samedi 28 juin 2014

Le crime de Lord Arthur Savile Oscar Wilde suite 3 fin ( nouvelle Grande Bretagne )



                                           Le crime de 
                                                                Lord Arthur Savile
                                                                                                    ( suite 3 fin )
            Mr Merton se montra fort marri du second ajournement du mariage et Lady Julia qui avait déjà commandé sa robe pour la cérémonie fit tout ce qui était en son pouvoir pour amener Sybil à rompre les fiançailles. Mais Sybil avait beau adorer sa mère, elle avait remis sa vie entre les mains de Lord Arthur. Rien de ce que put lui dire Lady Julia ne fut en mesure d'ébranler sa foi. Quant à Lord Arthur il lui fallut des jours pour surmonter sa terrible déconvenue et pendant quelque temps ses nerfs le trahirent complètement. Son excellent bon sens reprit bientôt ses droits, et son esprit pratique et sain ne tarda pas à lui indiquer la voix à suivre. Le poison ayant lamentablement échoué, la dynamite ou tout autre explosif devenait d'évidence le moyen le plus approprié.
            Aussi passa-t-il de nouveau en revue la liste de ses amis et parents. Après un examen attentif il résolut de faire sauter son oncle, le doyen de Chichester, homme de vaste culture et de grand savoir, doyen qui nourrissait une grande passion pour les horloges. Il possédait une splendide collection d'engins à mesurer le temps depuis le XVè siècle jusqu'à l'époque actuelle, aussi Lord Arthur pensa-t-il que la marotte du bon doyen lui offrait une excellente occasion de mettre son plan à exécution. Bien sûr c'était une tout autre affaire que de trouver où se procurer un engin explosif. L'annuaire téléphonique de Londres ne donnait aucun renseignement sur le sujet et il avait le sentiment qu'il ne servirait pas à grand chose que de s'en enquérir auprès de Scotland Yard, car on paraissait tout ignorer des allées et venues de la bande des dynamiteurs jusqu'à ce qu'une explosion ait eu lier, et même alors on n'en savait guère plus.
            Il songea alors à son ami Rouvaloff, jeune russe de tendance ultra-révolutionnaire rencontré chez
 Lady Windermer pendant l'hiver. Le comte Rouvaloff était censé écrire une vie de Pierre le Grand et être venu en Angleterre afin d'étudier les documents relatifs au séjour que le tsar avait effectué dans ce pays, comme charpentier naval, mais on soupçonnait généralement qu'il s'agissait d'un agent nihiliste, et il ne faisait pas de doute que l'ambassade de Russie ne voyait pas d'un bon oeil sa présence à Londres. Lord Arthur eut le sentiment que c'était exactement l'homme qu'il lui fallait, et un matin se fit conduire à Bloomsbury où habitait son ami, pour lui demander aide et conseil.
            - Ainsi vous vous mettez sérieusement à la politique, dit le comte Rouvaloff lorsque Arthur lui exposa l'objet de sa mission.
            Mais Lord Arthur qui avait en horreur toute forme de forfanterie se sentit contraint de lui avouer qu'il n'éprouvait pas le moindre intérêt pour les problèmes sociaux et n'avait besoin de l'engin explosif que pour une affaire strictement familiale dans laquelle il était seul impliqué.
            Le comte Rouvaloff le considéra quelques instants avec stupéfaction puis, voyant qu'il était tout à fait sérieux, écrivit une adresse sur un morceau de papier qu'il parapha et lui tendit par-dessus la table.
            - Scotland Yard donnerait gros pour connaître son adresse, cher.
            - Ils ne l'auront pas, s'écria Lord Arthur en riant et, après avoir serré la main du jeune Russe, il descendit l'escalier quatre à quatre, examina le papier et demanda au cocher de le conduire à Soho Square.
            Là il le congédia et descendit à pied Greek Street jusqu'à un lieu appelé Bayle's Court. Il se passa sous l'arche et se retrouva dans une étrange impasse qui semblait occupée par une blanchisserie française, car entre les maisons s'étendait tout en réseau des cordes sur lesquelles des pièces de linge blanc flottaient dans l'air du matin. Il avança jusqu'au fond et frappa à une porte de petite maison verte. Au bout d'un moment alors que des grappes confuses de visages inquisiteurs obstruaient toutes les fenêtres sur la cour, la porte fut ouverte par un étranger d'allure peu engageante qui, en fort mauvais anglais lui demanda ce qu'il désirait. Lord Arthur lui tendit le papier que lui avait confié le comte Rouvaloff. En le voyant l'homme s'inclina et invita Lord Arthur à entrer dans un petit salon des plus sordides qui donnait sur la façade au rez-de-chaussée. Quelques instants plus tard Herr Winckelkopf, comme on l'appelait en Angleterre, fit irruption dans la pièce. Autour du cou il avait une serviette couverte de taches de vin et dans la main gauche une fourchette.
            - Le comte Rouvaloff m'a donné un mot d'introduction pour vous, dit Lord Arthur en s'inclinant, et je désire m'entretenir brièvement avec vous d'une affaire. Je m'appelle Smith, Mr Robert Smith, et je souhaite que vous me procuriez une horloge explosive.                                                            unetelle.eklablog.com
            - Ravi de vous rencontrer Lord Arthur, répondit en riant le jovial petit Allemand. Ne prenez pas cet air alarmé. Je suis obligé de connaître tout le monde, et puis je me souviens de vous avoir vu un soir chez Lady Windermer. J'espère que Sa Seigneurie se porte bien. Puis-je vous prier de vous asseoir auprès de moi pendant que j'achève de déjeuner ? Il y a un excellent pâté et mes amis ont la gentillesse de me dire que mon vin du Rhin est meilleur que tous ceux de l'ambassade d'Allemagne.
            Et avant que Lord Arthur fut revenu de sa surprise d'avoir été reconnu  il se trouva assis dans l'arrière-salle savourant le plus délicieux des marcöbrunner dans un verre à vin du Rhin jaune pâle marqué au chiffre de l'Empereur et causant le plus amicalement du monde avec le célèbre conspirateur.
            - Les horloges explosives, dit Herr Winckelkopf ne font pas de très bons articles d'exportation. Même si elles passent le poste de douane le service ferroviaire est tellement irrégulier qu'elles explosent généralement avant d'avoir atteint leur destination. En revanche si vous désirez en acquérir une pour un usage domestique je peux vous fournir un article excellent et vous garantir que vous serez satisfait du résultat.. Puis-je demander à qui vous le destinez ? Si c'est à la police ou à quiconque est lié à Scotland Yard je crains de ne rien pouvoir pour vous. Les détectives anglais sont vraiment nos meilleurs amis, et j'ai toujours trouvé qu'en comptant sur leur stupidité on pouvait faire exactement ce que nous voulions. Je ne pourrais en sacrifier aucun.
            - Je vous assure, répondit Lord Savile, que cette affaire ne concerne en rien la police. L'horloge est destinée au doyen de Chichester.
            - Dieu du Ciel ! J'étais loin de penser que vous nourrissiez de si fortes convictions religieuses. Bien peu de jeunes gens le font aujourd'hui.
            - Je crains que vous ne me surestimiez, Herr Winckelkopf, dit Lord en rougissant. En réalité je n'entends rien à la théologie.
            - Il s'agit donc d'une affaire purement privée.
            - Purement privée...
            Herr Winckelkopf haussa les épaules et quitta la pièce pour revenir quelques minutes plus tard avec une capsule de dynamite de la taille d'un penny et une jolie petite horloge française que surmontait une chrysocale représentant la Liberté foulant aux pieds le Despotisme.
            Le visage de Lord Arthur s'éclaira lorsqu'il la vit.
            - C'est exactement ce que je souhaite, s'écria-t-il, et maintenant dîtes-moi comment la déclencher.
            - Ah ! C'est mon secret, répondit Herr Winckelkopf en contemplant son invention avec une fierté bien compréhensible. Dites-moi seulement quand vous désirez qu'elle explose, et je réglerai le mécanisme sur le moment voulu.
            - Eh bien nous sommes aujourd'hui mardi et si vous pouviez l'envoyer sans délai...
            - C'est impossible. J'ai un travail des plus importants à terminer pour quelques amis de Moscou. Mais je pourrais l'envoyer demain.
            - Oh, ce sera bien suffisant, dit poliment Lord Arthur, pourvu que l'horloge soit livrée demain soir ou jeudi matin. Quant à l'explosion, disons vendredi à midi précis. Le doyen est toujours chez lui à cette heure.
            - Vendredi à midi, répéta Herr Winckelkopf qui prit note de la chose dans un grand registre posé sur un secrétaire près de la cheminée.
            - Et maintenant, dit Lord Artnur en quittant son siège, veuillez m'indiquer de quelle somme je vous suis redevable.
            - Il s'agit d'une si mince affaire Lord Arthur que je ne me souviens pas de faire payer des honoraires. La dynamite coûte sept shillings six pence, l'horloge trois livres dix et le transport cinq shillings. Trop heureux d'obliger un ami du comte Rouvaloff.
            - Mais votre dérangement Herr Winckelkopf...
            - Oh ce n'est rien ! C'est un plaisir pour moi, je ne travaille pas pour l'argent. Je vis tout entier pour mon art.
            Lord Arthur posa sur la table quatre livres deux shillings et six pence, remercia le petit Allemand pour son amabilité et, après avoir décliné une invitation à rencontrer quelques anarchistes lors d'une collation le samedi suivant, il quitta la maison et gagna Hyde Park.
            Pendant les deux jours qui suivirent il fut dans un état de grande excitation et le vendredi à midi il se fit conduire à Buckingham pour y attendre les nouvelles. Tout l'après-midi l'imperturbable portier afficha force télégrammes provenant de divers coins du pays : résultats de courses de chevaux, verdicts de procès en divorce, état de la température etc...; tandis que sur la bande cliquetante de l'agence télégraphique s'inscrivaient les détails assommants d'une séance de nuit à la Chambre des Communes et d'une petite panique boursière. A 4 heures arrivèrent les journaux du soir et Lord Arthur disparut dans la bibliothèque avec le Pall Mall, le Saint James, le Globe et l'Écho à l'immense indignation du colonel Goodchild, celui-ci désirait lire le compte rendu d'un discours qu'il avait prononcé le matin même à la mairie de Londres au sujet de la mission sud-africaine et de l'avantage qu'on tirerait de la présence d'évêques noirs dans chaque province et,pour une raison quelconque, il avait un fort préjugé contre l'Evening News. Cependant aucun des journaux ne contenait la plus petite allusion à Chichester, et Lord Arthur eut l'impression que l'attentat avait échoué. Ce fut un coup terrible et en resta ébranlé un moment. Herr Winckelkopf à qui il rendit visite dès le lendemain se confondit en excuses emberlificotées et lui proposa de lui fournir une nouvelle horloge gratis ou à prix coûtant une caisse de bombes à la nitroglycérine. Mais Lord Arthur ne croyait plus aux explosifs, Herr Winckelkopf reconnut lui-même que tout était tellement frelaté de nos jours que la dynamite elle-même se trouvait rarement à l'état pur. S'il admettait que quelque chose avait dû clocher dans le mécanisme le petit Allemand n'avait cependant pas perdu tout espoir de voir l'horloge se déclencher. Il cita le cas d'un baromètre qu'il avait un jour envoyé au gouverneur d' Odessa et qui, bien que réglé pour exploser au bout de dix jours s'était déclenché trois mois plus tard. Il n'avait alors réussi qu'à pulvériser une femme de chambre le gouverneur ayant quitté la ville quinze jours plus tôt. Mais enfin cela montrait que la dynamite contrôlée par la mécanique restait un agent de destruction puissant, quoique manquant de ponctualité. Lord Arthur tira quelque réconfort de cette réflexion, mais une fois encore il était destiné à être déçu. Deux jours plus tard alors qu'il montait l'escalier la duchesse l'appela dans son boudoir pour lui montrer une lettre qu'elle venait de recevoir du doyenné.
            - Jane écrit des lettres charmantes, dit la duchesse. Il faut absolument que vous lisiez la dernière. Elle vaut largement les romans que Mudie nous envoie.
            Lord Arthur lui arracha la lettre des mains. Voici quelle en était la teneur :
       
                                                                            Le Doyenné, Chichester le 27 mai

            Ma bien chère tante,
            Soyez vivement remerciée pour la flanelle pour la Dorcas Society, merci aussi pour le guingan. Oui je partage entièrement votre point de vue. Il est absurde de leur part de vouloir porter de jolies choses. Mais ils sont tous d'opinion si radicale et irréligieuse de nos jours qu'il est difficile de leur faire comprendre qu'ils ne devraient pas essayer de s'habiller comme les classes supérieures. Je me demande où tout cela nous mènera. Comme papa le dit souvent dans ses sermons : nous vivons une époque d'incrédulité.
            Nous nous sommes bien divertis grâce à une horloge qu'un admirateur inconnu a envoyé à papa jeudi dernier. Elle est arrivée de Londres dans une boîte en bois, franco de port. Et papa a l'impression qu'elle a dû être envoyée par un lecteur de son admirable sermon : " La licence est-elle la liberté ? " En effet cette horloge était surmontée d'une figure de femme coiffée de ce que papa a appelé le bonnet de la Liberté. Je n'ai pas trouvé cette coiffure très seyante quant à moi, mais papa a dit qu'elle était historique, je suppose donc que tout est en ordre. Parker l'a déballée et papa l'a installée sur le manteau de la cheminée dans la bibliothèque. C'est là que nous étions rassemblés vendredi matin lorsque, au moment même où la pendule a sonné les douze coups de midi, nous avons entendu un bruit de tourbillon, un petit nuage de fumée s'est échappé du piédestal dont la déesse de la Liberté s'est détachée pour se casser le nez en tombant sur le pare-feu ! Maria était aux cent coups mais tout cela était si ridicule que James et moi avons été pris de fou rire. Papa aussi s'est bien amusé. Quand nous avons examiné le cadeau nous nous sommes aperçus que c'est une sorte de réveil qu'on peut régler sur une heure précise et faire exploser chaque fois qu'on le veut en déposant de la poudre avec une amorce sous un petit marteau. Papa a dit qu'on ne pouvait pas la laisser dans la bibliothèque à cause du bruit. Reggie l'a donc emportée dans la salle d'études et passe ses journées à provoquer de petites explosions. Croyez-vous qu'Arthur serait heureux d'en recevoir une comme cadeau de mariage ? J'imagine qu'elles sont la coqueluche de Londres. D'après papa elles feront sans doute beaucoup de bien en montrant que la Liberté ne peut durer et est destinée à s'écrouler. Il dit que la Liberté a été inventée pendant la Révolutions Française. Quelle horreur ! 
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            Il faut maintenant que j'aille à Dorcas où je leur lirai votre lettre si pleine d'enseignement. Comme vous voyez juste ma chère tante. Le rang qu'ils occupent dans la société les oblige à porter des vêtements peu seyants. Je dois avouer ne pas comprendre leur obsession du vêtement quand il existe tant de choses plus importantes en ce monde et dans l'autre. Je suis ravie que votre popeline à fleurs ait connu pareil succès et que votre dentelle n'ait pas été déchirée. Mercredi pour rendre visite à l'évêque je porterai la robe de satin jaune que vous avez eu la bonté de me donnée et je crois qu'elle aura belle allure. Ajouteriez-vous des rubans ? Jennings me dit que tout le monde en porte 
maintenant et que le jupon doit être tuyauté. Reggie vient de procéder à une nouvelle explosion et papa a décrété que la pendule serait reléguée dans l'écurie. Je crois que papa ne l'aime plus comme beaucoup, même s'il est flatté qu'on ait eu l'idée de lui envoyer un jouet aussi charmant et aussi ingénieux. Cela montre que les gens lisent ses sermons et en tirent profit.
            Papa vous envoie ses affections auxquelles James, Reggie et Maria joignent les leurs et dans l'espoir que la goutte de l'oncle Cecil va mieux, je vous prie de me croire, ma chère tante, votre nièce toujours tendrement dévouée.          

                                                                                                 Jane Percy
P.S. N'oubliez pas de me répondre à propos de mes rubans. Jennings insiste pour dire qu'ils sont à la mode.

            L'air de gravité et de désolation qu'avait Lord Arthur en lisant cette lettre était tel que la duchesse éclata de rire.
           - Mon cher Arthur, s'écria-t-elle, c'est bien la dernière fois que je vous montre une lettre de jeune  fille ! Mais que vais-je lui répondre à propos de l'horloge ? L'invention me paraît excellente et quant à moi je serais enchantée d'en posséder une.
            - Je n'en suis pas fou, répondit Lord Arthur en souriant tristement.
            Après avoir embrassé sa mère il sortit de la pièce.
            Remonté chez lui il se jeta sur un canapé les yeux remplis de larmes. Il avait fait de son mieux pour commettre ce meurtre, mais il avait échoué en deux occasions, sans qu'il y eut de sa faute. Il s'était efforcé d'accomplir son devoir, mais le Destin lui-même paraissait l'avoir trahi. Il se sentait oppressé par la stérilité des bonnes intentions et la futilité d'une conduite honorable. Peut-être vaudrait-il mieux rompre complètement le mariage. Sybil en souffrirait, c'était une affaire entendue, mais elle était d'une si noble nature que la souffrance ne saurait véritablement l'altérer. Quant à lui, quelle importance ! Il y a toujours une guerre où un homme peut mourir, une cause pour laquelle un homme peut donner sa vie, et puisque cette vie ne lui procurait plus de plaisir, la mort ne l'effrayait en rien. Que le Destin s'accomplisse ! Il ne lui prêterait plus main-forte.
            A 7 heures et demie il s'habilla et descendit au club. Surbiton s'y trouvait avec un groupe de jeunes gens, et il ne put éviter de dîner avec eux. Ni leurs vaines conversations triviales, ni leurs vaines plaisanteries ne l'intéressaient et, le café à peine servi, qu'il prétexta un rendez-vous et s'éclipsa. Lorsqu'il sortit du club le portier lui tendit une lettre. Elle était de Herr Winckelkopf qui le priait de passer le voir le lendemain soir afin d'examiner un parapluie explosif qui éclatait dès qu'on l'ouvrait. C'était le dernier cri des inventions en provenance directe de Genève. Lord Arthur déchira la lettre en petits morceaux. Il avait résolu de ne plus se livrer à aucune expérience. Puis il erra jusqu'aux quais de la Tamise et resta assis plusieurs heures au bord de l'eau. La lune qui lançait des regards furtifs à travers la crinière fauve des nuages semblait un oeil de lion, et pareilles à de la poudre d'or répandue sur un dôme pourpre, d'innombrables étoiles ponctuaient la voûte creuse. De temps à autre une péniche s'élançait dans les flots troubles puis, portée par la marée, s'éloignait. Les feux du chemin de fer passaient du vert au rouge chaque fois que les trains traversaient le pont en hurlant. Au bout d'un moment, minuit sonna lourdement au beffroi de Westminster et chaque coup de la cloche sonore semblait ébranler la nuit. Les feux du chemin de fer finirent par s'éteindre et une lanterne solitaire continua de luire, telle un énorme rubis sur un mât géant, et la rumeur de la ville s'apaisa.
            A 2 heures il se leva et déambula jusqu'à Blackfriars.
            Comme tout paraissait irréel ! On se serait cru dans un rêve étrange. Les maisons de l'autre côté de la rivière semblaient bâties en matériaux obscurs. L'argent et l'ombre semblaient avoir remodelé le monde. L'énorme dôme de St Paul était suspendu comme une bulle dans le ciel couleur bistre.
            En arrivant près de l'aiguille de Cléopâtre il vit un homme penché au-dessus du parapet et, comme il se rapprochait davantage, l'homme leva les yeux, la lumière éclaira son visage.
            C'était Mr Podgers, le chiromancien ! Comment ne pas reconnaître le visage gras et flasque, les lunettes à monture dorée, le sourire maladif et doucereux, la bouche sensuelle.
            Lord Arthur s'arrêta. Une brillante idée l'avait traversé et, tout doucement, il rejoignit Mr Podgers.
            En un tournemain il l'attrapa par les jambes et le précipita dans la Tamise.
            On entendit un juron grossier, un " plouf  ", et tout redevint calme. Lord Arthur regarda anxieusement par-dessus le parapet, mais n'aperçut rien que le haut-de-forme du chiromancien qui pirouettait au milieu d'un tourbillon éclairé par la lune.
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            Le chapeau finit par disparaître et il ne resta plus aucune trace visible de Mr Podgers. Un instant Lord Arthur crut apercevoir l'informe et épaisse silhouette nageant avec énergie vers l'escalier près du pont, et un terrible sentiment d'échec l'envahit. Mais ce n'était qu'un reflet et l'illusion se dissipa dès que la lune sortit d'un nuage. Il lui parut avoir enfin accompli l'ordre du Destin. Après un profond soupir de soulagement il murmura le nom de Sybil.
            - Vous avez laissé tomber quelque chose ? fit tout à coup une voix derrière lui.
            Le jeune homme se retourna et se trouva face à un policier porteur d'une lanterne.
            - Oh, rien d'important sergent, répondit-il en souriant.
            Il héla un fiacre qui passait, s'y engouffra et demanda au cocher de la conduire à Belgrave Square.
            Les jours suivants les moments d'espoir succédaient à ceux de crainte. Tantôt il s'attendait à voir entrer Mr Podgers dans la pièce, tantôt il avait le sentiment que le Destin ne pouvait pas faire preuve envers lui d'autant d'injustice. Par deux fois il se rendit à l'adresse du chiromancien dans West Moon Street, mais ne put se résoudre à tirer la sonnette. Il aspirait à la certitude et en même temps la redoutait.
            Un jour pourtant la certitude fut manifeste. Lord Arthur prenait le thé dans le fumoir du club et écoutait d'un air morose Surbiton lui conter la dernière opérette de Gaiety quand le garçon entra avec les journaux du soir. Le jeune homme prit le St James dont il tourna distraitement les pages jusqu'à ce que son regard fut attiré par un titre bizarre.

                                             Suicide d'un chiromancien
            Pâle d'émotion il lut :
           
            Hier matin le cadavre de Mr Septimus R Podgers, le célèbre chiromancien, a été rejeté sur la plage de Greenwich en face de Ship Hotel. Le désespéré avait disparu depuis plusieurs jours et dans les milieux de la chiromancie l'inquiétude était vive. On suppose qu'il s'est jeté à l'eau par suite de troubles mentaux passagers dus au surmenage et le jury du coroner a cet après-midi un verdict en ce sens. Mr Podgers venait de terminer un excellent ouvrage intitulé : " La main de l'homme " qui sera publié sous peu et ne manquera pas de susciter l'attention. Le défunt âgé de soixante cinq ans ne semble pas laisser de famille.
  
            Sans même reposer le journal, à la grande stupéfaction du portier qui tenta en vain de l'arrêter, Lord Arthur se rua hors du club et se fit conduire à Park Lane séance tenante. Sybil de la fenêtre l'aperçut et quelque chose lui dit qu'il était porteur de bonnes nouvelles. Elle se précipita vers lui, et l'expression de son visage confirma sa pensée, tout allait bien.
            - Ma chère Sybil, s'écria Lord Arthur, marions-nous dès demain !
            - Quelle folie ! Le gâteau de noces n'est même pas commandé, dit Sybil qui riait à travers ses larmes.


                                                                                               Oscar Wilde
                                   
* Le crime de Lord Arthur Savile parut les 11 - 18 et 25 mai 1887 dans The Court et Society Review




                                                                                                                                        

jeudi 26 juin 2014

Larmes d'enfant suivi de Reste n'allume pas la lampe Catulle Mendès ( poème France )



                                           Larmes d'enfant

            Naguère, au temps des églantines,
            J'avais des peines enfantines.

            Mon coeur se gonflait sans raison
            Sous les lilas en floraison.

            A respirer les chauds calices
            Je goûtais d'amères délices.

            Sous les étoiles, pâle et coi,                                                                               Je pleurais sans savoir pourquoi.
                                                     
            Et maintenant je pleure encore,
            Le long des soirs comme à l'aurore ;

            En hiver sous le blanc grésil ;                                        
            Sur les roses pendant l'avril,

            Mes larmes tombent à toute heure :
            Mais je sais bien pourquoi je pleure !                                                                                                                                                                                                              unpeudebonheur.centerblog.com

                                                                                    Catulle Mendès


                                       Reste n'allume pas la lampe

            Reste. N'allume pas la lampe. Que mes yeux
            S'emplissent pour longtemps de ténèbres, et laisse
            Tes bruns cheveux verser la pesante mollesse
            De leurs ondes sur mes baisers silencieux.

            Nous sommes las autant l'un que l'autre. Les cieux
            Pleins de soleil nous ont trempés. Le jour nous blesse.              
            Voluptueusement berçons notre faiblesse                                             modigliani            
            Dans l'océan du soir morne et silencieux.

            Lente extase, houleux sommeil exempt de songe,
            Le flux funèbre roule et déroule et prolonge
            Tes cheveux où mon front se pâme enseveli.                                    

            Calme soir, qui hait la vie et lui résiste
            Quel long fleuve de paix léthargique et d'oubli
            Coule dans les cheveux profonds des brunes tristes ?

                                                                                         Catulle Mendès

                                                                        1843-1909    membre fondateur du Parnasse

            

dimanche 22 juin 2014

Le crime de Lord Arthur Savile Oscar Wilde - suite 2 ( nouvelle Grande Bretagne )


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                                            Le crime de Lord Arthur Savile
                                                                             ( suite 2 )
                                                                                   III
               Quand Lord Arthur se réveilla il était midi. A travers les rideaux de soie ivoire de sa chambre le soleil de midi entrait à flots. Il se leva et regarda par la fenêtre. Un léger brouillard de chaleur flottait au-dessus de la grande ville. Les toits des maisons paraissaient d'argent terni. Parmi les scintillements de la verdure, dans le square qui s'étendait en contrebas, des enfants s'ébattaient comme des papillons blancs, les promeneurs se rendant au Parc encombraient les trottoirs. La vie ne lui avait jamais paru plus aimable, jamais la part du mal ne lui avait paru plus lointaine.
            Là-dessus son valet de chambre lui apporta une tasse de chocolat sur un plateau, l'ayant bue il écarta une lourde portière de peluche couleur pêche pour passer dans la salle de bains. La lumière filtrait doucement depuis le plafond à travers de minces plaques d'onyx transparent. Dans la baignoire l'eau luisait comme une pierre de lune. Il s'y glissa vivement, attendit que les ondes fraîches atteignissent sa gorge et ses cheveux, puis plongea complètement la tête sous l'eau, comme s'il avait voulu effacer la souillure de quelque honteux souvenir. Au sorti du bain il se sentit presque apaisé. Comment tant d'êtres délicatement constitués il était entièrement dominé par le bien-être physique du moment, car les sens aussi bien que le feu peuvent purifier aussi bien que détruire.
            Après le petit déjeuner il se jeta sur un divan et alluma une cigarette. Sur le manteau de la cheminée, dans un cadre de brocart ancien et délicat se trouvait une grande photographie de Sybil Merton telle qu'il l'avait vue pour la première fois au bal de Lady Noël. La tête petite et fine penchait un peu de côté comme si le cou d'une minceur de roseau supportait à peine le poids de tant de beauté, les lèvres légèrement entrouvertes paraissaient faites pour une douce musique, et toute la tendre pureté de la jeune fille se reflétait dans ses yeux étonnés et rêveurs. Avec sa souple robe de crêpe de Chine moulant et son grand éventail en forme de feuilles elle semblait l'une de ces délicates figurines qui découvrent les hommes dans les olivaies près de Tanagra, et sa pose comme son attitude avaient quelque chose de la grâce hellénique. Elle n'était pas pour autant petite, mais simplement de parfaites proportions, une rareté quand tant de femmes se font plus grandes que nature ou sont insignifiantes.                                                   un-certain-regard-eklabog.com

            La regardant Lord Arthur fut pénétré de la plus terrible pitié qui naît de l'amour. L'épouser alors que cette fatalité criminelle était suspendue au-dessus de sa tête serait, il le sentait, une trahison digne de celle de Judas, un pêché pire que tous ceux qu'avaient pu rêver les Borgia. Quel bonheur pourraient-ils connaître alors qu'à tout moment il pouvait être amené à accomplir l'épouvantable prophétie écrite dans sa main ? Comment vivraient-ils aussi longtemps que dans la balance du Destin pèserait ce sort funeste ? Le mariage devait être différé à tout prix. Il y était fermement résolu. Aussi ardent que fût son amour pour la jeune fille, il suffisait que leurs doigts se touchassent lorsqu'ils étaient assis côte à côte pour qu'un plaisir exquis fit tressaillir tous les nerfs de son corps. Il savait fort bien où était son devoir et comprenait parfaitement qu'il n'avait pas le droit de se marier tant qu'il n'aurait pas commis son crime. Alors il pourrait se présenter devant l'autel avec Sybil Merton entre les mains de qui il remettrait sa vie sans craindre de commettre une mauvaise action. Il pourrait alors prendre la jeune fille dans ses bras sachant qu'elle n'aurait jamais à rougir de lui, ni à baisser la tête de honte. Mais il fait que d'abord tout fut accompli et mieux valait que, pour tous les deux, se fût au plus tôt.
            Bien des hommes dans sa situation eussent préféré le sentier fleuri de la galanterie aux sommets escarpés du devoir, mais Lord Arthur était trop consciencieux pour mettre le plaisir au-dessus des principes. Dans son amour il y avait plus qu'un simple passion. Sybil symbolisait à ses yeux tout ce qui était bien et noble. Il eut un instant de répugnance naturelle contre ce qu'on lui demandait de faire, mais ce sentiment ne dura pas. Son coeur lui disait qu'il ne s'agissait pas d'un pêché mais d'un sacrifice. Sa raison lui rappelait qu'il n'avait pas d'autre issue. Il lui fallait vivre pour lui-même et vivre pour autrui et, si redoutable qui lui était d'évidence la tâche qui lui était imposée, il savait qu'il ne devait pas souffrir que l'égoïsme l'emportât sur l'amour. Tôt ou tard chacun de nous est appelé à prendre une décision de cet ordre. La même question nous est à tous posée. Lord Arthur avait dû y répondre de bonne heure, avant que sa nature ne fût gâtée par le cynisme de l'âge mûr ou son coeur rongé par l'égoïsme élégant et frivole de notre époque, et il n'éprouvait aucune hésitation à faire son devoir. Il avait aussi la chance de n'être ni un simple rêveur ni un amateur oisif. Il eût alors hésité comme Hamlet et son indécision eût ruiné son dessein. C'était un esprit essentiellement positif. Pour lui, vivre signifiait agir plus que réfléchir, et il était doué de bon sens, qualité infiniment rare.
            Les sentiments confus et troubles de la nuit précédente s'étaient entièrement dissipés et il éprouvait une sorte de honte à se remémorer sa folle errance de rue en rue et la violence des émotions qui l'avaient tenaillé. La sincérité même de son tourment lui donnait quelque chose d'irréel. Comment avait-il pu être assez sot pour se rebeller avec tant de véhémence contre un sort inéluctable ? Une seule question paraît le troubler, qui ferait-il disparaître ? Car il n'ignorait pas qu'à l'instar des religions du monde païen le meurtre exige une victime autant qu'un prêtre. N'étant pas un génie Lord Arthur n'avait pas d'ennemis et puis, à la vérité, il sentait que la mission qui lui avait été donnée revêtait un caractère trop sérieux, trop grave, trop solennel pour être l'occasion de venger un affront ou une contrariété tout personnels. Il dressa donc une liste de ses amis et parents sur une feuille de papier à lettres et, après mûre réflexion trancha en faveur de Lady Clementina Beauchamp, une délicieuse vieille dame qui habitait Curzon Street et sa cousine au deuxième degré du côté de sa mère. Il avait toujours eu de la tendresse pour Lady Clem, tout le monde l'appelait ainsi,
et comme il était lui-même à la tête d'une grande fortune, ayant hérité à sa majorité de tous les biens de Lord Rugby, nul ne pourrait le soupçonner d'avoir voulu tirer un vulgaire avantage pécuniaire du décès de sa parente. En vérité, plus il réfléchissait à la question plus il était convaincu que son choix était le meilleur. Tout atermoiement aurait eu quelque chose de déloyal envers Sybil, aussi décida-t-il d'arrêter ses dispositions sans tarder.
            Régler le chiromancien était, bien entendu, la première chose à faire. Il s'assit donc au petit bureau Sheraton près de la fenêtre, prépara un chèque de cent cinq livres payable à l'ordre de Mr Septimus Podgers, et tout en le mettant sous enveloppe pria son domestique de le porter West Moon Street. Puis il prépara aux écuries afin qu'on préparât son cab, et s'habilla pour sortir. Au moment de quitter la pièce il regarda une dernière fois la photographie de Sybil Merton et jura quoiqu'il advienne de toujours lui laisser ignorer ce qu'il faisait pour elle et d'enfouir à jamais au fond de son coeur le secret de son sacrifice.
            Sur le chemin du Buckingman Club il s'arrêta chez une fleuriste pour envoyer à Sybil une magnifique corbeille de narcisses qui avaient de délicats pétales blancs et des prunelles écarquillées de faisan. Arrivé au club il se rendit directement à la bibliothèque, sonna et commanda au garçon un soda-citron et un livre de toxicologie. Il avait décidé, sans restriction, qu'il n'était pas de meilleur moyen que le poison dans cette pénible affaire. Tout ce qui ressemblait à une violence lui était extrêmement désagréable, il désirait d'ailleurs vivement ne pas assassiner Lady Clementina d'une manière qui risquerait d'attirer l'attention car il détestait l'idée de devenir le lion d'une soirée chez Lady Windermere ou de voir son nom figurer dans les entrefilets des gazettes mondaines. Il devait aussi songer aux parents de Sybil qui, assez vieux jeu, risquaient de soulever des obstacles contre ce mariage au moindre soupçon de scandale. Pourvu qu'il eût la possibilité de leur exposer l'affaire dans tous les détails, il était cependant convaincu qu'ils seraient les premiers à approuver les mobiles de son acte. Il avait donc toutes les raisons de décider en faveur du poison. C'était un moyen efficace, éprouvé et discret qui donnait la certitude d'éviter les scènes pénibles auxquelles, comme la plupart des Anglais, il était profondément allergique.                                     moinat.com
            Néanmoins, de la science des poisons il ignorait le premier mot, et puisque le garçon semblait incapable de rien trouver dans la bibliothèque hors le " Ruff's Guide " et le " Bailey's Magazine " il parcourut lui-même les rayonnages jusqu'à ce qu'il eût découvert une jolie édition reliée de la " Pharmacopée " et un exemplaire de la " Toxicologie " d'Ernskine éditée par Sir Mathew Reid le président du Collège Royal des médecins et l'un des plus anciens membres du Buckingham Club depuis qu'à la suite d'une erreur il avait été élu à la place d'un autre. Ce quiproquo avait tellement irrité le comité qu'il avait unanimement blackboulé le véritable candidat quand celui-ci s'était finalement présenté. Fort embarrassé par les termes techniques utilisés dans les deux ouvrages, Lord Arthur commençait à regretter d'avoir négligé ses humanités à Oxford lorsqu'il trouva dans le second volume d'Ernskine un exposé très complet et de surcroît écrit dans un anglais passablement intelligible sur les propriétés de l'aconitine. Il lui sembla être juste le poison qu'il lui fallait. D'effet rapide, à vrai dire presque immédiat, l'aconitine était parfaitement indolore et lorsqu'on l'absorbait sous forme de capsule de gélatine, ce qui était le mode recommandé par Sir Matthew, nullement désagréable au goût. Il nota donc sur sa manchette la quantité nécessaire pour une dose mortelle et ayant remis en place les livres il remonta lentement St James Street jusqu'à la grande pharmacie Pestle et Humbey. Mr Pestle qui servait toujours lui-même les membres de l'aristocratie fut grandement surpris de la commande. D'un ton très déférent il murmura quelque chose à propos de la nécessité d'une ordonnance mais dès que Lord Arthur lui eût expliqué qu'il destinait le poison à un grand dogue de Norvège dont il était contraint de se séparer car il présentait les premiers symptômes de la rage et avait déjà mordu deux fois le cocher au mollet, il se déclara pleinement satisfait, complimenta Lord Arthur sur ses remarquables connaissances en toxicologie et fit sur-le-champ préparer la prescription.
            Lord Arthur mit la capsule dans une jolie bonbonnière d'argent qu'il vit à la devanture d'un magasin de Bond Street, jeta l'affreuse boîte à pilules de Pestle et Humbey et se fit aussitôt conduire chez Lady Clementina
            - Eh bien monsieur le mauvais sujet, s'écria la vieille dame lorsqu'il pénétra dans la pièce, pourquoi n'êtes-vous pas venu me voir depuis tout ce temps ?
            - Ma chère Lady Clem je n'ai jamais un instant à moi, répondit en souriant Lord Arthur.
            - Sans doute entendez-vous par là que vous vous baguenaudez tout le jour en compagnie de Miss Sybil Merton à acheter des chiffons et débiter des fadaises. Je ne peux pas comprendre que l'on fasse tant de manières pour un mariage. De mon temps il ne nous serait pas venu à l'idée de roucouler en public, en privé non plus d'ailleurs.
            - Je vous assure que je n'ai pas vu Sybil depuis vingt-quatre heures, Lady Clem. Pour autant que je m'en rende compte elle est toute à ses modistes.
            - Évidemment, et c'est bien la seule raison qui vous fasse rendre visite à un vieux laideron comme moi. Comment pouvez-vous ne pas y prendre garde, vous les hommes ? " On a fait des folies pour moi ", et me voici, pauvre rhumatisante avec son postiche et son mauvais caractère. Ah si la chère Lady Jansen ne m'envoyait pas les pires romans français qu'elle puisse trouver, je ne sais pas comment j'arriverais au bout de la journée. Les médecins ne servent à rien qu'à vous soutirer leurs honoraires. Ils ne savent même pas guérir mes brûlures d'estomac.
            - Pour cela je vous ai apporté un remède, Lady Clem, dit Lord Arthur d'un ton grave. C'est une merveille inventée par un Américain.
            - Je ne suis pas certaine que les inventions américaines soient de mon goût, Arthur. Je suis même sûre du contraire. J'ai lu dernièrement quelques romans américains des plus absurdes.
            - Oh, mais tout cela n'a rien d'absurde, Lady Clem ! Je vous assure que c'est un remède excellent. Il faut que vous me promettiez de l'essayer.
            Là-dessus Lord Arthur tira la petite boîte de sa poche et la lui tendit.
            - Eh bien la boîte est charmante, Lord Arthur, est-ce vraiment un cadeau ? Comme c'est gentil à vous ! Et voici le merveilleux remède ? On dirait un bonbon. Je vais le prendre tout de suite.
            - Dieu du ciel, Lady Clem ! s'écria Lord Arthur en lui agrippant la main. Gardez-vous d'en rien faire, c'est un remède homéopathique. Si vous le prenez sans que votre estomac vous brûle il risque de vous faire énormément de mal. Attendez d'avoir une attaque pour le prendre, vous serez étonnée du résultat.
            - J'aimerais bien le prendre maintenant, dit Lady Clementina élevant à la lumière la petite capsule transparente avec sa bulle flottante d'aconitine. Je suis sûre que c'est délicieux, le fait est que j'adore les médicaments si je déteste les médecins. Enfin, je le garderai jusqu'à ma prochaine attaque.
            - Quand doit-elle avoir lieu, demanda Lord Arthur avec empressement, est-ce pour bientôt ?
            - Pas avant une semaine, je l'espère. Celle d'hier matin m'a fait passer un bien mauvais moment, mais on ne sait jamais.
            - Vous êtes donc certaine d'avoir une attaque avant la fin du mois, Lady Clem ?
            - Je le crains, mais quelle sympathie vous me témoignez aujourd'hui, Arthur ! Vraiment Sybil vous a fait un bien fou. Il faut que vous vous sauviez maintenant, car je dîne avec des gens très ennuyeux qui ne médiront de personne et je sais que faute de dormir maintenant jamais je ne réussirai à rester éveillée durant le dîner. Au revoir Arthur, mes amitiés à Sybil, et un grand merci pour le remède américain.
            - Vous n'oublierez pas de le prendre n'est-ce pas Lady Clem ? dit Lord Arthur en quittant son siège.
            - Bien sûr que non, petit sot. Je trouve que c'est fort aimable à vous de vous soucier de moi, et je vous écrirai s'il m'en faut davantage.
            En quittant la maison Lord Arthur se sentait immensément soulagé.
l'impressionnisme et la mode,exposition,paris,musée d'orsay,impressionnisme,mode,dix-neuvième siècle,portrait,vêtements,culture            Ce soir-là il eut un entretien avec Sybil Merton. Il lui expliqua qu'il se trouvait inopinément placé dans une situation terriblement difficile à laquelle ni l'honneur ni le devoir ne lui permettaient de se soustraire. Il lui dit que le mariage devait être ajourné pour le moment car il ne recouvrerait sa liberté que lorsqu'il se serait sorti de ses affreux embarras. Il la supplia de lui faire confiance et de ne pas douter de l'avenir. Tout s'arrangerait mais il fallait se montrer patient.
            La scène se déroulait dans la serre de la demeure de Mr Merton dans Park Lane, où Lord Arthur avait dîné comme à l'ordinaire. Jamais Sybil n'avait paru plus heureuse et l'espace d'un instant Lord Arthur avait été tenté de jouer le rôle du lâche, d'écrire à Lady Clementina la vérité sur la pilule et de laisser le mariage se poursuivre comme s'il n'existait au monde aucun Mr Podgers. Son bon naturel reprit malgré tout le dessus et même quand Sybil se jeta dans ses bras en pleurant il ne faillit point. La beauté qui avait éveillé ses sens avait également ému sa conscience. Il sentait que gâcher une vie si belle pour quelques mois de plaisir aurait été mal.
            Il resta auprès de Sybil jusqu'à près de minuit, se faisant tour à tour consolateur et consolé et tôt le lendemain matin il partit pour Venise après avoir écrit à Mr Merton une lettre d'une mâle fermeté sur la nécessité d'ajourner le mariage.

                                                                  IV

            A Venise il rencontra son frère Lord Surbiton qui se trouvait arriver de Corfou dans son yacht. Les deux jeunes gens passèrent une quinzaine exquise. Le matin ils montaient à cheval au Lido, descendaient ou remontaient les canaux verts dans leur gondole noire, l'après-midi ils recevaient habituellement des visites sur le yacht et le soir ils dînaient au Florian et fumaient d'innombrables cigarettes sur la Piazza. Quelque chose empêchait pourtant Lord Arthur d'être heureux. Il étudiait tous les jours la chroniques nécrologiques du Times d'en l'espoir d'y trouver l'annonce de la mort de Lady Clementina, mais était chaque jour déçu. Il commençait à craindre un accident et regrettait de l'avoir empêchée de prendre l'aconitine quand elle était si désireuse d'en essayer l'effet. De plus les lettres de Sybil, malgré l'amour, la confiance et la tendresse dont elles étaient remplies, étaient souvent fort tristes. Il lui arrivait parfois de penser que leur séparation serait éternelle.
            Au bout d'une quinzaine Lord Surbiton se fatigua de Venise et résolut de descendre la côte jusqu'à Ravenne, ayant appris qu'on tirait magnifiquement la bécasse dans la Pineta. Lord Arthur refusa tout d'abord de continuer le voyage mais, Surbiton qu'il aimait beaucoup, le persuada finalement qu'il s'ennuierait à mourir s'il restait tout seul au Danieli et, le matin du 15 ils s'embarquèrent par un fort vent de noroît et une mer assez houleuse. La chasse fut excellente et la vie libre au grand air redonna des couleurs aux joues de Lord Arthur. Le 22 pourtant une inquiétude le saisit à propos de Lady Clementina et, malgré les reproches de Surbiton il revint à Venise par le train.
            Il sortait de sa gondole pour gravir le perron de l'hôtel quand le patron s'avança vers lui avec une liasse de télégrammes. Lord Arthur les lui arracha des mains et les décacheta précipitamment. Tout avait réussi, Lady Clementina était morte subitement pendant la nuit du 17 !
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            Sa première pensée fut pour Sybil. Il lui envoya un télégramme lui annonçant son retour très proche à Londres, ordonna ensuite à son valet de faire ses malles pour le train de nuit, envoya à ses gondoliers cinq fois leurs gages et, le coeur en fête, grimpa d'un pas léger jusqu'à son petit salon. Trois lettres l'attendaient, l'une pleine de sympathie et de condoléances était de Sybil, les autres provenaient de sa mère et de l'avoué de Lady Clementina. A ce qu'il semblait la vieille dame avait dîné avec la duchesse ce soir-là, la vivacité de son esprit avait charmé tout le monde, mais était rentrée chez elle de bonne heure se plaignant de brûlures d'estomac. Le lendemain matin on la trouva morte dans son lit sans qu'elle parût avoir souffert. Sir Matthew Reid avait été immédiatement appelé, mais il n'y avait évidemment plus rien à faire, et elle devait être inhumée le 22 à Beauchamp Chalcote. Elle avait fait son testament quelques jours avant sa mort. Elle laissait à Lord Arthur sa petite maison de Curzon Strett avec tous ses meubles, ses effets personnels et ses tableaux à l'exception de sa collection de miniatures destinée à sa soeur, Lady Margaret Rufford et de son collier d'améthyste qui revenait à Sybil Merton.. La propriété n'avait pas grande valeur mais Mr Mansfield, l'avoué, insistait beaucoup pour que Lord Arthur revint sans délai si possible, car de nombreuses factures restaient à régler et Lady Clementina n'avait jamais tenu régulièrement ses comptes.
            Lord Arthur très touché que Lady Clementina eût gardé un si bon souvenir de lui songea que Mr Podgers portait une bien lourde responsabilité. Mais son amour pour Sybil dominait tout autre sentiment et la certitude d'avoir accompli son devoir lui donnait sérénité et réconfort. En arrivant à la gare de Charring Cross il se sentait parfaitement heureux.
            Les Merton lui réservèrent le meilleur accueil. Sybil lui fit promettre de ne plus supporter qu'un obstacle les séparât jamais, et le mariage fut fixé au 7 juin. La vie lui semblait de nouveau lumineuse et belle et il avait recouvré toute son ancienne gaieté.
            Mais un jour alors qu'il inventoriait le contenu de la maison de Curzon Street en compagnie de l'avoué de Lady Clementina et de Sybil elle-même, brûlant des paquets de lettres jaunies et vidant des tiroirs pleins de vieilleries, la jeune fille poussa soudain un petit cri.
            - Qu'avez-vous trouvé Sybil ? demanda Lord Arthur tout sourire en levant les yeux de son travail.
            - Cette jolie petite bonbonnière d'argent Arthur, comme elle est bizarre... hollandaise peut-être ? Donnez-la moi, je vous en prie ! Je sais très bien que les améthystes ne m'iront que lorsque j'aurai soixante-dix ans.
             C'était la boîte qui avait contenu l'aconitine.
             Lord Arthur tressaillit et rougit légèrement. Il avait presque complètement oublié ce qu'il avait fait. Quelle curieuse coïncidence que Sybil pour qui il avait enduré cette terrible angoisse fut la première à la lui rappeler !
            - Bien sûr que vous pouvez la garder, c'est moi qui l'ai offerte à la pauvre
Lady Clem.                                                                                                            lovehellokitty.com
            - Oh ! merci Arthur. Puis-je aussi garder le bonbon ? Je n'aurais jamais imaginé que Lady Clementina aimait les sucreries. Je la croyais beaucoup trop intellectuelle pour cela.
             Lord Arthur devint mortellement pâle et une affreuse pensée lui traversa l'esprit.
             - Un bonbon, Sybil ? Que voulez-vous dire, demanda-t-il lentement la voix rauque.
             - Il y en a un dedans, c'est tout. Il a l'air bien vieux et poussiéreux et je n'ai pas la moindre intention de le manger. Qu'avez-vous Arthur ? Comme vous êtes blême !
              Lord se rua à travers la pièce et s'empara de la boîte. A l'intérieur se trouvait la capsule couleur d'ambre avec sa bulle de poison. Lady Clementina était en définitive morte de mort naturelle.
             Le choc de la découverte lui fut presque insupportable. Il jeta la capsule dans le feu et s'effondra sur le canapé en poussant un cri de désespoir.

portrait au livre franz pourbus le jeune
     "    manteau chapeau odilon redon
dans la serre albert bartholomé
                                                                              V

            Mr Merton se montra....
                                                                         ( à suivre 3 suite et fin )
                         
                                                                                  

samedi 21 juin 2014

Solo William Boyd ( roman Grande-Bretagne )

A quoi ressemble "Solo", le James Bond de William Boyd ? 

                                            Solo
                                                      Une nouvelle aventure de James Bond

            Bond. Il se nomme James Bond et fête son 45è anniversaire au Dorchester. 1969 encore hanté par ses années de guerre jeune soldat en Normandie. Mais la vie reprend ses droits, une femme déjà d'âge mûr,actrice, rencontrée dans le hall de l'hôtel, un appel de M et Bond redevient l'agent secret. Il quitte sa maison de Chelsea rénovée envoyé en mission en Afrique occidentale, au Zanzarim petit pays déchiré depuis la découverte de pétrole. Le Nord, le Sud, à Londres sa mission avait pour seul but rencontrer le général Adeka, comprendre pourquoi sa stratégie guerrière donne la victoire à son armée, et le neutraliser. Mais c'est l'Afrique, forêts et mangroves, sorciers, dramatiques rencontres d'enfants abandonnés mourant de faim, Bond guère à l'abri derrière sa couverture de journaliste d'une agence française, recevra des coups, conduit par des chauffeurs prénommés Noël ou Dimanche, jamais à l'abri des tirs des Mig pilotés par des Allemands de l'Est, des Polonais " ... ils gagnent mille dollars par jour, cash... " Quelques Constellation et DC3 apportent du matériel militaire. Bond ne saisit pas le vrai sens de sa mission. Les romans d'espionnage ne se racontent guère, ils se lisent et celui-ci écrit par le cinquième écrivain choisi par les héritiers de Ian Fleming se lit avec plaisir. Donnant au héros les addictions de Fleming à la fin de sa vie, abus d'alcool et de cigarettes ( Bond a très mal à la gorge mais continue à boire dès le lever et à fumer...  les Lucky Strike ne me font plus d'effet, dit Grace ). C'est en solitaire qu'il poursuit son enquête et tente de retrouver l'homme aux deux visages qui a pour habitude de pendre ses victimes par la mâchoire à l'aide de crochets.   

mardi 17 juin 2014

Expo 58 Jonathan Coe ( roman ( Grande Bretagne )



                                                  Expo 58

            1958. Naïf mais perplexe Thomas Foley employé au Ministère de l'Information, jeune marié et jeune père vit dans un coin tranquille de Londres, Tooting. 1958 est aussi l'année de l'Exposition Universelle en Belgique, et la guerre froide grande consommatrice d'espions ne manque pas de prendre ses marques à Bruxelles. Qui est quoi ? Thomas guindé, policé, étonné mais enthousiasmé est envoyé sur le continent superviser le Pavillon Britannique, notamment le Pub Britannia. Six mois d'exil loin de son foyer, mais un voisin curieux, bavard, apporte son aide à Sylvia, malgré des cors aux pieds et une soeur convalescente. A Bruxelles, dès son arrivée, assez libéré il s'attache à une jeune hôtesse, Anneke, qui ne saura pas que son cavalier est marié et père. Au couple se joignent, pas par hasard, Emily, américaine préposée au rayon aspirateurs, comédienne dit-elle en mal de contrat, Tony superviseur du ZETA. Les découvertes en matière d'énergie atomique européenne intéressent beaucoup un journaliste russe Chersky. Il y a également deux personnages fantômes bien réels cependant qui tiennent la vie et l'avenir de Foley entre leurs main, sorte de Dupont et Dupond. Le Pub marche très fort, patrons et employés s'y retrouvent et boivent force pintes de bière, whisky et vodka servis par Jamie qui n'oublie jamais de rajouter un paquet de chips spéciales sans sel, mais avec sachet à l'intérieur, pour Chersky. L'Atomium brille, Foley brise le quotidien de ses journées agitées par un court séjour à Tooting où l'ennui le consume rompu par une conversation avec sa mère née en Belgique et la découverte après une nuit un peu chaude avec son épouse d'un coussinet anticors au fond du lit. Est-ce grave ? Satire d'une société réunie après des années de guerre cruelle qui espère une paix possible à travers une Exposition Universelle. Sourire et mélancolie.

            


lundi 16 juin 2014

Les derniers jours de Stefan Zweig Sorel et Seksik ( BD France )


Les derniers jours de Stefan Zweig - Laurent Seksik, Guillaume Sorel - 9782203041769 - 9782203041769

                                              Les derniers jours 
                                                                              de  Stefan Zweig

            Stefan Zweig grande figure de la pensée européenne, ami de Freud, Romain Rolland et d'autres, né en Autriche dans une famille juive non pratiquante, grand voyageur d'une grande lucidité, mal perçu dans certains pays, Londres entre autres, comme allemand et possible ennemi, pense un temps s'installer à NewYork où sa 1è compagne Frédérika a pu émigrer, mais sa nouvelle et jeune épouse Lotte asthmatique supporte mal le climat. Il décide donc de vivre au Brésil, qui accueille certains de ses compatriotes qui, comme lui, avaient compris l'effroyable danger. Rio leur plaît et c'est à Pétropolis qu'ils trouvent, six mois durant un peu de paix et de solitude sinon la santé complète pour Lotte. Mais ils suivent les événements, et si le débarquement des Américains donne un peu d'espoir aux nouveaux arrivants, la chute en 1942 de Singapour, défaite des Anglais, désespère. L'auteur admiré, sensible est arrivé au bout de la dépression. Il a vu ses livres brûlés, il sait dans quel enfer vivent ceux qui sont restés en Europe. Un des voyageurs a quitté Dachau juste avant que la ville devienne le camp que l'on sait. La bande dessinée est belle. Le sujet, le dernier carnaval à Rio tant apprécié de Lotte sa cadette de trente ans, l'atmosphère de la maison, le chien, les dernières lettres, et surtout les beaux portraits de Stéfan Sweig qu'a tracé le dessinateur du duo d'auteurs Sorel. "... Ne te préoccupes pas de l'humanité en train de se détruire, construits ton propre monde... - ... Aucune histoire ne peut rivaliser avec le drame que vivent les nôtres... " Zweig est l'auteur de nouvelles, romans, mais aussi de biographies qui font référence, Balzac, Fouché, Marie Stuart... Seksik et Sorel auteurs de cette belle BD.

dimanche 15 juin 2014

Le crime de Lord Arthur Savile - Oscar Wilde ( nouvelle Grande Bretagne )


wikipedia.org
                                                     Le crime de Lord Arthur Savile

                                                                             I
            C'était la dernière soirée que Lady Windermere donnait avant Pâques, et,  plus nombreux encore qu'à l'ordinaire, les invités se pressaient à Bentinck House. Six membres du cabinet, tout chamarrés de décorations, étaient venus au sortir de la réception du président de la Chambre des Communes ; toutes les jolies femmes avaient revêtu leurs plus beaux atours ; et à l'extrémité de la galerie de peintures se tenait la princesse Sophie de Carlsruhe, forte femme d'allure tatare, aux petits yeux noirs et aux émeraudes éblouissantes, qui s'égosillait en mauvais français et s'esclaffait à tout propos. Le mélange des convives était vraiment étonnant. De brillantes pairesses bavardaient aimablement avec de violents radicaux, des prédicateurs en vue côtoyaient des sceptiques notoires, un authentique troupeau d'évêques poursuivait obstinément de pièce en pièce une robuste prima donna, dans l'escalier se tenaient plusieurs membres de l'Académie royale en uniforme d'artiste, et le bruit courait qu'à un moment donné la pièce où l'on servait à dîner avait regorge de génies.  Oui, c'était une des soirées les plus réussies qu'ait données Lady Windermere, et la princesse resta presque jusqu'à 11 heures et demie.
            Des qu'elle fut partie, Lady Winderme revint dans la galerie de peintures, où un économiste de renom expliquait solennellement la théorie scientifique de la musique devant un virtuose hongrois scandalisé, et se mit à causer avec la duchesse de Paisley. Elle était d'une merveilleuse beauté, avec cette opulente gorge d'ivoire, ses grands yeux d'un bleu de myosotis et ses lourdes tresses dorées dont l'or pur ne rappelait en rien la pâle couleur de paille qui, aujourd'hui, usurpe le gracieux nom de l'or, mais appartenait à cette sorte d'or dont sont tissés les rayons du soleil, ou qui se cache au sein de l'ambre mystérieux. Sa chevelure lui dessinait autour du visage un halo de sainteté auquel ne manquaient pas les séductions de la pécheresse. Lady Windermere offrait matière à une curieuse étude de psychologie. Tôt dans la vie elle avait compris cette vérité, d'importance, que rien ne paraît aussi innocent qu'une inconduite, et grâce à une suite d'insouciantes fredaines, dont la moitié fort inoffensives, elle avait acquis tous les privilèges d'une notabilité. Si elle avait plus d'une fois changé de mari, le " Debrett " porte trois mariages à son actif, elle n'avait jamais changé d'amant, aussi le monde avait-il depuis longtemps cessé de médire sur son compte. Elle avait atteint la quarantaine sans enfant, avec cette passion effrenée pour le plaisir qui est le secret d'une jeunesse éternelle.
Les Saisons Alphonse Mucha Print            Soudain elle parcourut la pièce du regard et, de sa claire voix de contralto, demanda :
            - Où est mon chiromancien ?
            - Votre quoi , Gladys ? s'exclama la duchesse qui tressaillit involontairement.
            - Mon chiromancien, duchesse. Désormais je ne peux plus vivre sans lui.
            - Chère Gladys ! Vous êtes toujours si originale, murmura la duchesse, essayant de se souvenir de ce que c'était au juste qu'un chiromancien, et espérant que ce n'était pas une sorte de manucure.
            - Deux fois par semaine, très régulièrement, il vient examiner ma main, reprit lady Windermere. Il z beaucoup à en dire.
            - Seigneur Dieu ! se dit la duchesse. Cet homme est donc un manucure, en fin de compte. Quelle horreur ! Pourvu que ce soit un étranger. Ce serait moins affreux.
            - Il faut absolument que je vous le présente.
            - Que vous le présentiez ! s'écria la duchesse. Vous ne voulez pas dire qu'il est ici ? Et elle se mit en quête d'un petit éventail d'écaille et d'un châle en guenilles, pour être prête à fuir à tout moment.
             - Bien sûr qu'il est ici, jamais il ne me viendrait à l'idée de donner une soirée sans lui. Il dit que je possède une main des plus psychiques et que, si mon pouce avait été à peine plus court, j'aurais été une pessimiste invétérée et je serais entrée au     couvent.
            - Oh, je vois, dit la duchesse soulagée. Je suppose qu'il dit la bonne aventure.
            - La mauvaise aussi, dit Lady Windermere, et autant qu'on en veut. Par exemple l'année prochaine je courrai de grands dangers sur terre comme sur mer.
Je vais donc habiter un ballon, et je halerai mon dîner dans un panier tous les jours. Tout est écrit sur mon petit doigt ou dans la paume de ma main, je ne sais plus.
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            - Mais Gladys, je suis sûre que c'est induire la Providence en tentation !
            - Ma chère duchesse soyez assurée que la Providence, depuis le temps, a appris comment résister à la tentation ! Je suis d'avis que tout le monde se fasse examiner les mains une fois par mois pour savoir ce qu'il ne faut pas faire. Bien sûr qu'on le fait quand même, mais c'est agréable d'être averti. Ah ça si personne ne va quérir
Mr. Podgers à l'instant il faudra que je le fasse moi-même !
            - Permettez-moi d'y aller, lady Windermere, dit un grand et beau jeune homme qui, debout près d'elle écoutait la conversation avec un sourire amusé.
            - Merci beaucoup, lord Arthur, mais je crains que vous ne le reconnaissiez pas.
            - S' il est aussi remarquable que vous le dites, lady Windermere, j'aurai du mal à le manquer. Dites-moi à quoi il ressemble et je vous l'amenerai aussitôt.
            - Eh bien, il n'a rien d'un chiromancien, je veux dire qu'il n'a l'air ni mystérieux, ni ésotérique, ni romantique. C'est un petit homme rondelet avec une drôle de tête chauve et de grosses lunettes à monture dorée, qui tient à la fois du médecin de famille et de l'avoué de province. Je suis navrée, mais ce n'est pas de ma faute. Les gens sont si contrariants ! Mes pianistes ressemblent à des poètes, et mes poètes à des pianistes. Je me souviens avoir prié à dîner la saison dernière un conspirateur des plus redoutables, un homme qui avait fait sauter toutes sortes de gens, portait une cotte de mailles en permanence et dissimulait un poignard dans sa manche de chemise. Savez-vous que lorsqu'il est venu on aurait dit un vieil ecclésiastique débonnaire, et qu'il a passé la soirée à aligner des mots d'esprit ? Il était très drôle c'est entendu, mais j'étais terriblement déçue, et quand je l'ai interrogé sur sa cotte de mailles il s'est contente de rire et m'a dit qu'elle était bien trop froide pour être portée en Angleterre. Ah, voici Mr Podgers ! Or ça Mr Podgers
j'exige que vous examiniez la main de la duchesse de Paisley. Duchesse vous devez retirer votre gant. Non, pas la main gauche, l'autre.
            - Chère Gladys, je ne crois pas que ce soit bien convenable, dit la duchesse en déboutonnant mollement un gant de chevreau assez sale.
            - Les choses intéressantes ne le sont jamais, répondit lady Windermere. On a fait le monde ainsi, mais il faut que je vous présente, Duchesse voici Mr Podgers mon chiromancien préféré. Mr Podgers voici la duchesse de Paisley, et si vous soutenez que son mont lune est plus élevé que le mien je ne vous croirai plus jamais.
            - Gladys je suis bien certaine qu'il n'y a rien de ce genre dans le creux de ma main.
            - Votre Grâce a tout à fait raison, dit Mr Podgers en scrutant la petite main grasse aux courts doigts carrés, le mont lune n'est pas développé. En revanche la ligne de vie est excellente. Ayez l'obligeance de fléchir le poignet. Merci. Trois lignes distinctes sur la rascette ! Duchesse vous vivrez fort âgée et serez extrêmement heureuse. Ambition... très modérée, ligne de l'intellect sans exagération, ligne de coeur...
            - N'hésitez pas à vous montrer indiscret, Mr Podgers ! s'écria lady Windermere.
            - Rien ne saurait me faire plus plaisir, dit Mr Podgers en s'inclinant, à supposer que la Duchesse ait jamais manqué à la discrétion, mais je suis au regret d'avouer que je discerne une grande constance d'affection allié à un fort sentiment du devoir.
            - Continuez Mr Podgers, je vous en prie, dit la duchesse l'air ravi.                                                                                                            arts-lubies.blogspot.com
            - L'économie n'est pas la moindre vertu de votre Grâce, reprit Mr Podgers, et Lady Windermere se mit à rire aux éclats.
            - C'est une excellente chose que l'économie, observa la duchesse en se rengorgeant. Lorsque j'ai épousé Paisley il possédait onze châteaux mais pas une maison où habiter.
            - Tandis que maintenant il a douze maisons mais plus un château ! s'écria lady Windermere.
            - Que voulez-vous ma chère, dit la duchesse, j'aime...
            - Le confort, dit Mr Podgers, les perfectionnements modernes et l'eau chaude dans toutes les chambres. Votre Grâce a mille fois raisons. Le confort voilà tout ce que notre civilisation peut nous donner.
            - Vous avez admirablement dépeint le caractère de la duchesse, Mr Podgers. Il faut maintenant nous brosser celui de Lady Flora et, ( répondant à un signe de tête de la souriante hôtesse ) une grande jeune fille aux cheveux roux d'Ecossaise, aux omoplates saillantes, quitta gauchement l'abri du canapé pour étendre une longue main osseuse aux doigts en spatules.
            - Ah, une pianiste, je vois, dit Mr Podgers, une excellente pianiste, pas très musicienne peut-être. Très réservée, très honnête et fort amie des bêtes.
            - Comme c'est vrai ! s'écria la duchesse en se tournant vers Lady Windermere, absolument vrai ! Flora a deux douzaines de colleys à Macloskie, et elle transformerait notre maison de Londres en ménagerie si son père la laissait faire.
            - Mais c'est exactement ce que je fais de ma maison tous les jeudis, s'écria Lady Windemere en riant, sinon que j'ai plus le goût des lions plus que celui des colleys.
           - C'est là votre unique erreur Lady Windermere, dit Mr Podgers en s'inclinant.
           - Une femme qui ne sait pas rendre ses erreurs charmantes n'est qu'une femelle, lui fut-il répondu. Mais il vous reste d'autres mains à examiner pour nous. Venez montrer la vôtre à Mr Podgers, Sir Thomas.
            Un vieux monsieur d'allure affable en gilet blanc, s'avança et tendit une main épaisse, rugueuse dont le majeur était particulièrement long.
            - Nature aventureuse... Déjà quatre voyages au long cours, un à venir. Trois fois naufragé. Non deux seulement, mais danger de naufrage lors de votre prochain voyage. Conservateur à tous crins, d'une ponctualité parfaite, collectionneur de curiosités passionné. Une grave maladie entre seize et dix-huit ans. A hérité d'une fortune vers l'âge de trente ans. Aversion profonde envers les chats et les radicaux.
la tour            - Extraordinaire, s'exclama Sir Thomas. Décidément il faut que vous examiniez aussi la main de mon épouse.
            - De votre seconde épouse, dit doucement Mr Podgers qui avait gardé la main de Sir Thomas dans la sienne. De votre seconde épouse, vous m'en verrez ravi.
            Mais Lady Marvel, dame d'allure mélancolique aux cheveux bruns et aux cils pleins de sentiment refusa tout net de laisser révéler son passé ou son avenir, et Lady Windermere eut beau faire rien ne put décider M. de Koloff, l'ambassadeur de Russie, ne fût-ce qu'à retirer ses gants. A la vérité bien des gens paraissaient redouter d'affronter l'étrange petit homme au sourire stéréotypé, aux lunettes d'or et aux yeux brillants fureteurs. Et quand devant tout le monde il eut expliqué à la pauvre Lady Fermore que sans avoir le moindre goût pour la musique elle montrait un fort penchant pour les musiciens, le sentiment général fut que la chiromancie était une science des plus dangereuses et qu'on ne saurait encourager hors du tête à tête.
            Pourtant Lord Arthur Savile qui ignorait tout de la malheureuse histoire de Lady Fermor et qui avait observé Mr Podgers avec un grand intérêt était extrêmement curieux de faire examiner sa main. Comme il éprouvait quelque pudeur à se mettre en avant il traversa la pièce jusqu'à l'endroit où se tenait Lady Windermere et, en rougissant de charmante façon, lui demanda si elle pensait que Mr Podgers y verrait quelque objection.
            - Bien sûr que non, répondit-elle. C'est pour cela qu'il se trouve ici. Tous mes lions, Lord Arthur, sont des lions savants qui, à mon moindre commandement sautent à travers des cerceaux. Mais je dois vous avertir d'avance que je raconterai tout à Sybil. Elle vient déjeuner demain avec moi pour parler chapeaux et si Mr Podgers découvre que vous avez mauvais caractère, une tendance à la goutte ou une femme à Bayswater, soyez assuré que je ne manquerai pas de l'en informer dans tous les détails.
            Lord Arthur sourit et hocha la tête.
            - Cela ne me fait pas peur, répondit-il. Sybil me connaît aussi bien que je la connais moi-même.
            - Ah ! Je regrette un peu de vous l'entendre dire. Le fondement solide du mariage est une incompréhension réciproque. Mais non je n'ai aucun cynisme, seulement de l'expérience, ce qui revient à peu près au même malgré tout. Mr Podgers, Lord Arthur Savile meurt d'envie que vous lisiez dans sa main. Mais ne lui dites pas qu'il est fiancé à l'une des plus belles jeunes filles de Londres car le Morning Post a publié la nouvelle il y a un mois.
            - Chère Lady Windermere, s'écria la marquise de Jedburgh, laissez-moi Mr Podgers un moment encore. Il vient de m'apprendre que je devrais monter sur scène et cela m'intéresse au plus haut point.  soutine
            - S' il vous a dit une chose pareille, Lady Jedburgh, il faut décidément que je vous l'enlève. Par ici tout de suite Mr Podgers. Que lisez-vous dans la main de Lord Arthur ?
            - Ma foi, dit Lady Jedburgh qui esquissa une moue en se levant du canapé, si on ne me laisse pas monter sur scène on voudra bien m'autoriser à prendre place parmi les spectateurs tout de même.
            - Bien entendu nous allons tous assister au spectacle, dit lady Windermere, et maintenant Mr Podgers faites en sorte de nous dire quelque chose de gentil.  Lord Arthur est un de mes tout préférés.
            Mais quand Mr Podgers vit la main de Lord Arthur, il pâlit singulièrement et ne dit mot. Un frisson parut le traverser et ses gros sourcils broussailleux furent agités de convulsions aussi étranges d'agaçantes comme chaque fois que quelque chose l'intriguait. Puis d'énormes gouttes de sueur perlèrent sur son front jaune, et ses doigts boudinés se firent froids et moites.
            Lord Arthur ne manqua pas de remarquer ces signes d'agitation étranges et, pour la première fois de sa vie il ressentit de la peur. Son premier mouvement fut de se précipiter hors de la pièce, mais il se contint. Mieux valait connaître le pire, quel qu'il fût, plutôt que de rester dans cette horrible incertitude.
            - J'attends, Mr Podgers, dit-il.
            - Nous attendons tous, s'écria Lady Windermere à sa façon impatiente et vive, , le chiromancien ne répondit rien.
            - Je suis persuadée qu'Arthur doit monter sur scène, dit Lady Jedburgh, mais qu'après vos sarcasmes Mr Podgers n'a pas le courage de le lui dire.
            Mr Podgers laissa soudain tomber la main droite de Lord Arthur et s'empara de la gauche qu'il examina en se penchant si bas que la monture d'or de ses lunettes semblait presque toucher la paume. Pendant un instant son visage devint un masque blême d'horreur, mais il recouvra bientôt son sang-froid, se tourna vers Lady Windermere et dit avec un sourire forcé :
            - C'est la main d'un charmant jeune homme.
            - Sans doute ! répondit Lady Windermere, mais sera-t-il un mari charmant ? Voilà ce que je veux savoir.
            - Tous les jeunes gens charmants le deviennent, dit Mr Podgers.
            - Je ne crois pas qu'un mari doive être trop séduisant, murmura Lady Jedburgh pensivement. C'est si dangereux.
            - Ma chère enfant ils ne sauraient jamais être trop séduisants, s'écria Lady Windermere. Mais je veux des détails. Il n'y a que les détails qui soient intéressants. Que va-t-il arriver à Lord Arthur ?
            - Eh bien, au cours des prochains mois Lord Arthur partira en voyage...
            - Ah oui, en voyage de noces, cela va de soi !
            - Et perdra un parent.
            - Pas sa soeur j'espère ? dit Lady Jedburgh d'une voix apitoyee.
            - Certainement pas sa soeur, répondit Mr Podgers en faisant un geste de
dénégation. Juste un parent éloigné.
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            - Ma foi je suis affreusement déçue, dit Lady Windermere. Je n'aurais strictement rien à dire à Sybil demain. Aujourd'hui personne ne se soucie plus des parents éloignés. Il y a des années qu'ils sont passés de mode. Enfin je suppose qu'elle ferait bien de se munir d'une robe de soie noire, cela peut toujours se porter à l'église, n'est-ce pas ? Et maintenant allons dîner. Les autres ont dû déjà tout dévorer, mais nous trouverons peut-être un peu de potage chaud. François faisait de très bonnes soupes autrefois, mais maintenant la politique l'occupe tellement que je ne me sens plus tout à fait sûre de lui. Je voudrais tant que le général Boulanger se tint tranquille ! Duchesse vous devez être fatiguée.
            - Pas le moins du monde chère Gladys, répondit la duchesse en se dandinant vers la porte. Je me suis énormément amusée, et le manucure... le chiromancien, veux-je dire, est bien intéressant. Flora où est passé mon éventail en écaille ? Oh merci Sir Thomas, merci beaucoup. Et mon châle de dentelle Flora ? Oh merci Sir Thomas, c'est très aimable à vous.
            Et la noble créature réussit enfin à descendre l'escalier sans renverser plus de deux fois son flacon de parfum.
            Pendant tout ce temps Lord Arthur Savile était resté debout près de la cheminée. Le même sentiment d'effroi, la même sensation nauséeuse d'un malheur à venir l'accablaient. Il sourit tristement à sa soeur lorsque, si jolie avec sa robe de brocart rose et ses perles, celle-ci passa près de lui au bras de Lord Plymdale, et il entendit à peine Lady Windermere l'inviter à la suivre. Il songeait à Sybil Merton, et l'idée que quelque chose pût les séparer lui emplissait les yeux de larmes.
             A le voir on eût pensé que Nemesis avait dérobé le bouclier de Pallas pour lui montrer la tête de la Gorgone.  Il paraissait pétrifié et la mélancolie donnait à son visage une allure marmoréenne. Il avait mené la vie raffinée et luxueuse d'un jeune homme bien né et fortuné, une vie que concourraient à rendre délicieuse l'absence de tout souci sordide et la magnifique insouciance des jeunes gens, et voilà que pour la première fois il prenait conscience du redoutable mystère de la Destinée, de la terrifiante signification du mot Destin.
            Tout cela avait quelque chose d'insensé et de monstrueux. Se pouvait-il donc que fût inscrit au creux de sa main, en caractères qu'il ne pouvait lire mais qu'un autre savait déchiffrer, quelque péché secret, le signe rouge sang d'un crime ? N'y avait-il aucune échappatoire ? N'étions-nous rien de plus que des pions que remuent sur un échiquier des puissances occultes, des vases que le potier façonne à sa guise, pour l'honneur ou la honte ? Sa raison se révoltait contre cette idée.  Et pourtant il avait le sentiment qu'une tragédie planait au-dessus de lui et qu'il avait soudain été appelé à porter un intolérable fardeau. Les acteurs ont bien de la chance ! Ils peuvent choisir de paraître dans la tragédie ou dans la comédie, de faire souffrir ou d'amuser, de rire ou de pleurer à chaudes larmes.  Mais dans la vie réelle il en va tout autrement.  La plupart des hommes et des femmes sont contraints de jouer des rôles pour lesquels ils n'ont aucune aptitude.  Ce sont nos Guildenstern qui jouent Hamlet pour nous, et no Hamlet doivent se livrer aux facéties du prince Hal. Le monde est une scène mais la pièce est mal distribuée.
            Soudain Mr Podgers entra dans la pièce. Lorsqu'il aperçut Lord Arthur il frissonna et son visage commun, bouffi, vira au jaune vert. Les regards des deux hommes se croisèrent, et il y eut un moment de silence.
            - La Duchesse a oublié un de ses gants Lord Arthur et m'a demandé de le lui rapporter, finit par dire Mr Podgers. Ah, je le vois sur le canapé ! Bonsoir.
            - Mr Podgers je dois vous prier instamment de répondre à une question que je vais vous poser.
            - Une autre fois,  Lord Arthur. La Duchesse est inquiète, je crains de devoir partir.
            - Non, vous ne partirez pas. La Duchesse n'est pas pressée.
            - Il ne faut pas faire attendre les dames, Lord Arthur, dit Mr Podgers avec un regard mourant. Le beau sexe cède facilement à l'impatience.
            Les lèvres finement ciselées Lord Arthur se plissèrent en une moue de dédain irrité.  La pauvre duchesse comptait bien peu pour lui en cet instant. Il traversa la pièce jusqu'à l'endroit où se tenait Mr Podgers et tendit la main vers lui.
            - Dites-moi ce que vous avez vu là-dedans. Dites-moi la vérité, il faut que je la connaisse. Je ne suis pas un enfant.
            - Mr Podgers cligna des yeux derrière ses lunettes cerclées d'or et, très mal à l'aise, commença à se dandiner d'un pied sur l'autre tout en tripotant nerveusement une chaîne de montre très voyante.
            - Qu'est-ce qui vous fait croire que j'ai vu dans votre main autre chose que ce que je vous en ai rapporté ? Lord Arthur ?
            - Je sais très bien que vous avez vu quelque chose et j'insiste pour que vous me disiez de quoi il s'agit. Je vous paierai pour cela. Je vous donnerai un chèque de cent livres.
            Les yeux verts étincelèrent un instant, puis reprirent leur expression morose.
            - Cent guinées; finit par dire Mr Podgers à voix basse.
            - D'accord, je vous enverrai un chèque demain. Quel est votre club ?
            - Je n'ai pas de club. C'est-à-dire, pas en ce moment. Mon adresse est... mais permettez-moi de vous donner ma carte, et tirant de la poche de son gilet un morceau de carton doré sur tranche, Mr Podgers le tendit à Lord Arthur, en s'inclinant très bas :
                                        Mr Septimus R Podgers
                                        Chiromancien professionnel
                                        103a West Moon Strett
Je reçois de 10h à 4h, murmura mécaniquement Mr Podgers, et j'accorde une réduction aux familles.
            - Dépêchez-vous, s'écria Lord Arthur très pâle en tendant sa main.
            Mr Podgers jeta des regards inquiets aux alentours et tira la lourde tenture devant la porte.
            - Cela va prendre quelque temps, Lord Arthur. Vous devriez vous asseoir.
            - Dépêchez-vous monsieur, s'écria de nouveau Lord Arthur en tapant du pied avec colère sur le parquet bien ciré.
            Mr Podgers sourit, tira de son gousset une petite loupe, l'essuya play-orignial.com                                                      soigneusement avec son mouchoir.
                                                                  - Je suis fin prêt, dit-il.


                                                                             II

            Dix minutes plus tard, le visage blême d'épouvante et les yeux fous de douleur Lord Arthur Savile se rua hors de Bentick House en forçant son passage à travers la foule des valets de pied en manteau de fourrure qui entouraient la vaste marquise à rayures. Il paraissait ne rien voir, ne rien entendre. Malgré le froid vif qui règnait ce soir-là et le vent mordant qui faisait vaciller la flamme des réverbères autour de la place, il avait les mains fiévreuses, le front brûlant. Il marchait, marchait toujours d'allure presque d'un homme ivre. Un agent de police le regarda curieusement lorsqu'il passa devant lui et un mendiant qui s'était traîné hors d'un porche pour demander l'aumône prit peur devant une misère plus profonde que la sienne. A un moment il s'arrêta sous un réverbère et contempla ses mains, croyant déjà apercevoir une tâche de sang.. Un faible cri s'échappa de ses lèvres tremblantes.
            Le meurtre ! Voilà ce que le chiromancien avait vu au creux de sa main. Le meurtre ! La nuit elle-même paraissait le savoir, et il semblait que le vent mauvais lui hurlât aux oreilles le mot maudit. Le meurtre était partout dans les coins sombres des rues, lui riait au visage depuis le toit des maisons..
            Lord Arthur Savil se rendit d'abord au Parc dont les sombres bosquets paraissaient le fasciner, il s'appuya d'un air las contre la grille et à l'écoute du frémissement silencieux des arbres, rafraîchit son front au contact du métal humide. " Le meurtre ! Le meurtre ! " répétait-il sans cesse comme si la répétition pouvait atténuer l'horreur du mot. Le son de sa propre voix le fit trembler et pourtant il espérait presqu'Echo pût l'entendre pour réveiller de ses rêves la ville assoupie. Il éprouvait le désir intense d'arrêter le premier venu et de tout lui raconter.
            Ensuite, au-delà d'Oxford Street il erra dans d'étroites et infâmes ruelles. Deux femmes, le visage fardé, se gaussèrent de lui lorsqu'il les dépassa. D'une cour obscure parvint un vacarme de jurons et de coups auxquels succédèrent des cris perçants et il découvrit, serrées sur un seuil humide, les silhouettes bossues de la pauvreté et de la vieillesse. Une étrange pitié l'envahit. Le sort de ces enfants du pêché et de la misère était-il comme le sien, déjà décidé ? N'étaient-ils, comme lui, que les marionnettes d'un monstrueux spectacle ?                                                                                                         tryskel.Hautefort.com
            Pourtant le mystère de la souffrance le frappait moins que son absurdité, son inutilité absolue, sa grotesque insignifiance. Que tout cela était incohérent ! Quel manque total d'harmonie ! Il était stupéfait par le hiatus entre l'optimisme frivole de l'époque et les réalités de l'existence. Il était encore très jeune.
           Au bout d'un moment il se retrouva devant l'église de Marylebone. La chaussée silencieuse semblait un long ruban d'argent poli mouchetées de-ci de-là les sombres arabesques d'ombres mouvantes. Au loi s'incurvait l'alignement des réverbères aux flammes vacillantes, et devant une petite Rmaison ceinte de murs stationnait un cab solitaire, à l'intérieur le cocher dormait. Il pressa le pas en direction de Portland Place, regardant derrière lui de temps à autre, comme s'il craignait d'être suivi. Au coin de Rich Street deux hommes lisaient une petite affiche collée à une palissade. Mû par une étrange curiosité il traversa la rue. Lorsqu'il s'approcha le mot " meurtre " écrit en lettres noires frappa son regard. Il tressaillit, rougit. C'était un avis de recherche offrant une récompense pour toute information susceptible de permettre l'arrestation d'un homme de taille moyenne, entre trente et quarante ans, portant un chapeau mou, vêtu d'un manteau noir et d'un pantalon à carreaux, une balafre barrait la joue droite. Il lut et relut l'avis se demandant si le misérable serait appréhendé et d'où lui venait sa balafre. Peut-être un jour son propre nom serait placardé sur les murs de Londres. Un jour peut-être, mettrait-on sa tête à prix.
            Cette pensée le rendit malade d'effroi. Il tourna les talons et se hâta dans la nuit.
            Où se rendit-il ? Il le savait à peine. Il se souvenait vaguement avoir erré parmi un labyrinthe de maisons sordides, s'être perdu dans un gigantesque réseau de rues obscures et que l'aube était déjà levé lorsqu'il avait fini par rejoindre Piccadilly Circus. Rentrant chez lui à Belgrave Square il croisa les grands chariots qui se dirigeaient vers Covent Garden. Les rouliers aux bons visages hâlés, leurs épais cheveux bouclés, avançaient d'un pas ferme, faisaient claquer leur fouet et se hêlaient de temps à autre. Juché sur un immense cheval gris pour conduire un attelage des plus bruyants, se tenait un garçon potelé qui avait piqué des primevères dans son chapeau cabossé, agrippait solidement ses petites mains à la crinière et riait. Les hautes piles de légumes contre le ciel matinal ressemblaient à des blocs de jade qui se seraient détachés sur les pétales rose de quelque merveilleuse rose. Lord Arthur se sentait étrangement touché, il n'aurait su dire pourquoi. Le charme délicat de l'aube recelait à ses yeux quelque chose de pathétique et d'indicible, et il songea à tous ces jours qui naissent en beauté et se terminent en tempête. Et puis ces rustres aux voix joviales et rudes, aux façons insouçiantes, quel Londres étrange ils découvraient ! Un Londres vierge du pêché de la nuit comme de la fumée du jour, une ville pâle, fantomatique, désolée et pleine de tombeaux. Il se demanda ce qu'ils en pensaient. Savaient-ils quelque chose de sa splendeur et de sa honte, de ses joies flamboyantes et farouches, de sa hideuse faim, de tout ce qu'il crée et detruit de l'aube au crépuscule ? A leurs yeux Londres n'était sans doute qu'un marché auquel ils portaient leurs fruits à vendre, où ils ne s'attardaient que quelques heures tout au plus et qu'ils quittaient alors que les rues étaient encore silencieuses et les maisons endormies. Il avait plaisir à les regarder passer. Tout grossiers qu'ils étaient avec leurs pesants souliers à clous et leur démarche pataude, ils apportaient avec eux un peu d'Arcadie. Le jeune homme eut le sentiment que la Nature près de qui ils avaient vécu leur avait enseigné la paix. Il leur envia tout un savoir qu'ils ignoraient.
            Lorsqu'il parvient à Belgrave Square, le ciel était d'un bleu pâle et les oiseaux commençaient à gazouiller dans les jardins.


                                                                    III

            Lord Arthur se réveilla...                 ( à suivre )