samedi 30 août 2014

Recettes et Propos d'Alexandre Dumas 4 Froment, Pain et Pain d'épices ( Dictionnaire de cuisine France )


biopix.eu

                                               Froment  Pain et Pain d'épice

                                                          " Froment "

            Voici ce que M. Aulagnier dit de cette plante, la plus commune et la meilleure qui existe :
            " Le froment, dont l'origine se perd presque dans celle du monde, est la plus précieuse des plantes. Les Egyptiens mirent au rang des dieux Osiris pour leur avoir enseigné l'agriculture, qui a produit les mêmes résultats dans toutes les contrées de la terre. En Orient, c'est dans la Babylonie que le blé croissait naturellement, c'est aussi là qu'on croit devoir placer le berceau de la civilisation. Aujourd'hui peu de nations se nourrissent uniquement de fruits, eu égard au grand nombre de celles qui cultivent les céréales. Les dattes et les figues servent bien encore à la nourriture des Egyptiens, de Persans, mais c'est seulement chez les pauvres, car le froment forme l'aliment principal. Sa racine est composée de fibres déliées, sa tige s'élève à la hauteur de 4 ou 5 pieds et forme des tuyaux plus ou moins gros, garnis d'espace en espace de noeuds qui lui donnent de la force et qui soutiennent à leur extrémité des épis longs où naissent des fleurs composées d'étamines auxquelles succèdent des grains ovales, mous des deux bouts, convexes d'un côté, sillonnés de l'autre, de couleur jaune lorsqu'ils sont mûrs, remplis d'une matière blanche et farineuse composée de gluten et d'amidon et qui sert à faire le pain.
            La France est très fertile en froment de toutes les espèces : la Beauce, la Brie, l'Ille-et-Vilaine, le Vexin en produisent surtout de très beaux sujets.
            Les Anciens honoraient l'agriculture par des fêtes, mais aucune n'est comparable à celle qui, depuis un temps immémorial, se pratique en Chine tous les ans. L'empereur, entouré des princes et des grands de sa cour,  ainsi que des laboureurs les plus recommandables, ouvre et laboure lui-même la terre et sème les cinq  espèces de grains les plus nécessaires à la vie qui sont : le froment, le riz, les fèves et deux sortes de millet. Cette fête est célébrée chaque année à Pékin, au retour du printemps, ainsi que dans tout l'empire. Là, la profession de laboureur est plus honorable que celle de marchand.                                                         mephisto1061.skyrock.com

                                                                                                    A. Dumas

                                                                *****************

                                                                   " Pain "

            Dans la plupart des pays civilisés la nourriture de l'homme se compose en grande partie de pain que l'on prépare suivant les productions du pays, soit avec du froment, ou avec du seigle, du maïs, etc.
dona-rodrigue.eklablog.com
            Pour que la farine puisse fournir un pain convenable il faut qu'elle contienne une assez grande proportion de gluten et plus elle en contiendra, plus le pain sera supérieur. Lorsque la pâte de farine, convenablement préparée, est abandonnée à elle-même dans des circonstances convenables, il s'y développe une fermentation alcoolique qui donne lieu au dégagement d'une quantité de gaz acide carbonique. Le gluten qui fermente cette pâte, formant un réseau extensible, retient en grande partie le gaz carbonique qui soulève ainsi la masse et la rend légère et poreuse. Quand ensuite la cuisson la solidifie, cette pâte reste avec les mêmes caractères et fournit un bon pain. Le gluten réparti dans la farine s'imbibe d'eau et forme une espèce de membrane qui donne à la pâte du froment l'élasticité qui la caractérise, c'est elle également qui retient le gaz que produit la fermentation.
            On dit communément que le pain, pour être bon à manger, doit avoir un jour, que la farine, pour faire la pâte, doit avoir un mois et que le grain doit avoir un an avant de le faire moudre. Mais pour tout le monde,le pain est généralement bon lorsqu'il est tendre et tout à fait refroidi. Il n'y a guère que le pain de millet qui soit bon chaud.
            Quoique la panification systématique ne soit pas du ressort de la cuisine, nous croyons devoir donner quelques notions précises et succinctes sur la théorie du boulanger. On trouve partout du blé, de la levure et de la farine de froment, mais il y a des pays où le pain fabriqué par les nationaux n'est pas mangeable, et un de nos amis, M. Drouet sculpteur, qui a beaucoup voyagé dans quelques-uns de ces pays, nous disait qu'il avait été obligé pendant très longtemps de manger des pommes de terre, ce dernier étant détestable.
            La qualité du pain, comme nous l'avons déjà dit plus haut dépend de sa levure et de sa cuisson, mais principalement de sa levure, c'est à elle qu'on doit toujours attribuer son plus ou moins de bonté. L'opération de la levure consiste à garder un peu de pâte jusqu'à ce que par une sorte de fermentation spiritueuse qui lui est particulière, elle se soit gonflée, raréfiée et ait acquis une odeur et une saveur qui ont quelque chose  de vif, de piquant et de spiritueux mêlé d'aigre. On pétrit exactement cette pâte fermentée avec la pâte nouvelle et ce mélange détermine promptement cette dernière pâte à éprouver elle-même une pareille fermentation, mais moins avancée et moins complète que celle de la première. L'effet de cette fermentation est de diviser, d'atténuer la pâte nouvelle, d'y développer beaucoup de gaz qui, ne pouvant se dégager entièrement  à cause de la ténacité et de la consistance de la pâte, y forment de petites cavités, la soulèvent, la dilatent et la gonflent, ce qui s'appelle la faire lever, et c'est par cette raison qu'on a donné le nom de levain à la pâte ancienne qui détermine tous ces effets.                                                          painrisien.com                   
            Lorsque la pâte est ainsi levée elle est en état d'être mise au four où, en cuisant, elle se dilate davantage par la raréfaction des gaz, et puis elle forme un pain léger, complètement différent de ces masses lourdes, compactes, visqueuses et indigestes que donnent la cuisson de la pâte qui n'est pas bien levée.
            L'invention d'appliquer à la fermentation de la pâte, la levure de bière ou le résidu des vins de grains a procuré encore une nouvelle matière très propre à améliorer le pain. C'est l'écume qui se forme à la surface de ces liqueurs pendant la fermentation dont on use en guise de levain, cette écume introduite et délayée dans la pâte de farine la fait lever encore mieux et plus promptement que le levain ordinaire : elle se nomme levure de bière ou simplement levure et nous en avons parlé à son article. C'est par son moyen qu'on fait le pain plus délicat qui se nomme " pain mollet ". Il arrive souvent que le gros pain qui a été fait avec du levain de pâte a une saveur tirant sur l'aigre, ce qui est très désagréable. Cela peut tenir à ce que l'on a mis dans le pain une trop grande quantité de levain ou de ce que la fermentation du même levain était trop avancée. On ne remarque jamais cet inconvénient dans le pain fait avec la levure, ce qui vient apparemment de ce que la fermentation de la levure est moins avancée que celle du levain, ou qu'on met plus de sollicitude à la fabrication du pain mollet qu'à celui du pain de ménage.
            Le pain bien levé et cuit à propos diffère donc absolument d'un pain mal fabriqué, non seulement parce qu'il est beaucoup moins compact et d'une saveur plus agréable, mais encore parce qu'il se trempe aisément et qu'il ne fait pas, quand on l'imbibe, une colle visqueuse, ce qui est d'un avantage infini pour la digestion.
            Quant au sel que l'on ajoute à la pâte, il ne sert pas seulement à donner du goût au pain, mais il exerce encore une action en déterminant une plus grande absorption d'eau par la farine, et quelques autres sels offrent cette action à un plus haut degré, mais dans de très petites proportions seulement, au-delà de certaines limites, ces sels empêchent la pâte de lever aussi bien.
pounchki.fr 
            Le levain et le sel offrent donc de grands avantages dans la panification. Ces deux ingrédients consomment tout ce qu'il y a d'impur, donnent à la farine une espèce de cuisson anticipée et à la masse une consistance plus ferme.
            Le peuple français est, comme on le sait, celui qui consomme le plus de pain, et c'est sans doute pour cela qu'il y règne moins de maladies. Avantage que plus d'un médecin attribue à l'usage que nous avons de manger beaucoup de pain à nos repas.
            Il n'en est pas de même chez les Anglais et les Allemands dont la principale nourriture est la viande ou les pommes de terre ; cela ne veut pas dire que ce régime alimentaire est constamment mauvais, mais il est souvent la cause de maladies putrides.
            Un Parisien se trouvant un jour dans une ville d'Allemagne se trouva invité à dîner par un de ces amis
            A six heures il était chez son ami. Il vit une table somptueusement servie pour une douzaine de personnes à peu près, mais ce qui le frappa le plus ce fut la petitesse des morceaux de pain qui se trouvaient sous chaque serviette.
            Au bout d'un quart d'heure d'attente, ne voyant arriver aucun convive et sentant la faim le presser vivement, il se dit : " Ma foi, je suis chez un ami, je n'ai pas beaucoup à me gêner avec lui, je vais manger ce petit morceau de pain, cela me permettra d'attendre les convives qui ne peuvent tarder à arriver. "
            Il prit donc un morceau de pain et le mangea.
            Un autre quart d'heure se passa, il fit la même réflexion que la première fois, et mangea deux morceaux de pain, n'ayant rien d'autre à manger.
            Enfin son ami et ses invités n'arrivant encore pas il finit par manger, toujours en attendant, tout le pain qui se trouvait sur la table, de sorte que lorsque les convives arrivèrent ils n'en trouvèrent plus, et le Parisien leur ayant raconté que c'était lui qui avait tout mangé, ils rirent beaucoup et lui demandèrent comment il avait pu faire pour en avaler autant.                                                                                                              assiettesgourmandes.fr
            Quant à eux ils s'en passèrent parfaitement, cela ne les gênant pas, et les douze morceaux de pain avalés par lui n'empêchèrent pas non plus notre compatriote de faire honneur au dîner de son ami.
            L'arrivée tardive des convives fut expliquée alors ; on soupe en Allemagne à 8 heures, et le Parisien ayant l'habitude de dîner à 6, était venu à son heure habituelle sans s'inquiéter si c'était bien l'heure du repas.

                                                           **** Levain, Levure ****

             Le levain est un morceau de pâte aigrie ou imbibée de quelque acide qui fait lever, enfler et fermenter l'autre pâte avec lequel on le mêle. Le pain ordinaire doit sa légèreté au levain.
            La " levure " est l'écume que forme la bière lorsqu'elle commence à fermenter. On égoutte cette écume, on la presse, on la réduit en pâte, et elle se conserve très longtemps. On l'emploie très       souvent dans la pâtisserie.

                                                                      ************

                                                                      "  Pain d'Epice "

            Depuis les temps les plus reculés, le meilleur pain d'épice s'est fabriqué à Reims. A la fin du XVè siècle, sous Louis XII, il jouissait d'une grande réputation, et celui qu'on fabrique à Paris n'était qu'au second rang.
plurielles.fr
            Vers la fin du règne de Louis XIV et au commencement du règne de Louis XV, il était d'usage de faire présent de croquets et de nonnettes de Reims. Il n'y a plus guère aujourd'hui que les enfants qui en consomment, mais il ne s'en fait pas moins un commerce considérable.
            Nous avons entendu raconter, dit M. de Courchamps, que le dernier maréchal de Mouchy venant de perdre un de ses beaux-frères,
contre lequel il avait plaidé pendant de longues années, était solennellement assis dans le salon de son appartement  au château de Versailles, où il écoutait des compliments de condoléances avec beaucoup de gravité.
            Comme il était là depuis son retour de la messe du roi, et que le dîner approchait, le contrôleur du maréchal, car il avait accordé le titre de contrôleur à son maître d'hôtel, cet officier, disons-nous, osa prendre sur lui d'interrompre la cérémonie des compliments pour venir lui demander ses ordres.
            - Hé ! mon Dieu, lui dit le maréchal avec un ton mêlé d'impatience et d'affliction, comment pouvez-vous et comment osez-vous me faire une question pareille ? Qu'est-ce que vous pourriez me présenter convenablement, sinon les deux plats d'ancienne étiquette ? Apprenez donc, monsieur, qu'un jour comme aujourd'hui, vous ne pouvez servir devant moi que des pigeons au gros sel et du pain d'épice. Comment se fait-il que mon contrôleur ne sache pas cela ?
            On fait le pain d'épice avec la fleur de farine de seigle, de l'écume de sucre ou du miel jaune et des épiceries ; on fait cuire le tout, que l'on divise en pains de la forme que l'on veut. Il excite l'appétit, relève et soutient les forces digestives, mais on ne doit en manger que modérément. Les marins se trouvent bien d'en faire usage.                                                                                                  tribugourmande.com
            Son invention remonte à une date fort ancienne, il n'y a pas de doute qu'elle n'ait suivi celle immédiatement du pain. Encouragés par le succès de l'opération qui avait procuré le pain, les hommes essayèrent de combiner la farine des différents grains avec toutes les substances qui pouvaient en rendre la saveur plus agréable, telles que le beurre, les oeufs, le lait, le miel, afin de voir ce qu'il en résulterait. Ce furent sans doute ces expériences qui donnèrent naissance à toutes les pâtisseries dont se régalaient les Anciens, et dont nos pères, au temps des Croisades, rapportèrent les recettes d'Egypte et d'Asie ce qui a servi à former l'art du pâtissier et du confiseur.
            Les Romains avaient leur pain d'épice ; c'était l'offrande que le pauvre offrait aux dieux immortels. Far cum melle. Les Grecs le mangeaient au dessert. Nos ancêtres l'estimaient fort et en faisaient même des présents. Dans les repas de cour, il figurait au premier rang. Agnès Sorel, la jolie maîtresse de Charles VII , appelée Dame de Beauté, à cause du château de Beauté qu'elle possédait sur les bords de la Marne, et qui était un cadeau de son royal amant, ne pouvait se lasser de cette friandise, et plusieurs auteurs du dernier siècle ont prétendu même qu'elle avait été empoisonnée avec du pain d'épice par le dauphin, depuis Louis XI qui ne l'aimait point parce que son père l'aimait trop ; mais c'est une conjecture qui ne repose que sur le caractère cruel et vindicatif de ce prince. Marguerite de Valois, soeur de François 1er en faisait aussi ses délices. Mais sous Henri II on s'en dégoûta tout à coup, parce que le bruit courut que les Italiens y mettaient du poison, et il ne revint en faveur qu'à la fin du règne de Louis XIV, comme nous l'avons dit plus haut
            La farine de seigle rend ce pain un peu pesant, cependant quand il est bien confectionné et bien cuit, les aromates qu'on y emploie le rendent plus digestif. Le bon pain d'épice, fait avec du bon miel de choix, peu aromatisé, est laxatif, calme la soif et favorise l'expectoration. Pour qu'il puisse se garder sans se ramollir par l'humidité et s'altérer en vieillissant, il faut lui donner un degré de cuisson convenable et l'exposer de temps en temps à la chaleur du feu ou du soleil.


                                                                                         Alexandre Dumas
                                                           
         
         

         

            

vendredi 29 août 2014

Carla, une vie secrète Besma Lahouri ( biographie France )


Book

                                        Carla,
                                                   une vie secrète

        Revisiter la vie de celle qui fut un temps première dame de France. Peut-être faudrait-il commencer le livre par les derniers chapitres. Soit par l'enfance de Carla Bruni, italienne dans un château. Une soeur et un frère aînés, des parents cultivés très musiciens, la mère pianiste concertiste, le père compositeur. Chacun vaquait à ses occupations. On la dite solitaire à ce moment de sa vie, mais adolescente, la famille installée à Paris depuis quelques années, Carla Bruni Sarkozy prend conscience de ses vastes possibilités et travaille son maintien, une certaine impassibilité, apparente tout au moins, son corps, son visage peut-être. Pas avare dans ses amours, devenues souvent des amitiés, mannequin son image surmultipliée dans les magazines de mode ou people, maman d'un garçon, elle compose et entre dans le monde des intellectuels, dit-on, et de la chanson. Elle chante, susurre des mots s'accompagne à la guitare. Intelligente, sociale. La biographie parait en 2010, à mi-parcours de cette étape, de ce dernier rôle que le publiciste Jacques Séguéla en l'invitant un soir en même temps que Nicolas Sarkozy, lui pemet de jouer. Ne sont pas omises toutes les petites médiocrités des uns et des autres, les vrais et les faux mensonges, les vrais et les faux amis, l'auteur n'est pas impressionnée par l'élégante Carla B., comparée à Michelle Obama Besma Lahouri préfère nettement les choix vestimentaires américains. C'est dommage, nul n'a oublié la prestation de Carla Bruni lors de la visite présidentielle en Grande Bretagne. Personnage proustien. Document plus que biographie, puisque non autorisée.      

            

mardi 26 août 2014

Le Chardonneret Donna Tartt roman ( EtatsUnis )

                                                                                                                                                                                                                   
                                        Le Chardonneret                                                                     Fabritius 1654

            Théo a 13 ans lorsque sa vie bascule, 15 ans plus tard il se reproche encore de n'avoir su éviter la perte de sa mère. Une indiscipline, un rendez-vous au collège avec le directeur, la maman prend sa journée, ex-mannequin elle travaille dans la communication, ils partent prévoient un éventuel petit-déjeuner en chemin mais après quelque hésitation il se laisse entraîner au Metropolitan Museum où, dit-elle, est présenté très exceptionnellement un petit tableau tout aussi exceptionnel " Le Chardonneret " de Fabritius peint en 1654, peintre très célèbre à l'époque, élève de Rembrandt et maître de Vermeer, mort dans un très grand incendie à Delft. La majorité de son oeuvre détruite à l'exception d'une dizaine de tableaux, et de ce petit format, ce petit oiseau enchaîné. De l'explosion qui ravage et tue Théo ramène le Chardonneret, une bague, que l'oblige à emporter un homme âgé et l'image de la petite fille rousse qui l'accompagnait. Théo va survivre, son père, grand joueur, parti sans laisser d'adresse, il trouve refuge chez les Barbour, parents d'un de ses copains. Et c'est la vie dans un quartier très huppé, la 5è Av. Dans le livre les liens avec les pères sont terriblement lourds. Andy se voit contraint par Mr Barbour de naviguer, alors que cela le fait vomir. Théo retrouvé quitte la 5è Av et sa discipline, et retrouve l'ivresse de son père, ses jeux et sa nouvelle compagne, serveuse dans un bar. Ce sera Las Vegas deux années sombres. Au nouveau lycée il se lie avec Boris, sa mère est morte, il vit avec son père, très absent et toujours prêt à frapper son fils lorsqu'il est saoul, ingénieur, ils ont traversé de nombreux pays. Les deux adolescents habitent la banlieue et s'abonnent à la drogue, à l'alcool, vodka. Théo n'a révélé à personne la nature de l'objet qu'il garde dans son sac, soigneusement enveloppé dans une taie d'oreiller, du papier et scotché. A nouveau seul il devra quitter Las Vegas et retourne à NewYork, en car, plus démuni que jamais, à l'exception du tableau, de la bague et de l'adresse du propriétaire de la bague. Il passera les prochaines années dans cette boutique d'antiquités auprès de son propriétaire, géant bon enfant, très expérimenté, très adroit de ses mains, il rénove des antiquités avec un soin tel que Théo trouve le moyen de relever la situation désastreuse dans laquelle se trouvent les finances de la boutique. Très documentée l'histoire est terriblement attachante. Donna Tartt est vraiment entrée dans l'esprit de Théo ( de son propre aveu ). Le monde des faux en antiquités, l'errance de Théo toujours sous l'emprise de la drogue, ce voyage entre le faux et le vrai. L'action rebondit toujours alors que l'on est ivre de tant de drogues et de vodka. Les bons amis, les faux amis. Amsterdam veille de Noël sera-t-il la fin du voyage pour le Chardonneret, recherché par la police des objets d'art volés ou perdus. Pourquoi écrit l'auteur une oeuvre d'art parmi toutes nous touche plus particulièrement, nous ouvre-t-elle les yeux sur un secret enfoui. Près de 800 pages, 3è livre en trente ans, Donna Tartt amie proche de Bret Easton Ellis rencontré pendant ses études à qui est dédié Le Maître des Illusions, dit aimer Poe, Dostoïevski, Dickens et... " Cocteau, l'enchanteur... "Pullitzer 2014.

dimanche 24 août 2014

Fritz The Cat R. Crumb B.D. ( Recueil de 14 histoires EtatsUnis )


"

                                             Fritz The Cat

            Fred devenu Fritz le chat merveilleux de Crumb, c'est-à-dire illustre héros rond, ironique, paillard, vaguement amoureux de sa soeur "... Petite soeur est devenue une jeune femme drôlement jolie tu t'en rends compte m'man ... " créé à la fin des années 50 avec son frère Charles d'abord pour leur entourage, nous raconte dans 116 planches et 14 histoires, les affres de la vie amoureuse, les drogues, l'alcool "... Pourquoi es-tu si agressif avec moi quand tu as bu Fritz... " demande Winston et les dérapages. Classé X à une époque, auteur underground, Crumb floué ses droits d'auteur cédés sans précaution par son épouse, il invente une autruche. Une autruche en colère "... Hé, idiote ! Allez ! Baisons ! Je suis excité maintenant !... Andréa, nous savons parfaitement tous les deux que c'est encore un de tes tours de névrosée... " Une autruche tueuse. Fritz the cat mort ? Vive Fritz the cat. Fritz in the no-good "... Ça fait presque un an vous et votre épouse percevez des aides publiques sans être parvenus à trouver un quelconque emploi... " Sans scrupule, sans idée politique, il est enrôlé dans un groupe armé prêt à la bagarre. Mais matou aimablement dessiné par son créateur, il peut être pris pour un chat en peluche, à travers le coup de crayon il vit sous l'emprise de drogues, lsd ou autres, pourtant  "... non je ne fume plus c'est de la merde... ", les mésaventures de la société américaine et d'ailleurs, des années 68.Voir les titres : Fritz the cat doute de sa virilité, Fritz the cat devient accro... Bel album, le classique de la BD.
            

jeudi 7 août 2014

Terminus Tel-Aviv Liad Shoham ( roman policier Israël )



                                     Terminus Tel-Aviv

            Michal traverse le square de Milan et se dirige vers son appartement rue Judas-Macchabées.
" ... quelques gouttes de pluie et ça y est c'est la tempête, mais les vraies, celles qui font des dégâts elles, évidemment, on passe à côté... " Michal petite femme, vive, travaille en tant que bénévole pour une Association d'aide aux étrangers, notamment aux Africains venus d'Erythrée et d'Ethiopie, du Soudan mais ces derniers ne sont pas acceptés, rentrés illégalement via le Sinaï. Les Erythréens peuvent obtenir des titres de séjour temporaires qui leur permettent de travailler, car ils viennent d'un pays extrêmement fermé, où les enfants sont enrôlés dans l'armée à peine adolescents, pour une durée indéterminée. Ainsi Gabriel correctement payé dans un restaurant, très suivi par Michal qu'il a dessinée et chez qui il se rend parfois. Mais lorsqu'un meurtre est commis, le moindre indice qui les rend suspects les fait fuir. Gabriel piégé fuit, se cache, dort dans des cartons, et reçoit un appel de sa soeur Lydie en danger, que sa mère l'a poussé à emmener pour échapper à la dure vie de leur pays. Mais arrivés dans le Sinaï les passeurs se sont montrés très exigeants. A Tel-Aviv autour de la gare centrale, écrit l'auteur, se joue un trafic d'argent particulièrement lucratif avec les Africains qui ne peuvent avoir accès aux banques et veulent envoyer de l'argent au pays, à leur famille. Pour cela Faro crée un réseau clandestin, devient leur " banquier ", il y a aussi celui que l'on nomme le " général ", personnage mystérieux et dangereux dont les activités ont sans doute été découvertes et provoquent meurtre et dégâts chez certains avocats défenseurs des clandestins, pas très nets dans leurs pratiques, le machisme des hommes largement révélé lors de l'enquête menée par Anat, jeune femme également mince et de petite taille. Shoham auteur de plusieurs romans notamment de Tel-Aviv suspects, est avocat. Le livre est très centré sur le problème des immigrés, acceptés ou pas par les citoyens du pays qui les accueille, problème que l'on retrouve dans d'autres endroits du monde.


dimanche 3 août 2014

Extorsion James Ellroy ( roman policier Etats-Unis )

Extorsion

                                            Extorsion

            Fred Otash ex-policier plus à l'aise dans le rôle du détective spécialisé dans les divorces les plus crapuleux, les plus tordus sera encore plus à l'aise dans celui de colporteur de rumeurs, se faisant payer de bons milliers de dollars les photos. Hollywood est évidemment la ville idéale pour la collecte des vraies-fausses rumeurs. Fred Otash est mort et se trouve au Pénitencier du Repentir, un Purgatoire où tous ceux sur qui le journaliste-policier-détective à écrit dans Confidentiel dans les années 50 le poursuivent avec une fourche et des coups bien placés. Pour se faire pardonner il doit faire appel à Ellroy, le dog, et confesser à l'auteur qu'il connaît, ses mémoires, après quoi il pourra monter à l'étage au-dessus. Et l'écrivain écrit un très court roman dans son style rude et imagé passant d'un chapitre l'autre de Otash à Ellroy lui-même. Comment opèrent-ils pour piéger, Liz Taylor, Sam Spiegel, JFK et Ingrid Bergman, Rock Hudson Cary Cooper et John Wayne entre autres et surtout la belle Ava Gardner. Tous, procureur et producteur, avocat et patron de presse ont leurs vices cachés dans L.A. que Ellroy a dépeint, toujours autour des années 50. "... Donc nous planquons des micros... Donc j'ai des moyens de pression sur les informateurs qui fournissent des secrets salaces... Donc je les fais passer au détecteur de mensonges pour m'assurer de la véracité de leurs affirmations. Donc je crée un climat de terreur à Hollywood qui est sur cette Bon Dieu de planète l'endroit le plus cosmétiquement moraliste et le plus somptueusement immoral... " Fred Otash est en vérité mort en 1992, il avait 70 ans. Il y a des coups, de l'herbe, des cigarettes et de l'alcool, tout pour donner au roman sa place au rayon policier. C'est le dernier Ellroy et en fin de volume deux chapitres de Perfidia, parution en 2015, prochain Quatuor de L.A.

Dans la neige Stefan Zweig ( nouvelle Autriche )



                                                    Dans la neige

            Une petite ville allemande du Moyen-Âge, tout près de la frontière polonaise, avec la lourdeur carrée propre aux bâtiments du XIVè siècle. L'image colorée et animée qu'offre habituellement la ville a laissé place à une impression unique, une blancheur aveuglante, étincelante qui domine les larges murailles d'enceinte et pèse sur les sommets des tours que la nuit vient d'envelopper d'un pâle voile de brume.
            L'obscurité s'étend rapidement. L'agitation sonore et désordonnée de la rue, l'activité de la foule laborieuse s'assourdit jusqu'à se transformer en un bruit diffus qui semble venir de très loin et que seul interrompt, à intervalles réguliers, le chant monotone des cloches vespérales. La journée de travail s'achève pour les artisans fatigués qui aspirent au repos, les lumières se font de plus en plus rares, de plus en plus clairsemées, pour finir par disparaître entièrement. La ville, tel un seul être puissant, est profondément endormie.
            Tout son s'est évanoui, même la voix tremblante du vent sur la lande s'est éteinte en une douce berceuse ; on entend le léger chuchotement des flocons de neige qui s'écrasent au terme de leur course.
            Soudain on perçoit un faible bruit. On dirait les pas lointains et pressés d'un cheval qui s'approche. Étonné, l'homme de garde ivre de sommeil se met à la fenêtre, à l'écoute de ce qui se passe au-dehors. Effectivement un cavalier se dirige au grand galop vers la porte, et une minute plus tard une voix rauque, éraillée par le froid, réclame le droit d'entrer. Le portail s'ouvre, un homme s'introduit tenant à ses côtés un cheval en nage qu'il remet aussitôt au portier dont il apaise rapidement les réticences à l'aide de quelques paroles et d'une assez grosse somme d'argent, puis, d'une démarche rapide et assurée, montrant ainsi qu'il connaît parfaitement les lieux, il dépasse la place du marché déserte, d'une blancheur scintillante et, par des ruelles silencieuses et des chemins enneigés, il prend la direction de la partie opposée de petite ville.
            Il y a là quelques maisons exiguës, serrées les unes contre les autres, comme si chacune avait besoin d'être étayés par ses voisines. Toutes sont austères, modestes, penchées et noircies de fumée et elles baignent toutes dans le silence immémorial du secret des ruelles. On a l'impression que jamais elles n'ont connu la gaieté de ces fêtes où le plaisir s'exprime dans l'exubérance, que jamais des transports de joie n'ont fait vibrer ces fenêtres rendues aveugles et cachées, que jamais un brillant rayon de soleil n'a reflété l'éclat de son or dans les vitres. A l'écart, pareilles à des enfants effarouchés qui ont peur des autres, elles se blottissent ensemble dans la concentration du ghetto.
            L'étranger s'arrête devant une de ces maisons, celle qui est la plus grande et qui a relativement la plus belle apparence. Elle appartient à l'homme le plus riche de la petite communauté et sert en même temps de synagogue.                                                                                    
            A travers les fentes des rideaux tirés passe une vive lueur et de la chambre éclairée parviennent des voix en train de chanter un cantique. C'est la fête de Hanouka qui est célébrée dans la paix, la fête de l'allégresse et de la victoire des Maccabées, un jour qui rappelle à ce peuple, expulsé et asservi par le destin,  la plénitude de sa force d'autrefois, un des rares jours de joie que la Loi et la vie lui ont accordés. Mais ces chants ont un accent de mélancolie et de nostalgie, et l'éclat métallique des voix est rouillé par les millions de larmes versées. Le cantique semblable à une complainte désespérée, résonne dans la ruelle déserte, puis s'éteint.
            L'étranger reste quelque temps immobile devant la maison, perdu dans ses pensées et dans ses rêves, sa gorge se remplit de lourdes larmes qui jaillissent et de sanglots, et involontairement elle se met à chanter les antiques mélodies sacrées qui montent de son coeur. Son âme est empreinte d'un profond recueillement.
           Puis il se ressaisit. D'un pas hésitant il se dirige vers le portail fermé et abat avec vigueur le marteau sur la porte qui vibre sourdement. Cette vibration se propage dans le bâtiment tout entier.
           Comme sous l'effet d'un signal convenu, le chant s'éteint instantanément en haut. Tous ont pâli et se regardent d'un air effaré. D'un seul coup l'atmosphère de fête s'est dissipée. Engloutis les rêves de la force victorieuse d'un Judas Maccabée aux côtés duquel chacun se tenait en esprit, plein d'enthousiasme, disparu le radieux royaume des juifs qu'ils avaient devant les yeux. Ils sont devenus les pauvres juifs frissonnants et impuissants. La réalité est de nouveau là.                                                          
            Silence de mort. Le livre de prières est tombé des mains tremblantes de l'officiant, personne ne peut empêcher ses lèvres blêmes de frémir. Une angoisse horrible a pris possession de la pièce et enserre toutes les gorges d'une poigne de fer.                                                                    
            Ils en connaissent bien la raison.                                                            lionel.mesnard.free.fr
            Un mot terrible était parvenu jusqu'à eux, un mot nouveau, jamais entendu, dont leur propre peuple devait éprouver la signification sanglante. Les flagellants avaient fait leur apparition en Allemagne, ces sauvages fanatiques qui se lacéraient le corps à coups de fouet dans des déchaînements de joie et d'extase, ces hordes d'ivrognes et de fous furieux qui avaient massacré et torturé des milliers de juifs et voulaient leur arracher par la force  leur palladium le plus sacré : l'antique foi de leurs ancêtres. Et c'était là leur plus grande peur. L'expulsion, les coups, le vol, l'esclavage, ils avaient tout accepté avec une patience aveugle et fataliste.  Chacun d'entre eux avait vécu tard dans la nuit des agressions accompagnées de pillage et d'incendie et un frisson parcourait toujours leurs membres au souvenir de ces temps-là.
            Et la rumeur avait couru il y a quelques jours seulement qu'une bande se dirigeait également vers cette région qui jusque là ne connaissait les flagellants que de nom et qu'elle ne devait plus être loin.. Peut-être étaient-ils déjà ici ?
            Un frayeur terrible qui retient les battements de leur coeur s'est emparée de tous. Ils revoient les hordes sanguinaires aux visages avinés se ruant farouchement dans leurs maisons, des torches flamboyantes à la main, l'appel au secours étouffé de leurs femmes, contraintes d'assouvir le désir brutal des assassins, résonne déjà à leurs oreilles, ils devinent déjà l'éclat des armes. Tout cela est pareil à un rêve, aussi précis, aussi vivant.
            L'étranger lève la tête écoute et, comme personne ne lui ouvre, il recommence à frapper. Le grondement sourd vibre à nouveau à travers la maison bouleversée et muette.
            Entre-temps le maître des lieux, l'officiant, auquel sa blanche barbe ondoyante et son grand âge donnent l'aspect d'un patriarche, s'est un peu ressaisi. D'une voix très basse il murmure :
            - A la grâce de Dieu !
            Il se penche alors vers sa petite fille, une belle enfant, qui fait penser à un chevreuil effrayé se retournant vers celui qui le poursuit avec de grands yeux suppliants :
            - Léa va voir qui est dehors !
            Tous les regards se tournent et se concentrent sur le visage de la jeune fille qui se dirige d'un pas timide vers la fenêtre, elle écarte le rideau de ses doigts pâles et tremblants. Puis un cri jaillit du plus profond de son âme :
            - Dieu soit loué, c'est un homme seul.
            - Loué soit Dieu ! répète-t-on de tous côtés en un soupir de soulagement.
            A présent les personnages figés sur qui pesait ce terrible cauchemar s'animent de nouveau. Des groupes épars se forment, les uns prient en silence, d'autres commentent, pleins de crainte et d'incertitude, l'arrivée inopinée de l'étranger à qui l'on ouvre maintenant la porte.
            Toute la pièce est remplie de l'odeur lourde et oppressante des bûches et de la présence d'une assemblée si nombreuse réunie autour de la table de cérémonie richement garnie sur laquelle est posé l'emblème et le symbole de cette sainte soirée, le chandelier à sept branches. Ses bougies brûlent d'un faible éclat dans cette atmosphère quelque peu enfumée. Les femmes portent de somptueux vêtements ornés de bijoux, les hommes ont mis de larges habits avec des châles de prière blancs. A travers la pièce étroite souffle une profonde solennité que seule peut conférer la véritable piété.
www1.alliancefr.com
            On entend déjà les pas pressés de l'étranger qui monte, et voici qu'il fait son entrée.
 Une bourrasque d'une force effroyable pénètre avec lui par la porte ouverte dans la chaleur de la maison. Un air glacial mêlé de neige s'engouffre et fait frissonner toute l'assistance. Le vent coulis éteint les bougies vacillantes du chandelier, mais une dernière continue de tressaillir, comme sur le point de mourir. La chambre baigne soudain dans une lueur crépusculaire pesante désagréable. On dirait que tout à coup une nuit froide cherche à descendre le long des murs. Instantanément le bien-être et la paix se sont envolés. Chacun a conscience du mauvais présage lié à l'extinction des bougies sacrées et la superstition les fait à nouveau frémir. Mais personne n'ose prononcer un seul mot.
            A la porte se tient un homme de haute taille, à la barbe noire, qui paraît n'avoir guère plus de trente ans. Il se débarrasse à la hâte des tissus et des couvertures dans lesquels il s'était emmitouflé.
            A l'instant où ses traits deviennent visibles à la clarté incertaine de l'unique bougie dont la flamme tremble, Léa se précipite sur lui et le prend dans ses bras. C'est Josué, son fiancé, de la ville voisine.
            Les autres se pressent aussi vivement autour de lui et le saluent joyeusement. Mais bientôt ils se taisent, car il repousse sa fiancée, la mine triste et sévère. La connaissance de faits graves et inquiétants a creusé de larges sillons sur son front. Tous les regards craintifs pèsent sur lui qui incapable de maîtriser ses propos face au raz de marée de ses sentiments. Il saisit les mains les plus proches, et dans un souffle arrache le pénible secret de ses lèvres :
            - Les flagellants sont là...
            Les regards interrogateurs se figent et il sent s'arrêter soudain le pouls des mains serrées dans les siennes. Pris de tremblements l'officiant se retient à la lourde table, si bien que le cristal des verres se met à chanter doucement et à vibrer. La peur enserre à nouveau ces coeurs abattus et arrache l'ultime goutte de sang de ces visages effrayés fixés sur le messager.
            L'unique bougie vacille une dernière fois et s'éteint. La lampe suspendue continue seule d'éclairer faiblement ces êtres effarés et anéantis, frappés comme par la foudre par les paroles du jeune homme.
            - Dieu l'a voulu ! murmure sourdement une voix pleine de résignation, de fatalisme. Mais les autres sont incapables de réagir.
            Cependant l'étranger continue à parler avec véhémence, par bribes, comme s'il ne voulait pas lui-même entendre ce qu'il dit.
            - Ils arrivent. Nombreux. Des centaines. Et avec beaucoup d'autres. Le sang coule dans leurs mains, ils ont tué des milliers de gens, tous des nôtres, à l'est. Ils sont déjà passés dans ma ville.
            Il est interrompu par le cri terrible que pousse une femme dont les torrents de larmes ne peuvent atténuer la violence. Celle-ci, encore jeune, mariée depuis peu, se précipite sur lui.
           - Ils sont là ? Et mes parents ? Mes frères, mes soeurs, leur est-il arrivé malheur ?
           Il se penche sur elle et, la gorge nouée par les sanglots il prononce doucement ces mots qui sonnent comme une consolation :
           - Ils ne connaîtront plus la souffrance humaine.
           Le silence règne à nouveau, un silence absolu. Le spectre effroyable  de la peur de la mort se dresse parmi eux et les fait trembler. Il n'est pas un seul d'entre eux qui n'ait eu dans la ville là-bas un cher disparu.
           Des larmes coulent dans la barbe argentée de l'officiant et, de sa voix frêle qui ne veut pas lui obéir, il entonne alors avec des mots hésitants l'antique et solennelle prière des morts. Tous psalmodient avec lui. Ils ne savent pas eux-mêmes qu'ils chantent, ils ne savent rien du texte et de la mélodie qu'ils répètent machinalement, chacun ne pense qu'aux êtres qui lui sont chers. Le chant prend de plus en plus d'ampleur, la respiration devient de plus en plus profonde, le refoulement des sentiments qui jaillissent de plus en plus pénible, les paroles de plus en plus confuses et finalement tous fondent en larmes dans la violence et le désarroi de leur douleur. Une souffrance infinie, pour laquelle il n'existe plus de nom, les a fraternellement étreints.
            Silence de mort. De temps en temps seulement un profond sanglot impossible à étouffer. Et de nouveau le timbre grave et engourdissant du jeune homme.
            - Ils reposent tous auprès de Dieu. Pas un ne leur a échappé. Moi seul ai pu me sauver par la volonté de Dieu.
            - Loué soit son nom, murmure toute l'assistance dans un élan de piété instinctive. Ces mots résonnent comme une formule rebattue dans la bouche de ces êtres brisés et tremblants.
            - Je suis revenu tard dans la ville revenant de voyage, le ghetto était déjà rempli de pillards. On ne m'a pas reconnu, j'aurais pu fuir, mais quelque chose m'a poussé malgré moi à prendre ma place auprès de mon peuple, parmi ceux qui tombaient sous les coups. Soudain un cavalier se dirige vers moi, cherche à me frapper, me manque et vacille sur sa selle. Et brusquement le désir de vivre, la passion s'emparent de moi et me donnent force et courage, je le jette à bas de son cheval et m'éloigne au grand galop sur sa monture dans l'obscurité de la nuit pour venir vers vous. J'ai chevauché un jour et une nuit.
            Il s'arrête un instant, puis d'une voix plus assurée il dit :
            - Assez parlé de cela à présent ! Avant tout que faire ?
            La réponse fuse de tous côtés:
            - Fuir. Nous devons fuir. En Pologne !
            C'est la seule ressource que tous connaissent, l'arme du faible contre le fort, vieille comme le monde, honteuse et pourtant irremplaçable. Personne ne songe à résister. Un juif, lutter ou se défendre ? C'est à leurs yeux quelque chose de ridicule, d'impensable. Ils ne vivent plus à l'époque des Maccabées, les jours de l'esclavage en Egypte sont revenus, qui ont marqué ce peuple du sceau éternel de la faiblesse et de la servitude. Le flot des ans, des siècles, n'a pu l'effacer.
            Il faut donc fuir !
            Quelqu'un avait avancé timidement l'idée qu'on pouvait demander la protection des bourgeois, un sourire méprisant fut la réponse. Le destin de ces êtres asservis avait toujours reposé sur eux-mêmes et sur leur Dieu. Ils n'avaient plus aucune confiance en un tiers.
            On débattit alors des détails. Tous ces hommes qui n'avaient jamais eu d'autre aspiration que d'amasser de l'argent s'accordèrent pour ne reculer devant aucun sacrifice afin d'accélérer leur fuite. Tous leurs biens seraient échangés contre des espèces fût-ce aux conditions les plus désavantageuses, on se procurerait chariots, attelages et le strict nécessaire pour se protéger du froid. D'un seul coup la crainte de la mort avait aboli le particularisme du ghetto de la même façon qu'elle avait fondu le caractère de chacun en une volonté unique. Dans tous ces visages blêmes, épuisés, un seul objectif anime les pensées.
            Et lorsque le matin alluma ses feux tout était déjà discuté et résolu. Avec la mobilité de leur peuple qui avait parcouru le monde, ils s'adaptèrent à leur pénible situation de bannis et une nouvelle prière clôtura leurs dernières dispositions.
            Chacun prit sa part de l'ouvrage, et plus d'un soupir mourut dans le chant léger des flocons de neige qui s'étaient amoncelés en congères le long des rues étincelantes.
            La grande porte de la ville retomba en grondant derrière le dernier chariot des fugitifs.
            Dans le ciel la lune ne brillait que faiblement mais son éclat argentait les myriades de flocons qui dansaient un ballet exubérant, se cachaient dans les vêtements, papillonnaient autour des naseaux des chevaux et crissaient sur les routes qui avaient le plus grand mal à se frayer un chemin à travers l'épaisse couche de neige.
            A l'intérieur des voitures on parlait à voix basse. Les femmes échangeaient, avec des paroles mélancoliques, légèrement chantantes, les souvenirs de leur ville natale qui, dans sa grandeur solide, consciente de sa force, était encore pratiquement devant leurs yeux. De claires voix d'enfants curieux posaient de multiples questions, puis se calmaient et se raréfiaient de plus en plus pour se transformer en un souffle régulier. Tout ceci formait une mélodie qui s'estompait doucement sous le timbre sonore des hommes qui discutaient, soucieux de leur sort et murmuraient des prières. Tous étaient intimement soudés par la conscience de leur solidarité et par l'instinct de la peur du froid qui soufflait son haleine glacée à travers tous les trous et les brèches et qui engourdissait les doigts des conducteurs.
              Le premier chariot s'immobilisa. Aussitôt la colonne entière en fit autant. De toutes les bâches sortirent de pâles visages qui cherchaient connaître la cause de cet arrêt. Le doyen descendit du chariot de tête et tous suivirent son exemple car ils avaient découvert la raison de cette halte.
             Ils n'étaient pas encore loin de la ville. A travers le ruissellement des flocons on pouvait reconnaître de façon indistincte la tour qui se dresse telle une main menaçante dans la vaste plaine et du sommet de laquelle émane une lueur pareille à celle d'une pierre précieuse sur des doigts couverts de bagues.
            Tout était lisse et blanc ainsi que la surface gelée d'un lac. Il n'y avait qu'un espace délimité où l'on voyait ça et là de petits monticules de hauteur égale sous lesquels, ils le savaient, ceux qu'ils aimaient reposaient dans le calme de l'éternité, rejetés de partout, solitaires, comme tout leur peuple, loin de leur patrie.                                                                                                                      
            Profond silence que seuls interrompent de faibles sanglots. Et des larmes brûlantes coulent sur les visages figés, accoutumés à la souffrance et se transforment dans la neige en gouttes de glace étincelante.
            A la vue de cette intense et muette tranquillité toute crainte de la mort se dissipe, est oubliée. Et tous sont soudain envahi par le désir infini, sauvage, à en pleurer, de ce calme et de ce repos éternel dans " le lieu de paix ", en compagnie de ceux qui leur sont chers. Sous cette couverture blanche dorment tant de moments de leur enfance, tant de souvenirs heureux, un bonheur si immense qu'ils ne retrouveront plus jamais
C'est ce que chacun ressent et la nostalgie du " lieu de paix " les saisit tous.
            Pourtant le temps les oblige à repartir. Ils se glissent à nouveau dans les voitures, étroitement serrés les uns contre les autres car, si à l'air libre ils n'avaient pas éprouvé la morsure du froid, des frissons glacés parcourent leurs corps maintenant, ils tremblent de tous leurs membres, claquent des dents. Et dans l'obscurité du chariot les regards se croisent, pleins d'une indicible angoisse et d'une souffrance extrême. Mais ils refont sans trêve en pensée le chemin que les larges sillons des attelages ont imprimé dans la neige pour revenir au lieu de leur désir : " le lieu de paix ".
            Il est minuit passé. Les voitures sont déjà bien loin de la ville, au milieu de la vaste plaine que la lune inonde de lumière et qui est enveloppée par les reflets scintillants de la neige comme par de blancs voiles flottants. Les robustes chevaux avancent avec peine, d'un pas lourd à travers l'épaisse couche de neige qui s'attache obstinément aux roues, avec lenteur, presque insensiblement les attelages progressent en cahotant, on dirait qu'à tout moment ils vont s'immobiliser.
            Le froide est devenu effroyable et, ainsi que des couteaux glacés, il transperce les membres qui ont déjà perdu beaucoup de leur mobilité. Peu à peu une bourrasque s'est levée qui chante une mélodie sauvage et résonne le long des chariots. Telles des mains avides tendues en direction des victimes, elle s'en prend aux bâches qu'elle secoue sans relâche et que les doigts gourds ne parviennent plus à fixer qu'à grand-peine.
            La tempête hurle de plus en plus et dans son chant viennent se perdre les voix des hommes en train de murmurer des prières et dont les lèvres gelées ne peuvent plus former les mots qu'avec effort. Les sanglots des femmes désemparées inquiètes pour l'avenir et les pleurs obstinés des enfants que le froid a arrachés à l'étreinte de la fatigue expirent sous les sifflements aigus de la bourrasque.
            Les roues avancent en gémissant à travers la neige.
            Dans la dernière voiture Léa se blottit contre son fiancé qui lui parle du grand chagrin d'une voix triste et monotone. Et il enlace le corps mince de la jeune fille de son bras engourdi, comme s'il voulait la protéger des attaques du froid et de tout mal. Elle le regarde les yeux pleins de reconnaissance et dans ce tohu-bohu de plaintes et de tourmentes s'écoulent quelques mots tendres et mélancoliques qui leur font oublier la mort et le péril.
            Soudain une secousse brutale les fait tous vaciller. Puis les voitures s'arrêtent.
            A travers les mugissements de la tempête on perçoit de façon indistincte, venant des premiers attelages, des cris, des claquements de fouets et un murmure ininterrompu de voix agitées. On sort des voitures, on se précipite en avant à travers le froid coupant. Un cheval est tombé et a entraîné le second dans sa chute. Autour des bêtes les hommes veulent aider mais en sont incapables, car le vent les déséquilibre comme de fragiles marionnettes, les flocons de neige les aveuglent et leurs mains se raidies, sans force, leurs doigts semblent des morceaux de bois. Au loin aucun secours possible, seule la plaine, fière de son immensité, se perd sans horizon dans la pénombre enneigée et la tempête indifférente qui engloutit leurs cris.
            Ils reprennent alors pleinement conscience de leur triste situation. Sous une forme nouvelle, effroyable, la mort cherche à s'emparer de ceux qui sont réunis sans défense, dans leur impuissance face aux force de la nature qu'ils ne peuvent ni combattre ni vaincre, face à l'arme fatale que représente le froid.
            La tempête claironne continuellement à leurs oreilles ces mots
            - C'est ici que tu dois mourir... mourir.
            Et la mort se transforme chez eux en une résignation et un fatalisme désespérés.
            Personne ne l'a dit à voix haute, tous ont eu simultanément la même pensée. Autant que le permettent leurs membres engourdis ils remontent gauchement dans leurs voitures, étroitement serrés, pour mourir.Ils n'espèrent plus aucune aide.
            Ils se blottissent l'un contre l'autre, chacun contre ceux qui lui sont le plus cher pour être ensemble dans le trépas. Dehors la tempête, leur compagne de chaque instant, chante un air funèbre et les flocons de neige construisent autour des chariots un grand cercueil lumineux.
           La fin approche lentement. Le froid glacial et mordant pénètre de tous côtés, par tous les pores, ainsi qu'un poison s'empare doucement des membres, l'un après l'autre, sûr de son succès.
            Les minutes s'écoulent avec lenteur, comme si elles voulaient donner à la mort le temps d'accomplir sa grande oeuvre de délivrance.
            De longues heures pesantes et chacune d'elles emportent des âmes abattues vers l'éternité.
            La tempête chante joyeuse et se rit avec sauvagerie de ce drame de la vie quotidienne. Tandis que la lune répand négligemment sa lumière argentée sur la vie et sur la mort.
            Un calme profond règne dans la dernière voiture. Quelques-uns sont déjà trépassés, d'autres subissent l'emprise hallucinatoire qui embellit la fin de ceux qui périssent par le froid. Mais ils sont tous silencieux, inertes, les pensées seules jaillissent, en désordre, pareilles à des éclairs brûlants.
            De ses mains glacées Josué serre sa fiancée contre lui. Déjà elle n'est plus, mais il ne le sait pas. Il rêve, ils sont assis tous deux dans la chambre chaude et odorante, le chandelier d'or flambe de ses sept bougies, et ils sont tous ensemble à nouveau, comme jadis. La joie de la fête se reflète sur les visages souriants des assistants qui échangent des propos amènes et qui prient. Et voilà que des êtres disparus depuis longtemps, ses parents défunts eux-mêmes entrent par la grande porte, mais cela ne le surprend pas. Ils s'embrassent tendrement et prononcent des paroles familières. Et ils sont de plus en plus nombreux à s'approcher, des juifs vêtus de costumes et d'habits de cérémonie anciens et fanés, puis viennent les héros, Judas Maccabée et tous les autres. Ils prennent place auprès d'eux, ils parlent, ils sont gais. Et ils s'approchent toujours en plus grand nombre. La pièce est remplie de monde. Les yeux de Josué sont fatigués par le va-et-vient de ceux qui se déplacent de plus en plus rapidement et courent dans tous les sens. Tout ce bruit chaotique fait bourdonner ses oreilles. Le sang bat dans ses artères, il gronde, il bout, plus fort, toujours plus fort.
            Et soudain, tout est calme, tout est fini.
            Le soleil s'est à présent levé et les flocons de neige tombent toujours abondamment, scintillent comme des diamants. La  haute colline que la neige a dressée pendant la nuit dans la plaine, resplendit comme recouverte de pierres précieuses.
            C'est un soleil joyeux et puissant, presque un soleil printanier, qui tout à coup brille. Et en vérité le printemps n'est plus loin. Bientôt il fera bourgeonner et verdir la nature et enlèvera le blanc linceul sur la tombe des pauvres juifs égarés et morts de froid qui, de leur vie, n'avaient jamais connu les beaux jours.


* images 5,6,7 et 8 Chagall
                                                                                                Stefan Zweig ( 1881/1942 )
                                                                             
                                                                                  Dans la neige 1è éd 1901