane qui allait combattre l'armée indienne. Il s'adressa d'abord à un soldat qu'il trouva écarté. Il lui parla et lui demanda quel était le sujet de la guerre.
            - Par tous les dieux, dit le soldat, ce n'est pas mon affaire. Mon métier est de tuer et d'être tué pour gagner ma vie. Il n'importe qui je serve. Je pourrais même dès demain passer dans le camp des Indiens, car on dit qu'ils donnent près d'une demi-drachme de cuivre par jour à leurs soldats de plus que nous n'en avons dans ce maudit service de Perse. Si vous voulez savoir pourquoi on se bat parlez à mon capitaine.
            Babouc ayant fait un petit présent au soldat entra dans le camp. Il fit bientôt connaissance avec le capitaine et lui demanda le sujet de la guerre.
            - Comment voulez-vous que je le sache, dit le capitaine. Et que m'importe ce beau sujet, j'habite à deux cents lieues de Persépolis, j'entends dire que la guerre est déclarée, j'abandonne aussitôt ma famille et je vais chercher, selon notre coutume, la fortune ou la mort, attendu que je n'ai rien à faire.
            - Mais vos camarades, dit Babouc, ne sont-ils pas un peu plus instruits que vous ?
            - Non, dit l'officier, il n'y a guère que nos principaux satrapes qui savent bien précisément pourquoi on s'égorge.                                                                                              
            Babouc étonné s'introduisit chez les généraux, il entra dans leur familiarité. L'un d'eux lui dit enfin :
            - La cause de cette guerre qui désole depuis vingt ans l'Asie vient originairement de la querelle entre un eunuque d'une femme du grand roi de Perse et un commis du grand roi des Indes. Il s'agissait d'un droit qui revenait à peu près à la trentième partie d'une darique. Le premier ministre des Indes et le nôtre soutinrent dignement les droits de leurs maîtres. La querelle s'échauffa. On mit de part et d'autre en campagne une armée d'un million de soldats. Il faut recruter cette armée tous les ans de plus de quatre cent mille hommes. Les meurtres, les incendies, les ruines, les dévastations se multiplient. L'univers souffre et l'acharnement continue. Notre premier ministre et celui des Indes protestent souvent qu'ils n'agissent que pour le bonheur du genre humain, et à chaque protestation il y a toujours quelque ville détruite et quelques provinces ravagées.                                                                            
            Le lendemain, sur un bruit qui se répandit que la paix allait être conclue, le général persan et le général indien s'empressèrent de donner bataille. Elle fut sanglante. Babouc en vit toutes les fautes et toutes les abominations. Il fut témoin des manoeuvres des principaux satrapes qui firent ce qu'ils purent pour faire battre leur chef. Ils vit des officiers tués par leurs propres troupes. Il vit des soldats qui achevaient d'égorger leurs camarades expirants pour leur arracher quelques lambeaux sanglants déchirés et couverts de fange.Il entra dans les hôpitaux où l'on transportait les blessés dont la plupart expiraient par la négligence inhumaine de ceux mêmes que le roi de Perse payait chèrement pour les secourir.
            - Sont-ce là des hommes, s'écria Babouc, ou des bêtes féroces ? Ah ! je vois bien que Persépolis sera détruite.
            Occupé de cette pensée il passa dans le camp des Indiens. Il y fut aussi bien reçu que dans celui des Perses, selon ce qui lui avait été prédit. Mais il y vit tous les mêmes excès qui l'avaient saisi d'horreur. " Oh, Oh ! dit-il en lui-même, si l'ange Ituriel veut exterminer les Persans, il faut donc que l'ange des Indes détruise aussi les Indiens. " S'étant ensuite informé plus en détail de ce qui s'était passé dans l'une et l'autre armée, il apprit des actions de générosité, de grandeur d'âme, d'humanité qui l'étonnèrent et le ravirent.
            - Inexplicables humains, s'écria-t-il, comment pouvez-vous réunir tant de bassesse et de grandeur, tant de vertus et de crimes ?
            Cependant la paix fut déclarée, les chefs des deux armées dont aucun n'avait remporté la victoire mais qui, pour leur seul intérêt, avaient fait verser le sang de tant d'hommes, leurs semblables, allèrent briguer dans leurs cours des récompenses. On célébra la paix dans des écrits publics qui n'annonçaient que le retour de la vertu et de la félicité sur la terre.
            - Dieu soit loué ! dit Babouc, Persépolis sera le séjour de l'innocence épurée, elle ne sera point détruite comme le voulaient ces vilains génies. Courons sans tarder dans cette capitale de l'Asie.

            Il arriva dans cette ville immense par l'ancienne entrée, qui était toute barbare et dont la rusticité dégoûtante offensait les yeux. Toute cette partie de la ville se ressentait du temps où elle avait été bâtie car, malgré l'opiniâtreté des hommes à louer l'antique aux dépens du moderne, il faut avouer qu'en tout genre les premiers essais sont toujours grossiers.
            Babouc se mêla dans la foule d'un peuple composé de ce qu'il y avait de plus sale et de plus laid dans les deux sexes. Cette foule se précipitait d'un air hébété dans un enclos vaste et sombre. Au bourdonnement continuel, au mouvement qu'il y remarqua, à l'argent que quelques personnes donnaient à d'autres pour avoir droit de s'asseoir, il crut être dans un marché où l'on vendait des chaises de paille. Mais bientôt voyant que plusieurs femmes se mettaient à genoux en faisant semblant de regarder fixement devant elles et regardant les hommes de côté, il s'aperçut qu'il était dans un temple. Des voix aigres, rauques, discordantes, sauvages faisaient retentir la voûte de sons mal articulés qui faisaient le même effet que les voix des onagres quand elles répondent dans les plaines des Pictaves au cornet à bouquin qui les appelle. Il se bouchait les oreilles, mais il fut près de se boucher encore les yeux et le nez quand il vit entrer dans ce temple des ouvriers avec des pinces et des pelles. Ils remuèrent une large pierre et jetèrent à droite et à gauche une terre dont s'exhalait une odeur empestée. Ensuite on vint poser un mort dans cette ouverture, et on remit la pierre par-dessus.
            - Quoi ! s'écria Babouc, ces peuples enterrent leurs morts dans les mêmes lieux où ils adorent la Divinité ! Quoi ! leurs temples sont pavés de cadavres ! Je ne m'étonne plus de ces maladies pestilentielles qui désolent souvent Persépolis. La pourriture des morts et celle de tant de vivants rassemblés et pressés dans le même lieu est capable d'empoisonner le globe terrestre. Ah ! La vilaine vilaine ville que Persépolis ! Apparemment que les anges veulent la détruire pour en rebâtir une plus belle et la peupler d'habitants moins malpropres et qui chantent mieux, la Providence peut avoir ses raisons, laissons-la faire.

            Cependant le soleil approchait du haut de sa carrière, Babouc devait aller dîner à l'autre bout de la ville chez une dame pour laquelle son mari, officier de l'armée, lui avait donné des lettres. Il fit d'abord plusieurs tours dans Persépolis, il vit d'autres temples mieux bâtis et mieux ornés, remplis d'un peuple poli et retentissant d'une musique harmonieuse. Il remarqua des fontaines publiques lesquelles, quoique mal placées, frappaient les yeux par leur beauté, des places où semblaient respirer en bronze les meilleurs rois qui avaient gouverné la Perse, d'autres places où il entendait le peuple s'écrier :
            - Quand verrons-nous ici le maître que nous chérissons ?
            Il admira les ponts magnifiques élevés sur le fleuve, les quais superbes et commodes, les palais bâtis à droite et à gauche, une maison immense où des milliers de vieux soldats blessés et vainqueurs rendaient chaque jour grâce au Dieu des armées. Il entra enfin chez la dame qui l'attendait à dîner avec une compagnie d'honnêtes gens. La maison était propre et ornée, le repas délicieux, la dame jeune, belle, spirituelle, engageante, la compagnie digne d'elle, et Babouc disait en lui-même à tout moment : " L'ange Ituriel se moque du monde de vouloir détruire une ville si charmante. "

            Cependant il s'aperçut que la dame qui avait commencé par lui demander tendrement des nouvelles de son mari, parlait plus tendrement encore sur la fin du repas, à un jeune mage. Il vit un magistrat qui, en présence de sa femme, pressait avec vivacité une veuve. Et cette veuve indulgente avait une main passée autour du cou du magistrat, tandis qu'elle tendait l'autre à un jeune citoyen très beau et très modeste. La femme du magistrat se leva de table la première pour aller entretenir dans un cabinet voisin son directeur, qui arrivait trop tard et qu'on avait attendu à dîner. Et le directeur, homme éloquent, lui parla dans ce cabinet avec tant de véhémence et d'onction, que la dame avait, quand elle revint, les yeux humides, les joues enflammées, la démarche mal assurée, la parole tremblante.
            Alors Babouc commença à craindre que le génie Ituriel n'eût raison. Le talent qu'il avait d'attirer la confiance le mit dès le jour même dans les secrets de la dame. Elle lui confia son goût pour le jeune mage et l'assura que dans toutes les maisons de Persépolis il trouverait l'équivalent de ce qu'il avait vu dans la sienne. Babouc conclut qu'une telle société ne pouvait subsister, que la jalousie, la discorde, la vengeance devaient désoler toutes les maisons, que les larmes et le sang devaient couler tous les jours, que certainement les maris tueraient les galants de leurs femmes où en seraient tués. Et qu'enfin Ituriel faisait fort bien de détruire tout d'un coup une ville abandonnée à de continuels désordres.

            Il était plongé dans ces idées funestes, quand il se présenta à la porte un homme grave, en manteau noir, qui demanda humblement à parler au jeune magistrat. Celui-ci, sans se lever, sans le regarder, lui donna fièrement, et d'un air distrait quelques papiers, et le congédia. Babouc demanda quel était cet homme. La maîtresse de la maison lui dit tout bas :
            - C'est un des meilleurs avocats de la ville. Il y a cinquante ans qu'il étudie les lois. Monsieur qui n'a que vingt-cinq ans, et qui est satrape de la loi depuis deux jours lui donne à faire l'extrait d'un procès qu'il doit juger qu'il n'a pas encore examiné.
            - Ce jeune étourdi fait sagement, dit Babouc, de demander conseil à un vieillard. Mais pourquoi n'est-ce pas ce vieillard qui est juge ?
            - Vous vous moquez, lui dit-on, jamais ceux qui ont vieilli dans les emplois laborieux et subalternes ne parviennent aux dignités. Ce jeune homme a une grande charge parce que son père est riche et qu'ici le droit de rendre la justice s'achète comme une métairie.
            - Ô moeurs ! Ô malheureuse ville ! s'écria Babouc, voilà le comble du désordre. Sans doute ceux qui ont ainsi acheté le droit de juger vendent leurs jugements. Je ne vois ici que des abîmes d'iniquité.
            Comme il marquait ainsi sa douleur et sa surprise, un jeune guerrier qui était revenu ce jour-même de l'armée lui dit :
            - Pourquoi ne voulez-vous pas qu'on achète les emplois de la robe, j'ai bien acheté, moi, le droit d'affronter la mort à la tête de deux mille hommes que je commande ? Il m'en a coûté quarante mille dariques d'or cette année pour coucher sur la terre trente nuits de suite en habit rouge, et pour recevoir ensuite deux bons coups de flèches dont je me sens encore. Si je me ruine pour servir l'empereur persan, que je n'ai jamais vu, Mr le satrape de robe peut bien payer quelque chose pour avoir le plaisir de donner audience à des plaideurs.
            Babouc, indigné, ne put s'empêcher de condamner dans son coeur un pays où l'on mettait à l'encan les dignités de la paix et de la guerre. Il conclut précipitamment que l'on y devait ignorer absolument la guerre et les lois et que quand même Ituriel n'exterminerait pas ces peuples. Ils périraient par leur détestable administration.
            Sa mauvaise opinion augmenta encore à l'arrivée d'un gros homme qui, ayant salué très familièrement toute la compagnie, s'approcha du jeune officier, et lui dit :
            - Je ne peux vous prêter que cinquante mille dariques d'or car, en vérité, les douanes de l'empire ne m'en ont rapporté que trois cent mille cette année.
            Babouc s'informa quel était cet homme qui se plaignait si peu. Il apprit qu'il y avait dans Persépolis quarante rois plébéiens qui tenaient l'empire de Perse et qui en rendaient quelque chose au monarque.

            Après dîner il alla dans un des plus superbes temples de la ville, il s'assit au milieu d'une troupe de femmes et d'hommes qui étaient venus là pour passer le temps. Le mage partit dans une machine élevée qui parla longtemps du vice et de la vertu. Ce mage divisa en plusieurs parties ce qui n'avait pas besoin d'être divisé. Il prouva méthodiquement tout ce qui était clair. Il enseigna tout ce qu'on savait. Il se passionna froidement et sortit suant et hors d'haleine. Toute l'assemblée alors se réveilla et crut avoir assisté à une instruction. Babouc dit :
            - Voilà un homme qui a fait de son mieux pour ennuyer deux ou trois cents de ses concitoyens. Mais son intention était bonne et il n'y a pas là de quoi détruire Persépolis.
             Au sortir de cette assemblée on le mena vers une fête publique qu'on donnait tous les jours de l'année. C'était dans une espèce de basilique au fond de laquelle on voyait un palais. Les plus belles concitoyennes de Persépolis, les plus considérables satrapes rangés avec ordre formaient un spectacle si beau que Babouc crut d'abord que c'était là toute la fête. Deux ou trois personnes qui paraissaient des rois et des reines parurent bientôt dans le vestibule de ce palais. Leur langage était très différent de celui du peuple, il était mesuré, harmonieux et sublime. Personne ne dormait, on écoutait dans un profond silence qui n'était interrompu que par les témoignages de la sensibilité et de l'admiration publique. Le devoir des rois, l'amour de la vertu, les dangers des passions étaient exprimés par des traits si vifs et si touchants que Babouc versa des larmes. Il ne douta pas que ces héros et ces héroïnes, ces rois et ces reines qu'il venait d'entendre ne fussent les prédicateurs de l'empire. Il se proposa même d'engager Ituriel à les venir entendre bien sûr qu'un tel spectacle le réconcilierait pour jamais avec la ville.
            Dès que cette fête fut finie il voulut voir la principale reine qui avait débité dans ce beau palais une morale si noble et si pure. Il se fit introduire chez Sa Majesté. On le mena par un petit escalier au second étage dans un appartement mal meublé où il trouva une femme mal vêtue qui lui dit d'un air noble et pathétique :
            - Ce métier-ci ne me donne pas de quoi vivre. Un des princes que vous avez vus m'a fait un enfant. J'accoucherai bientôt, je manque d'argent et sans argent on n'accouche point.
            Babouc lui donna cent dariques d'or en disant :
            - S'il n'y avait que ce mal-là dans la ville Ituriel aurait tort de se tant fâcher.
            De là il alla passer sa soirée chez des marchands de magnificences inutiles. Un homme intelligent avec lequel il avait fait connaissance, l'y mena. Il acheta ce qui lui plut et on le lui vendit avec politesse beaucoup plus qu'il ne valait. Son ami, de retour chez lui, lui fit voir combien on le trompait. Babouc mit sur ses tablettes le nom du marchand pour le faire distinguer par Ituriel au jour de la punition de la ville. Comme il écrivait on frappa à sa porte. C'était le marchand lui-même qui venait lui rapporter sa bourse que Babouc avait laissé par mégarde sur son comptoir.                                              radama.free.fr          
            - Comment se peut-il, s'écria Babouc, que vous soyez si fidèle et si généreux après n'avoir pas eu de honte de me vendre des colifichets quatre fois au-dessus de leur valeur ?
            - Il n'y a aucun négociant un peu connu dans cette ville, répondit le marchand, qui ne fût venu vous rapporter votre bourse, mais on vous a trompé quand on vous a dit que je vous avais vendu ce que vous avez pris chez moi quatre fois plus qu'il ne vaut. Je vous l'ai vendu dix fois davantage et cela est si vrai que si dans un mois vous voulez le revendre vous n'en aurez pas même le dixième.Mais rien n'est plus juste. C'est la fantaisie des hommes qui met le prix à ces choses frivoles. C'est cette fantaisie qui fait vivre cent ouvriers que j'emploie. C'est elle qui me donne une belle maison, un chat commode, des chevaux. C'est elle qui excite l'industrie, qui entretient le goût, la circulation et l'abondance. Je vends aux nations voisines les mêmes bagatelles plus chèrement qu'à vous, et par là je suis utile à l'empire.
            Babouc, après avoir un peu rêvé, le raya de ses tablettes.

            Babouc fort incertain sur ce qu'il devait penser de Persépolis résolut de voir les mages et les lettrés car les uns étudient la sagesses et les autres la religion, et il se flatta que ceux-là obtiendraient grâce pour le reste du peuple. Dès le lendemain matin il se transporta dans un collège de mages. L'archimandrite lui avoua qu'il avait cent mille écus de rente pour avoir fait preuve de pauvreté.et qu'il exerçait un empire assez étendu en vertu de son voeu d'humilité. Après quoi il laissa Babouc entre les mains d'un petit frère qui lui fit les honneurs.
            Tandis que ce frère lui montrait les magnificences de cette maison de pénitence, un bruit se répandit qu'il était venu pour réformer toutes ces maisons. Aussitôt il reçut des mémoires de chacune d'elles et les mémoires disaient tous en substance : " Conservez-nous et détruisez toutes les autres. " A entendre leurs apologies ces sociétés étaient toutes nécessaires. A entendre leurs accusations réciproques elles méritaient toutes d'être anéanties. Il admirait comme il n'y en avait aucune d'elles qui, pour édifier l'univers, ne voulût en avoir l'empire. Alors il se présenta un petit homme qui était un demi-mage et qui lui dit :
            - Je vois bien que l'oeuvre va s'accomplir, car Zerdust est revenu sur la terre. Les petites filles prophétisent en se faisant donner des coups de pincettes par devant et le fouet par derrière. Ainsi nous vous demandons votre protection contre le grand-lama.
            - Comment ! dit Babouc, contre ce pontife-roi qui réside au Tibet ?
            - Contre lui-même.
            - Vous lui faites donc la guerre et vous levez contre lui des armées ?
            - Non, mais il dit que l'homme est libre et nous n'en croyons rien. Nous écrivons contre lui de petits livres qu'il ne lit pas. A peine a-t-il entendu parler de nous. Il nous a seulement fait condamner comme un maître ordonne qu'on échenille les arbres de ses jardins.

             Babouc frémit de la folie de ces hommes qui faisaient profession de sagesse, des intrigues de ceux qui avaient renoncé au monde, de l'ambition et de la convoitise orgueilleuse de ceux qui enseignaient l'humilité et le désintéressement. Il conclut qu'Ituriel avait de bonnes raisons pour détruire toute cette engeance.

            Retiré il envoya chercher des livres nouveaux pour adoucir son chagrin, et il pria quelques lettrés à dîner pour se réjouir. Il en vint deux fois plus qu'il n'en avait demandé, comme les guêpes que le miel attire. Ces parasites se pressaient de manger et de parler. Ils louaient deux sortes de personnes, les morts et eux-mêmes, et jamais leurs contemporains, excepté le maître de la maison. Si quelqu'un d'eux disait un bon mot, les autres baissaient les yeux et se mordaient les lèvres de douleur de ne l'avoir pas dit. Ils avaient moins de dissimulation que les mages parce qu'ils n'avaient pas de si grands objets d'ambition. Chacun d'eux briguait une place de valet et une réputation de grand homme. Ils se disaient en face de choses insultantes qu'ils croyaient des traits d'esprit. Ils avaient eu quelque connaissance de la mission de Babouc. L'un d'eux le pria tout bas d'exterminer un auteur qui ne l'avait pas assez loué il y avait cinq ans, un autre demanda la perte d'un citoyen qui n'avait jamais ri à ses comédies, un troisième demanda l'extinction de l'Académie parce qu'il n'avait jamais pu parvenir à y être admis. Le repas fini chacun d'eux s'en alla seul, car il n'y avait pas dans toute la troupe deux hommes qui pussent se souffrir, ni même se parler ailleurs que chez les riches qui les invitaient à leur table. Babouc qu'il n'y avait pas grand mal quand cette vermine périrait dans la destruction générale.

            Dès qu'il se fut défait d'eux il se mit à lire quelques livres nouveaux. Il y reconnut l'esprit de ses convives. Il vit surtout avec indignation ces gazettes de la médisance, ces archives du mauvais goût, que l'envie, la bassesse et la faim ont dictées, ces lâches satires où l'on ménage le vautour et où l'on déchire la colombe, ces romans dénués d'imagination où l'on voit tant de portraits de femmes que l'auteur ne connaît pas.
            Il jeta au feu tous ces détestables écrits et sortit pour aller le soir à la promenade. On le présenta à un vieux lettré qui n'était point venu grossir le nombre de ses parasites. Ce lettré fuyait toujours la foule, connaissait les hommes, en faisait usage et se communiquait avec discrétion. Babouc lui parla avec douleur de ce qu'il avait lu et de ce qu'il avait vu.
            - Vous avez lu des choses bien méprisables, lui dit le sage lettré, mais dans tous les temps et dans tous les pays et dans tous les genres le mauvais fourmille et le bon est rare. Vous avez reçu chez vous le rebut de la pédanterie parce que dans toutes les professions ce qu'il y a de plus indigne de paraître est toujours ce qui se présente avec le plus d'impudence. Les véritables sages vivent entre eux retirés et tranquilles. Il y a encore parmi nous des hommes et des livres dignes de votre attention.
            Dans le temps qu'il parlait ainsi un autre lettre les joignit. Leurs discours furent si agréables et si instructifs, si élevés au-dessus des préjugés et si conformes à la vertu que Babouc avoua n'avoir jamais rien entendu de pareil. " Voilà des hommes, disait-il tout bas, à qui l'ange Ituriel n'osera toucher, ou il sera bien impitoyable. "
            Accommodé avec les lettrés il était toujours en colère contre le reste de la nation.
            - Vous êtes étranger, lui dit l'homme judicieux qui lui parlait, les abus se présentent à vos yeux en foule, et le bien qui est caché et qui résulte quelquefois de ces abus mêmes, vous échappe. .
            Alors il apprit que parmi les lettrés il y en avait quelques-uns qui n'étaient pas envieux, et que parmi les mages mêmes il y en avait de vertueux. Il conçut à la fin que ces grands corps, qui semblaient en se choquant préparer leurs communes ruines, étaient au fond des institutions salutaires, que chaque société de mages était un frein à ses rivales, que si ces émules différaient dans quelques opinions ils enseignaient tous la même morale, qu'ils instruisaient le peuple et qu'ils vivaient soumis aux lois, semblables aux précepteurs qui veillent sur le fils de la maison, tandis que le maître veille sur eux-mêmes. Il en pratiqua plusieurs et vit des âmes célestes. Il apprit même que parmi les fous qui prétendaient faire la guerre au grand-lama il y avait eu de très grands hommes. Il soupçonna enfin qu'il pourrait bien en être des moeurs de Persépolis comme des édifices dont les uns lui avaient paru dignes de pitié et les autres l'avaient ravi en admiration.

            Il dit à vos lettrés :
            - Je connais très bien que ces mages que j'avais crus si dangereux sont en effet très utiles surtout quand un gouvernement sage les empêche de se rendre trop nécessaires, mais vous m'avouerez au moins que vos jeunes magistrats qui achètent une charge de juge dès qu'ils ont appris à monter à cheval doivent étaler dans les tribunaux tout ce que l'impertinence a de plus ridicule et tout ce que l'iniquité a de plus pervers. Il vaudrait mieux sans doute donner ces places gratuitement à ces vieux jurisconsultes qui ont passé toute leur vie à peser le pour et le contre.
            Le lettré lui répliqua :
            - Vous avez vu notre armée avant d'arriver à Persépolis. Vous savez que nos jeunes officiers se battent très bien quoiqu'ils aient acheté leur charge. Peut-être verrez-vous que nos jeunes magistrats ne jugent pas mal, quoiqu'ils aient payé pour juger.
      Il le mena le lendemain au grand tribunal où l'on devait rendre un arrêt important. La cause était connue de tout le monde. Tous ces vieux avocats qui en parlaient étaient flottants dans leurs opinions, il alléguaient cent lois dont aucune n'était applicable au fond de la question. Ils regardaient l'affaire par cent côtés dont aucun n'était dans son vrai jour. Les juges décidèrent plus vite que les avocats ne doutèrent. Leur jugement fut presque unanime, ils jugèrent bien parce qu'ils suivaient les lumières de la raison et les autres avaient opiné mal, parce qu'ils n'avaient consulté que leurs livres.
            Babouc conclut qu'il y avait souvent de très bonnes choses dans les abus. Il vit dès le jour même que les richesses des financiers, qui l'avaient tant révolté, pouvaient produire un effet excellent car l'empereur ayant eu besoin d'argent, il trouva en une heure ce qu'il n'aurait pas eu en six mois par les voies ordinaires. Il vit que ces gros nuages enflés de la rosée de la terre lui rendaient en pluie ce qu'ils en recevaient. D'ailleurs les enfants de ces hommes nouveaux, souvent mieux élevés que ceux des familles plus anciennes, valaient quelquefois beaucoup mieux, car rien n'empêche que l'on soit un bon juge, un brave guerrier, un homme d'Etat Le Nain                                                      habile, quand on a eu un père bon calculateur.
 
            Insensiblement Babouc faisait grâce à l'avidité du financier qui n'est pas au fond plus avide que les autres hommes et qui est nécessaire. Il excusait la folie de se ruiner pour juger et de se battre, folie qui produit de grands magistrats et des héros. Il pardonnait à l'envie des lettrés parmi lesquels il se trouvait des hommes qui éclairaient le monde. Il se réconciliait avec les mages ambitieux et intrigants chez lesquels il y avait encore plus de grandes vertus que de petits vices. Mais il lui restait bien des griefs et surtout les galanteries des dames et les désolations qui en devaient être la suite le remplissaient d'inquiétude et d'effroi.
            Comme il voulait pénétrer dans toutes les conditions humaines il se fit mener chez un ministre mais il tremblait toujours en chemin que quelque femme ne fût assassinée en sa présence par son mari. Arrivé chez l'homme d'Etat il resta deux heures dans l'antichambre sans être annoncé, et deux heures encore après l'avoir été. Il se promettait bien dans cet intervalle de recommander à l'ange Ituriel et le ministre et ses insolents huissiers. L'antichambre était remplie de dames de tout étage, de mages de toutes couleurs, de juges, de marchands, d'officiers, de pédants. Tous se plaignaient du ministre. L'avare et l'usurier disaient :
            - Sans doute cet homme-là pille les province.
            Le capricieux lui reprochait d'être bizarre, le voluptueux disait :
            - Il ne songe qu'à ses plaisirs.
            L'intrigant se flattait de le voir bientôt perdu par une cabale, les femmes espéraient qu'on leur donnerait bientôt un ministre plus jeune.
            Babouc entendait leurs discours, il ne put s'empêcher de dire :
            - Voilà un homme bien heureux. Il a tous ses ennemis dans son antichambre. Il écrase de son pouvoir ceux qui l'envient. Ils voient à ses pieds ceux qui le détestent.
            Il vit un petit vieillard courbé sous le poids des années et des affaires, mais encore vif et plein d'esprit
            Babouc lui plut et il parut à Babouc un homme estimable. La conversation devint intéressante. Le ministre lui avoua qu'il était un homme très malheureux, qu'il passait pour riche et qu'il était pauvre, qu'on le croyait tout-puissant et qu'il était toujours contredit. Qu'il n'avait guère obligé que des ingrats et que dans un travail continuel de quarante années il avait eu à peine un moment de consolation. Babouc en fut touché et pensa que si cet homme avait fait des fautes et si l'ange Ituriel voulait le punir il ne fallait pas l'exterminer mais seulement lui laisser sa place.

            Tandis qu'il parlait au ministre entre brusquement la belle dame chez qui Babouc avait dîner, on voyait dans ses yeux et sur son front les symptômes de la douleur et de la colère. Elle éclata en reproches contre l'homme d'Etat, elle versa des larmes, elle se plaignit avec amertume de ce qu'on avait refusé à son mari une place où sa naissance lui permettrait d'aspirer et que sa naissance et ses services méritaient. Elle s'exprima avec tant de force, elle mit tant de grâce dans ses plaintes, elle détruisit les objections avec tant d'adresse, elle fit valoir les raisons avec tant d'éloquence, qu'elle ne sortit point de la chambre sans avoir fait la fortune de son mari.
            Babouc lui donna la main.                                    
            - Est-il possible, madame lui dit-il, que vous vous soyez donné toute cette peine pour un homme que vous n'aimez point et dont vous avez tout à craindre ?          uncertainregard-eklablog.com
            - Un homme que je n'aime point ! s'écria-t-elle, sachez que mon mari est le meilleur ami que j'aie au monde, qu'il n'y a rien que je ne lui sacrifie, hors mon amant. Et qu'il ferait tout pour moi, hors de quitter sa maîtresse. Je veux vous la faire connaître. C'est une femme charmante, pleine d'esprit et du meilleur caractère du monde. Nous soupons ensemble ce soir avec mon mari et mon petit mage, venez partager notre joie.
            La dame mena Babouc chez elle. Le mari qui était enfin arrivé, plongé dans la douleur, revit sa femme avec des transports d'allégresse et de reconnaissance. Il embrassait tour à tour sa femme, sa maîtresse, le petit mage et Babouc. L'union, la gaieté, l'esprit et les grâces furent l'âme du repas.            - Apprenez, lui dit la belle dame chez qui il soupait, que celles qu'on appelle quelquefois de malhonnêtes femmes ont presque toujours le mérite d'un très honnête homme, et pour vous en convaincre venez demain dîner avec moi chez la belle Téone. Il y a quelques vieilles vestales qui la déchirent, mais elle fait plus de bien qu'elles toutes ensemble. Elle ne commettrait pas une légère injustice pour le plus grand intérêt. Elle ne donne à son amant que des conseils généreux, elle n'est occupée que de sa gloire. Il rougirait devant s'il avait laissé échapper une occasion de faire du bien, car rien n'encourage plus aux actions vertueuses que d'avoir pour témoin et pour juge de sa conduite une maîtresse dont on veut mériter l'estime.
            Babouc ne manqua pas au rendez-vous. Il vit une maison où régnaient tous les plaisirs. Téone régnait sur eux, elle savait parler à chacun son langage. Son esprit naturel mettait à son aise celui des autres. Elle plaisait sans presque le vouloir, elle était aussi aimable que bienfaisante et, ce qui augmentait le prix de toutes ses bonnes qualités, elle était belle.
            Babouc, tout Scythe et tout envoyé qu'il était d'un génie, s'aperçut que s'il restait encore à Persépolis il oublierait Ituriel pour Téone. Il s'affectionnait à la ville dont le peuple était poli, doux et bienfaisant, quoique léger, médisant et plein de vanité. Il craignait que Persépolis ne fût condamnée. Il craignait même le compte qu'il allait rendre.
            Voici comme il s'y prit pour rendre ce compte. Il fit faire par le meilleur fondeur de la ville une petite statue composée de tous les métaux, des terres et des pierres les plus précieuses et les plus viles. Il la porta à Ituriel.
            - Casserez-vous, dit-il cette jolie statue parce que tout n'y est pas or et diamant ?
            Ituriel entendit à demi-mot. Il résolut de ne pas même songer à corriger Persépolis et de laisser aller le monde comme il va car dit-il :
            - Si tout n'est pas bien, tout est passable.
            On laissa donc subsister Persépolis, et Babouc fut bien loin de se plaindre comme Jonas qui se fâcha qu'on ne détruisait pas Ninive. Mais quand on a été trois jours dans le corps d'une baleine on n'est pas de si bonne humeur que quand on a été à l'opéra, à la comédie et qu'on a soupé en bonne compagnie


                                                                                      V O L T A I R E

                         ( conté en ste en 1747 1è éd  1748 titre de 1764 )                     
      

mardi 20 mai 2014

Ce genre de choses Jean Rochefort ( cinéma France )



                                                  Ce genre de choses

            Du Théâtre d'Aubervilliers où il s'aperçut que "... Anéanti, je constate que le théâtre d'Aubervilliers n'est pas à Aubervilliers pour les Albertivillariens. Subventionné pourtant... ", à Cinecitta où il tourna avec Toto dont on ne voit plus les films, Jean Rochefort conte ses décennies de théâtreux, de comédien, reçu à l'entrée au Conservatoire, mais ratant la sortie alors que ses compères Jean-Paul Belmondo et Jean-Pierre Marielle eurent un prix. Déprimé il pensa arrêter là sa conquête de la scène mais fut sauvé, écrit-il, grâce à l'insistance de son ami Marielle. Il se rendit à l'audition signalée par l'ami, fut retenu et resta sept ans dans la troupe. Ensuite vinrent les rencontres, les bizarreries des lieux et des scènes racontées avec l'humour que chacun lui reconnaît lors de ses interprétations. Il dîna à l'Elysée, invité en petit comité, et discuta chevaux, hippisme avec la reine Elisabeth. D'un autre compère Rufus, il conte l'étonnante rencontre du comédien avec son voisin, qui mais qui ? Ils habitent Neauphle-le- Château, des maisons mitoyennes. "... Pourquoi ces autocars pleins de barbus enturbannés... s'engouffrent-ils dans la petite maison aux volets bleus... C'est l'ayatollah Khomeini. " Ce jour-là la compagne de Rufus s'enveloppa dans une forme de tchador. En passant Rochefort, qui a beaucoup lu, voyagé, fréquenté les chevaux, son sauvetage d'un poney, joli passage du livre, cite Lourdes et Casanova, l'Antartique et Belmondo " Au milieu des années cinquante il avait l'air d'un soixante-huitard... personne dans les années 50 ne s'habillait comme lui... Nous fûmes donc quelques-uns... à constater qu'un extraterrestre venait d'être reçu au conservatoire... son élasticité... Nous n'avions pas vingt ans ". Il convainquit Pinter de lui permettre de jouer l'une de ses pièces à Paris ( avec Marielle ), enfin un livre court qui court sur des années pour un public qui lirait volontiers une suite de la même veine. Léger, drôle.

lundi 19 mai 2014

La vie secrète d'Emily Dickinson Jérome Charyn ( roman EtatsUnis )

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                                            La vie secrète d'Emily Dickinson

            " ... J'ai suivi autant que j'ai pu, le fil de la vie d'Emily, mais j'ai aussi pris quelques libertés avec ce fil... " Et parce que la vie est de fait un roman Jérome Charyn nous conte à sa façon la vie d'une poétesse, femme d'abord, publiée, à une exception, après sa mort. Lui l'enfant du Bronx que rien ne conduisait vers la littérature tomba sous le charme des mots de cette américaine qui, née à Amherst dans le Massachusetts ne s'en éloigna que les quelques mois passés au séminaire du Mount Holyoke. Mais là surgirent des passants qu'elle retrouva quelques années plus tard. Car si elle vécut presque recluse dans la maison de son père qui de la poésie ne connaissait que celle qu'il récitait à son cheval elle écrivit " Fermer les yeux c'est Voyager ". On dit d'elle qu'elle était rousse, avait des tâches de rousseur, petite et pas très jolie. Et l'auteur entré dans la vie d'Emily Dickinson écrit à la première personne, et nous suivons ce fil tendu. L'amour pour un factotum croisé au séminaire, devenu voleur, clown, pour Higginson qui lit ses poèmes envoyés par sa belle-soeur Sue, personnage rude, forte. D'autres réels ou sortis de l'imagination de l'auteur. Les plaines glacées, le merveilleux chien Carlo. Sa mère malade permanente. Zilpah Marsh rencontrée au séminaire, entrée avec ses gants jaunes au service de la famille Dickinson avec sa fourberie, sa folie. D'autres personnages avec leurs propres aventures amènent plus de vie que l'on n'en attendrait d'une recluse annoncée qui note ses centaines de poèmes sur des coins d'enveloppes et des dos de recettes de cuisine. Dickinson est aussi célèbre pour son pudding et son pain. Puis un jour ses yeux malades l'obligent à séjourner pour ses soins, accompagnée de ses deux tantes, à Boston, où des scènes drolatiques rendent la femme minuscule,( son sauveur dans des lieux dangereux l'appellent chaton ) dans la chaleur de l'été, sympathique. C'est une histoire d'hier en partie vécue par l'un des personnages les plus célèbres de la littérature américaine, qui se lit comme un roman, délicieux.

            

dimanche 18 mai 2014

Mateo Falcone Prosper Mérimée ( nouvelle France )




                                                Mateo Falcone

            En sortant de Porto-Vecchio et se dirigeant au nord-ouest, vers l'intérieur de l'île, on voit le terrain s'élever assez rapidement, et après trois heures de marche par des sentiers tortueux, obstrués par de gros quartiers de rocs, et quelquefois coupés par des ravins on se trouve sur le bord d'un maquis très étendu. Le maquis est la patrie des bergers corses et de quiconque s'est brouillé avec la justice. Il faut savoir que le laboureur corse, pour s'épargner la peine de fumer son champ, met le feu à une certaine étendue de bois : tant pis si la flamme se répand plus loin que besoin n'est ; arrive que pourra ; on est sûr d'avoir une bonne récolte en semant sur cette terre fertilisée par les cendres des arbres qu'elle portait. Les épis enlevés, car on laisse la paille, qui donnerait de la peine à recueillir, les racines qui sont restées en terre sans se consumer poussent au printemps suivant, des cépées très épaisses qui, en peu d'années, parviennent à une hauteur de sept ou huit pieds. C'est cette manière de taillis fourré que l'on nomme maquis. Différentes espèces d'arbres et d'arbrisseaux le composent, mêlés et confondus comme il plaît à Dieu. Ce n'est que la hache à la main que l'homme s'y ouvrirait un passage, et l'on voit des maquis si épais et si touffus, que les mouflons eux-mêmes ne peuvent y pénétrer.
            Si vous avez tué un homme, allez dans le maquis de Porto-Vecchio et vous y vivrez en sûreté, avec un bon fusil, de la poudre et des balles ; n'oubliez pas un manteau brun garni d'un capuchon, qui sert de couverture et de matelas. Les bergers vous donnent du lait, du fromage et des châtaignes, et vous n'aurez rien à craindre de la justice ou des parents du mort, si ce n'est quand il vous faudra descendre à la ville quand il vous faudra renouveler vos munitions.
            Mateo Falcone, quand j'étais en Corse en 18.., avait sa maison à une demi-lieue de ce maquis. C'était un homme assez riche pour le pays ; vivant noblement, c'est-à-dire sans rien faire, du produit de ses troupeaux, que des bergers, espèces de nomades, menaient paître çà et là sur les montagnes. Lorsque je le vis deux années après l'évènement que je vais raconter, il me parut âgé de cinquante ans tout au plus. Figurez-vous un homme petit, mais robuste, avec des cheveux crêpus, noirs comme le jais, un nez aquilin, les lèvres minces, les yeux grands et vifs et un teint couleur de revers de botte. Son habileté au tir de fusil passait pour extraordinaire. Par exemple, Mateo n'aurait jamais tiré sur un mouflon avec des chevrotines ; mais à cent vingt pas il l'abattait d'une balle dans la tête ou dans l'épaule, à son choix. La nuit il se servait de ses armes aussi facilement que le jour, et l'on m'a cité de lui ce trait d'adresse qui paraîtra peut-être incroyable à qui n'a pas voyagé en Corse. A quatre-vingts pas, on plaçait une chandelle allumée derrière un transparent de papier large comme une assiette. Il mettait en joue, puis on éteignait la chandelle, et, au bout d'une minute, dans l'obscurité la plus complète, il tirait et perçait le transparent trois fois sur quatre.
            Avec un mérite aussi transcendant Mateo Falcone s'était attiré une grande réputation. On le disait aussi bon ami que dangereux ennemi : d'ailleurs serviable et faisant l'aumône, il vivait en paix avec tout le monde dans le district de Porto-Vecchio. Mais on contait de lui qu'à Corte, où il avait pris femme, il s'était débarrassé fort vigoureusement d'un rival qui passait pour aussi redoutable en guerre qu'en amour : du moins on attribuait à Mateo certain coup de fusil qui surprit son rival comme il était à se raser devant un petit miroir pendu à sa fenêtre. L'affaire assoupie, Mateo se maria. Sa femme Giuseppa lui avait donné d'abord trois filles ( dont il enrageait ), et enfin un fils, qu'il nomma Fortunato : c'était l'espoir de sa famille, l'héritier du nom. Les filles étaient bien mariées : leur père pouvait compter au besoin sur les poignards et les escopettes de ses gendres. Le fils n'avait pas dix ans, mais il annonçait déjà d'heureuses dispositions. luisiades.free.fr
            Un certain jour d'automne, Mateo sortit de bonne heure avec sa femme pour aller visiter un de ses troupeaux dans une clairière du maquis. Le petit Fortunato voulait l'accompagner, mais la clairière était trop loin ; d'ailleurs, il fallait bien que quelqu'un restât pour garder la maison ; le père refusa donc : on verra s'il n'eut pas lieu de s'en repentir.
            Il était absent depuis quelques heures et le petit Fortunato était tranquillement étendu au soleil, regardant les montagnes bleues, et pensant que, le dimanche prochain, il irait dîner à la ville, chez son oncle le caporal, quand il fut soudainement interrompu dans ses méditations par l'explosion d'une arme à feu. Il se leva et se tourna du côté de la plaine d'où partait ce bruit. D'autres coups de fusil se succédèrent, tirés à intervalles inégaux, et toujours de plus en plus rapprochés ; enfin, dans le sentier qui menait de la plaine à la maison de Mateo parut un homme, coiffé d'un bonnet pointu comme en portent les montagnards, barbu,   couvert de haillons, et se traînant avec peine en s'appuyant sur son fusil. Il venait de recevoir un coup de fusil dans la cuisse.                                                                                    
            Cet homme était un bandit, qui étant parti de nuit pour aller chercher de la poudre à la ville, était tombé en route dans une embuscade de voltigeurs corses. Après une vigoureuse défense, il était parvenu à faire sa retraite, vivement poursuivi et tiraillant de rocher en rocher. Mais il avait peu d'avance sur les soldats et sa blessure le mettait hors d'état de gagner le maquis avant d'être rejoint.
            Il s'approcha de Fortunato et lui dit :
            - Tu es le fils de Mateo Falcone ?
            - Oui.
            - Moi, je suis Gianetto Sanpiero. Je suis poursuivi par les collets jaunes. Cache-moi, car je ne puis aller plus loin.
            - Et que dira mon père si je te cache sans sa permission ?
            - Il dira que tu as bien fait.
            - Qui sait ?
            - Cache-moi vite ; ils viennent.
            - Attends que mon père soit revenu.
            - Que j'attendre ? malédiction ! Ils seront ici dans cinq minutes. Allons, cache-moi, ou je te tue.
            Fortunato lui répondit avec le plus grand sang-froid :
            - Ton fusil est déchargé, et il n'y a plus de cartouches dans ta carchera.
            - J'ai mon stylet.
            - Mais courras-tu aussi vite que moi ?
            Il fit un saut, et se mit hors d'atteinte.
            - Tu n'es pas le fils de Mateo Falcone ! Me laisseras-tu donc arrêter devant ta maison ?
            L'enfant parut touché.
            - Que me donneras-tu si je te cache ? dit-il en se rapprochant.
            Le bandit fouilla dans une poche de cuir qui pendait à sa ceinture, et il en tira une pièce de cinq francs, qu'il avait réservée sans doute pour acheter de la poudre. Fortunato sourit à la vue de la pièce d'argent ; il s'en saisit et dit à Gianetto :
 liboutpat2.free.fr                                         - Ne crains rien.
             Aussitôt il fit un grand trou dans un tas de foin placé auprès de la maison. Gianetto s'y blottit, et l'enfant le recouvrit de manière à lui laisser un peu d'air pour respirer, sans qu'il fût possible cependant de soupçonner que ce foin cachât un homme. Il s'avisa, de plus, d'une finesse de sauvage assez ingénieuse. Il alla prendre une chatte et ses petits, et les établit sur le tas de foin pour faire croire qu'il n'avait pas été remué depuis peu. Ensuite, remarquant des traces de sang sur le sentier près de la maison, il les couvrit de poussière avec soin, et cela fait, il se recoucha au soleil avec la plus grande tranquillité.
            Quelques minutes après, six hommes en uniforme brun à collets jaunes, et commandés par un adjudant, étaient devant la porte de Mateo. Cet adjudant était quelque peu parent de Falcone. ( On sait qu'en Corse on suit les degrés de parenté beaucoup plus loin qu'ailleurs ). Il se nommait Tiodoro Gamba : c'était un homme actif, fort redouté des bandits qu'il avait déjà traqué plusieurs.
            - Bonjour, petit cousin, dit-il à Fortunato en l'abordant ; comme te voilà grandi ! As-tu vu passer un homme tout à l'heure ?
            - Oh ! je ne suis pas encore si grand que vous, mon cousin, répondit l'enfant d'un air niais.
            - Cela viendra. Mais n'as-tu pas vu passer un homme, dis-moi ?
            - Si j'ai vu passer un homme ?
            - Oui,, un homme avec un bonnet pointu en velours noir, et une veste brodée de rouge et de jaune ?
            - Un homme avec un bonnet pointu, et une veste brodée de rouge et de jaune ?
            - Oui, réponds vite, ne répète pas mes questions.
            - Ce matin, M. le curé est passé devant notre porte, sur son cheval Piero. Il m'a demandé comment papa se portait, et je lui ai répondu...
            - Ah ! petit drôle, tu fais le malin ! Dis-moi vite par où est passé Gianetto, car c'est lui que nous cherchons ; et, j'en suis certain, il a pris par ce sentier.
             - Qui sait ?
             - Qui sait ? C'est moi qui sais que tu l'as vu.
             - Est-ce qu'on voit les passants quand on dort ?
             - Tu ne dormais pas, vaurien ; les coups de fusil t'ont réveillé.
             - Vous croyez donc, mon cousin, que vos fusils font tant de bruit ? L'escopette de mon père en fait bien davantage.
             - Que le diable te confonde, maudit garnement ! Je suis bien sûr que tu as vu le Gianetto. Peut-être même l'as-tu caché. Allons, camarades, entrez dans cette maison, et voyez si notre homme n'y est pas. Il n'allait plus que d'une patte, et il a trop de bon sens, le coquin, pour avoir cherché à gagner le maquis en clopinant. D'ailleurs, les traces de sang s'arrêtent ici.
            - Et que dira papa ? demanda Fortunato en ricanant ;  que dira-t-il s'il sait qu'on est entré dans sa maison pendant qu'il était sorti ?
            - Vaurien ! dit l'adjudant Gamba en le prenant par l'oreille, sais-tu qu'il ne tient qu'à moi de te faire changer de note ? Peut-être qu'en te donnant une vingtaine de coups de plat de sabre tu parleras enfin.
            Et Fortunato ricanait toujours.
            - Mon père est Mateo Falcone ! dit-il avec emphase.
            - Sais-tu bien, petit drôle, que je puis t'emmener à Corte ou à Bastia. Je te ferai coucher dans un cachot, sur la paille, les fers aux pieds, et je te ferai guillotiner si tu ne dis pas où est Gianetto Sanpiero.
            L'enfant éclata de rire à cette ridicule menace. Il répéta :                    
            - Mon père est Mateo Falcone !                                                      monet bottes de foin
            - Adjudant, dit tout bas un des voltigeurs, ne nous brouillons pas avec Mateo.
            Gamba paraissait évidemment embarrassé. Il causait à voix basse avec ses soldats, qui avaient déjà visité toute la maison. Ce n'était pas une opération fort longue, car la cabane d'un Corse ne consiste qu'en une seule pièce carrée. L'ameublement se compose d'une table, de bancs, de coffres et d'ustensiles de chasse ou de ménage. Cependant le petit Fortunato caressait sa chatte, et semblait jouir malignement de la confusion des voltigeurs et de son cousin.
            Un soldat s'approche du tas de foin. Il vit la chatte, et donna un coup de baïonnette dans le foin avec négligence, et haussant les épaules, comme s'il sentait que sa précaution était ridicule. Rien ne remua ; et le visage de l'enfant ne trahit pas la plus légère émotion.
            L'adjudant et sa troupe se donnaient au diable ; déjà ils regardaient sérieusement du côté de la plaine, comme disposés à s'en retourner par où ils étaient venus, quand leur chef convaincu que les menaces ne produiraient aucune impression sur le fils de Falcone, voulut faire un dernier effort et tenter le pouvoir des caresses et des présents.
            - Petit cousin, dit-il, tu me parais un gaillard bien éveillé ! Tu iras loin. Mais tu joues un vilain jeu avec moi ; et, si je ne craignais de faire de la peine à mon cousin Mateo, le diable m'emporte ! je t'emmènerais avec moi.
            - Bah !
            - Mais, quand mon cousin sera revenu, je lui conterai l'affaire, et, pour ta peine d'avoir menti, il te donnera le fouet jusqu'au sang.
             - Savoir ?
             - Tu verras... Mais tiens... sois brave garçon, et je te donnerai quelque chose.
             - Moi, mon cousin, je vous donnerai un avis : c'est que, si vous tardez davantage, le Gianetto sera dans le maquis, et alors il faudra plus d'un luron comme vous pour aller l'y chercher.
             L'adjudant tira de sa poche une montre d'argent qui valait bien dix écus ; et, remarquant que les yeux du petit Fortunato étincelaient en la regardant, il lui dit en tenant la montre suspendue au bout de sa chaîne d'acier :
            - Fripon ! tu voudrais bien avoir une montre comme celle-ci suspendue à ton col, et tu te promènerais dans les rues de Porto-Vecchio, fier comme un paon ; et les gens te demanderaient : " Quelle heure est-il ? " et tu leur dirais : " Regarder à ma montre ".
            - Quand je serai grand, mon oncle le caporal me donnera une montre.
            - Oui ; mais le fils de ton oncle en a déjà une... pas aussi belle que celle-ci, à la vérité... Cependant il est plus jeune que toi.
            L'enfant soupira.
            - Eh bien, la veux-tu cette montre, petit cousin ?
            Fortunato, lorgnant la montre du coin de l'oeil, ressemblait à un chat à qui l'on présente un poulet tout entier. Et comme il sent qu'on se moque de lui, il n'ose y porter la griffe, et de temps en temps il détourne les yeux pour ne pas s'exposer à succomber à la tentation ; mais il se lèche les babines à tout moment, il a l'air de dire à son maître : " Que votre plaisanterie est cruelle ! "
            Cependant l'adjudant Gamba semblait de bonne foi en présentant sa montre. Fortunato n'avança pas la main ; mais il lui dit avec un sourire amer :
            - Pourquoi vous moquez-vous de moi ?
            - Par Dieu ! je ne moque pas. Dis-moi seulement où est Gianetto, et cette montre est à toi.
            Fortunato laissa échapper un sourire d'incrédulité et, fixant ses yeux noirs sur ceux de l'adjudant, il s'efforçait d'y lire la foi qu'il devait avoir en ses paroles.
            - Que je perde mon épaulette, s'écria l'adjudant, si je ne te donne pas la montre à cette condition !      lamomequatsous.canalblog.com                                                          
                                                      Les camarades sont témoins, et je ne puis m'en dédire.
            En parlant ainsi, il approchait toujours la montre, tant qu'elle touchait presque la joue pâle de l'enfant. Celui-ci montrait bien sur sa figure le combat que se livraient en son âme la convoitise et le respect dû à l'hospitalité. Sa poitrine nue se soulevait avec force, et il semblait près d'étouffer. Cependant la montre oscillait, tournait, et quelquefois lui heurtait le bout du nez. Enfin, peu à peu, sa main droite s'éleva vers la montre : le bout de ses doigts la toucha ; et elle pesait tout entière dans sa main sans que l'adjudant lâchât pourtant le bout de la chaîne... Le cadran était azuré... la boîte nouvellement fourbie... au soleil, elle paraissait toute de feu... la tentation était forte.
            Fortunato éleva aussi sa main gauche, et indiqua du pouce, par-dessus son épaule, le tas de foin auquel il était adossé. L'adjudant le comprit aussitôt. Il abandonna l'extrémité de la chaîne ; Fortunato se sentit seul possesseur de la montre. Il se leva avec l'agilité d'un daim , et s'éloigna de dix pas du tas de foin, que les voltigeurs se mirent aussitôt à culbuter.
            On ne tarda pas à voir le foin s'agiter ; et un homme sanglant, le poignard à la main, en sortit ; mais, comme il essayait de se lever en pied, sa blessure refroidie ne lui permit plus de se tenir debout. Il tomba. L'adjudant se jeta sur lui et lui arracha son stylet. Aussitôt on le garrotta fermement malgré sa résistance.
            Gianetto, couché par terre et lié comme un fagot, tourna la tête vers Fortunat qui s'était rapproché.
            - Fils de... ! lui dit-il avec plus de mépris que de colère.
            L'enfant lui jeta la pièce d'argent qu'il en avait reçue, sentant qu'il avait cessé de la mériter ; mais le proscrit n'eut pas l'air de faire attention à ce mouvement. Il dit avec beaucoup de sang-froid à l'adjudant :
            - Mon cher Gamba, je ne puis marcher ; vous allez être obligé de me porter à la ville.
            - Tu courrais tout à l'heure plus vite qu'un chevreuil, repartit le cruel vainqueur : mais sois tranquille, je suis si content de te tenir, que je te porterais une lieue sur mon dos sans être fatigué. Au reste, mon camarade, nous allons faire une litière avec des branches et ta capote ; et à la ferme de Crespoli nous trouverons des chevaux.
            - Bien, dit le prisonnier, vous mettrez aussi un peu de paille sur votre litière, pour que je sois plus commodément.
            Pendant que les voltigeurs s'occupaient, les uns à faire une espèce de brancard avec des branches de châtaignier, les autres à panser la blessure de Gianetto, Mateo Falcone et sa femme parurent tout d'un coup au détour d'un sentier qui conduisait au maquis. La femme s'avançait courbée péniblement sous le poids d'un énorme sac de châtaignes, tandis que son mari se prélassait, ne portant qu'un fusil à la main et un autre en bandoulière ; car il est indigne d'un homme de porter d'autre fardeau que ses armes.
            A la vue des soldats, la première pensée de Mateo fut qu'ils venaient pour l'arrêter. Mais pourquoi cette idée ? Mateo avait-il donc quelques démêlés avec la justice ? Non. Il jouissait d'une bonne réputation. C'était comme on dit : " Un particulier bien famé " ; mais il était Corse et montagnard, et il y a peu de Corses montagnards quia, en scrutant bien leur mémoire, n'y trouvent quelque peccadille, telle que coups de fusil, coups de stylet et autres bagatelles. Mateo, plus qu'un autre, avait la conscience nette ; car depuis plus de dix ans il n'avait dirigé son fusil contre un homme ; mais toutefois il était prudent, et il se mit en posture de faire une belle défense, s'il en était besoin.                                                        
            - Femme, dit-il à Giuseppa, mets bas ton sac et tiens-oi prête.           ethan.unblog.fr
            Elle obéit sur-le-champ. Il lui donna le fusil qu'il avait en bandoulière et qui aurait pu le gêner. Il arma celui qu'il avait à la main, et il s'avança lentement vers sa maison, longeant les arbres qui bordaient le chemin, et prêt, à la moindre démonstration hostile, à se jeter derrière le plus gros tronc, d'où il aurait pu faire feu à couvert. Sa femme marchait sur ses talons, tenant son fusil de rechange et sa giberne. L'emploi d'une bonne ménagère, en cas de combat, est de charger les armes de son mari.
            D'un autre côté, l'adjudant était fort en peine en voyant Mateo s'avancer ainsi, à pas comptés, le fusil en avant et le doigt sur la détente.
            " Si par hasard, pensa-t-il, Mateo se trouvait parent de Gianetto, ou s'il était son ami, et qu'il voulût le défendre, les bourres de ses deux fusils arriveraient à deux d'entre nous, aussi sûr qu'une lettre à la poste, et s'il me visait, nonobstant la parenté !... "
            Dans cette perplexité, il prit un parti fort courageux, ce fut de s'avancer seul vers Mateo pour lui conter l'affaire, en l'abordant comme une vieille connaissance ; mais le court intervalle qui le séparait de Mateo lui parut terriblement long.
            - Holà ! eh ! mon vieux camarade, criait-il, comment cela va-t-il, mon brave ? C'est moi, je suis Gamba, ton cousin.
            Mateo, sans répondre un mot, s'était arrêté, et, à mesure que l'autre parlait, il relevait doucement le canon de son fusil, de sorte qu'il était dirigé vers le ciel au moment où l'adjudant le joignit.
            - Bonjour, frère, dit l'adjudant en lui tendant la main. Il y a bien longtemps que je ne t'ai vu.
            - Bonjour, frère !
            - J'étais venu pour te dire bonjour en passant, et à ma cousine Pepa. Nous avons fait une longue traite aujourd'hui ; mais il ne faut pas plaindre notre fatigue, car nous avons fait une fameuse prise. Nous venons d'empoigner Gianetto Sanpiero.
             - Dieu soit loué ! s'écria Giuseppa. Il nous a volé une chèvre laitière la semaine passée.
             Ces mots réjouirent Gamba.
             - Pauvre diable ! dit Mateo, il avait faim.
             - Le drôle s'est défendu comme un lion, poursuivit l'adjudant un peu mortifié ; il m'a tué un de mes voltigeurs, et, non content de cela, il a cassé un bras au caporal Chardon ; mais il n'y a pas grand mal, ce n'était qu'un Français... Ensuite, il s'était si bien caché, que le diable ne l'aurait pu découvrir. Sans mon petit cousin Fortunato, je ne l'aurais jamais pu trouver.
            - Fortunato ! s'écria Mateo.
            - Fortunato ! s'écria Giuseppa.
            - Oui, le Gianetto s'était caché sous le tas de foin là-bas ; mais mon petit cousin m'a montré la malice. Aussi je le dirai à son oncle le caporal, afin qu'il lui envoie un beau cadeau pour sa peine. Et son nom et le tien seront dans le rapport que j'enverrai à M. l'avocat général.
            - Malédiction ! dit tout bas Mateo.
            Ils avaient rejoint le détachement. Gianetto était déjà couché sur la litière et prêt à partir. Quand il vit Mateo en la compagnie de Gamba, il sourit d'un sourire étrange ; puis, se tournant vers la porte de la maison, il cracha sur le seuil en disant :
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            Il n'y avait qu'un homme décidé à mourir qui eût osé prononcer le mot de traître en l'appliquant à Falcone. Un bon coup de stylet, qui n'aurait pas eu besoin d'être répété, aurait immédiatement payé l'insulte. Cependant Mateo ne fit pas d'autre geste que celui de porter sa main à son front comme un homme accablé.
            Fortunato était entré dans la maison en voyant arriver son père. Il reparut bientôt avec une jatte qu'il présenta les yeux baissés à Gianetto.
            - Loin de moi ! lui cria le proscrit d'une voix foudroyante.
            Puis, se tournant vers un des                                                                   - Camarade, donnez-moi à boire, dit-il.
            Le soldat remit sa gourde entre ses mains, et le bandit but l'eau que lui donnait un homme avec lequel il venait d'échanger des coups de fusil. Ensuite il demanda qu'on lui attachât les mains de manière qu'il les eût croisées sur sa poitrine, au lieu de les avoir liées derrière le dos.
            - J'aime, disait-il, à être couché à mon aise.
            On s'empressa de le satisfaire ; puis l'adjudant donna le signal du départ, dit adieu à Mateo, qui ne lui répondit pas, et descendit au pas accéléré vers la plaine.
            Il se passa près de dix minutes avant que Mateo ouvrit la bouche. L'enfant regardait d'un oeil inquiet tantôt sa mère et tantôt son père, qui, s'appuyant sur son fusil, le considérait avec une expression de colère concentrée.
            - Tu commences bien ! dit enfin Mateo d'une voix calme, mais effrayante pour qui connaissait l'homme.
            - Mon père ! s'écria l'enfant en s'avançant les larmes aux yeux comme pour se jeter à ses genoux.
            Mais Mateo lui cria :
            - Arrière de moi !
            Et l'enfant s'arrêta et sanglota, immobile, à quelques pas de son père.
            Giuseppa s'approcha. Elle venait d'apercevoir la chaîne de la montre, dont un bout sortait de la chemise de Fortunato.
            - Qui t'a donné cette montre ? demanda-t-elle d'un air sévère.
            - Mon cousin l'adjudant.
            Falcone saisit la montre, et, la jetant avec force contre une pierre, il la mit en mille pièces.
            - Femme, dit-il, cet enfant est-il de moi ?
            Les joues brunes de Giuseppa devinrent d'un rouge de brique.
            - Que dis-tu, Mateo ? Et sais-tu bien à qui tu parles ?
            - Eh bien, cet enfant est le premier de sa race qui ait fait une trahison.
            Les sanglots et les hoquets de Fortunato redoublèrent et Falcone tenait ses yeux de lynx toujours attachés sur lui. Enfin il frappa la terre de la crosse de son fusil, puis le jeta sur son épaule et reprit le chemin du maquis en criant à Fortunato de le suivre. L'enfant obéit.
            Giuseppa courut après Mateo et lui saisit le bras.
            - C'est ton fils, lui dit-elle d'une voix tremblante en attachant ses yeux noirs sur ceux de son mari, comme pour lire ce qui se passait dans son âme.
            - Laisse-moi, répondit Mateo : je suis son père.
            Giuseppa embrassa son fils et entra en pleurant dans sa cabane. Elle se jeta à genoux devant une image de la Vierge et pria avec ferveur. Cependant Falcone marcha quelque deux cents pas dans le sentier et ne s'arrêta que dans un petit ravin où il descendit. Il sonda la terre avec la crosse de son fusil et la trouva molle et facile à creuser. L'endroit lui parut convenable pour son dessein.
            - Fortunato, va auprès de cette grosse pierre.
            L'enfant fit ce qu'il lui commandait, puis il s'agenouilla.
            - Dis tes prières.
            - Mon père, mon père, ne me tuez pas.
            - Dis tes prières ! répéta Mateo d'une voix terrible.
            L'enfant, tout en balbutiant et en sanglotant, récita le Pater et le Credo. Le père d'une voix forte, répondit Amen ! à la fin de chaque prière.
            - Sont-ce là toutes les prières que tu sais ?
            - Mon père, je sais encore l'Ave Maria et la litanie que ma tante m'a apprise.
            - Elle est bien longue, n'importe.
            L'enfant acheva la litanie d'une voix éteinte.                          
            - As-tu fini ?
            - Oh ! mon père, grâce ! pardonnez-moi ! je ne le ferai plus ! Je prierai tant mon cousin le caporal, qu'on fera grâce à Gianetto !
            Il parlait encore ; Mateo avait armé son fusil et le couchait en joue en lui disant :
            - Que Dieu te pardonne !
            L'enfant fit un effort désespéré pour se relever et embrasser les genoux de son père ; mais il n'en eut pas le temps. Mateo fit feu, et Fortunato tomba raide mort.
            Sans jeter un coup d'oeil sur le cadavre, Mateo reprit le chemin de sa maison pour aller chercher une bêche afin d'enterrer son fils. Il avait fait à peine quelques pas qu'il rencontra Giuseppa, qui accourrait alarmée du coup de feu.
            - Qu'as-tu fait ? s'écria-t-elle.
            - Justice.
            - Où est-il ?
            - Dans le ravin. Je vais l'enterrer. Il est mort en chrétien ; je lui ferai chanter une messe. Qu'on dise à mon gendre Tiodoro Bianchi de venir demeurer avec nous.


                                                                                               Mérimée
                                        première publication in La Revue de Paris le 3 mai 1829