jeudi 30 octobre 2014

Meurtres en Majuscules Agatha Christie - Sophie Hannah ( policier Angleterre )


Meurtres en majuscules                                                                                                                                                                                       
                                                             Meurtres en Majuscules

             Moustaches recollées, petites cellules grises en vacances, néanmoins prêt à se mobiliser sitôt qu'un personnage agité, mystérieux apparaît dans son environnement, ce qui arrive alors que Hercule Poirot, légendaire détective d'Agatha Christie, déguste, selon lui, le meilleur café ( très corsé ) de Londres. Abandonnant rapidement son plat à la serveuse sympathique et bavarde, il sillonne les rues. De retour à la pension de famille où il s'est réfugié, espérant quelques vacances, sans visite et sans enquête durant quelques semaines, il apprend d'Edward Catchpool, inspecteur à Scotland Yard qu'un triple meurtre l'appelle au Bloxham Hôtel et se dispose aussitôt à l'accompagner pressentant que la jeune femme, Jennie, rencontrée au Pleasant's Coffee House peut être liée à ces crimes, ses propos décousus et sa fuite inquiètent Poirot. Alors il utilise ses petites cellules grises et s'immisce dans l'enquête. Trois personnes sont mortes victimes de leur propre malveillance, leur méchanceté, leur bigoterie les a poussées à déformer l'esprit des habitants de Great Holling, village de la "... Culver Valley ". Sans preuve, s'appuyant en partie sur leur amertume, elles ont détruit des vies. Le remord les a-t-il vraiment poussées à s'entretuer, à se suicider ? Catchpool se rend sur les lieux où vécurent Harriet, Ida et Richard. La femme d'un des derniers pasteurs accepte de parler un peu, très choquée par la cruauté des propos colportés, "... J'ai toujours cru que des règles rigoureuses vous forgent le caractère, dit Catchpool... - Certes... avec toutes ses règles la Bible n'est qu'une oeuvre humaine... " Nous sommes en 1929, Sophie Hannah a la charge périlleuse de poursuivre l'oeuvre d'Agatha Christie ( plus d'1 milliard de livres vendus ). Et c'est un puzzle que le lecteur doit reconstituer. Il n'est naturellement pas question d'ADN et autres acquis de la science actuelle, seules les " petites cellules grises " maintes fois citées de Poirot, qui parle de lui à la troisième personne éclaireront l'enquête. Des boutons de manchettes, un tea time servi, pas dégusté, mais disparu... Sophie Hannah a reçu l'aval des ayants-droits d'Agatha Christie, elle est par ailleurs auteur de plusieurs thrillers.

mardi 28 octobre 2014

Anecdotes et Réflexions d'hier pour aujourd'hui journal 34 Samuel Pepys ( Angleterre )



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                                                                                                                  1er Novembre 1660

            Ce matin, sir William Penn et moi partîmes à cheval de bonne heure. Nous discourûmes très plaisamment durant tout le chemin. Il est de très bonne compagnie.
            Nous arrivâmes chez sir William Batten. Il vit comme un prince et on nous fit très bon accueil. Il nous montra, entre autres, le cabinet d'étude de milady, où il y avait une grande quantité de livres rares, ainsi qu'un fauteuil qu'il nomme le fauteuil du roi " Henri, où celui qui s'y assoit se voit enserré par deux cercles de fer, ce qui est une bonne plaisanterie. Deux ou trois autres gentilshommes campagnards dînèrent avec nous. Entre autres Mr Christmas, mon vieux camarade d'étude, avec qui je bavardai beaucoup. Il se rappelait parfaitement que, lorsque j'étais petit, j'étais une " Tête ronde ", et je craignais qu'il ne se souvint des paroles que j'avais prononcées le jour de l'exécution du roi ( à savoir que si je devais lui faire un sermon je choisirais comme thême : " Le souvenir des méchants tombera en pourriture." ) Mais je découvris ensuite qu'à cette époque il avait déjà quitté l'école.                                                              
            Il nous fit bien rire en imitant Mr Case, Mr Ashe et Mr Nye, les ministres du culte. C'est un très bon imitateur, mais c'est un terrible buveur et il a beaucoup grossi. De sa maison nous nous rendîmes dans une taverne près de l'église. Nous y restâmes à boire et à nous étourdir. Puis nous retournâmes à Londres en compagnie de sir William Batten. Nous nous arrêtâmes à Bow pour boire, et prîmes congé de Mr Johnson, de Blackwall, qui avait dîné avec nous après nous avoir accompagnés jusque-là.
            Ensuite, retour à la maison, au clair de lune. Il était environ 9 heures lorsque nous parvînmes à la maison.


                                                                                                                    2 Novembre

            Bureau. Ensuite, dîner chez moi ; par bonheur Mr Hollier vint me rendre visite à l'heure du dîner, il dîna avec moi. Nous eûmes une grande conversation à propos du pouvoir qu'a le roi de guérir les écrouelles,
il en nie complètement les effets.
            Dans l'après-midi je sortis et fis bosseler d'argent ma nouvelle Bible ; comme l'ouvrage m'a coûté 9 shillings et 6 pence ma Bible me revient en tout à 1 livre 3 shillings et 6 pence. De là avec Mr Cooke qui exécuta les bosses, et Mr Stephens, l'orfèvre, à la taverne où je leur offris une pinte de vin. Ensuite, à Whitehall où, en arrivant, je vis grand nombre de bateaux qui se dirigeaient vers Lambeth, et tous les escaliers grouillant de monde. On m'apprit que la reine arrivait, je pris donc pour 6 pence un double scull pour m'emmener jusqu'à Lambeth et retour. Mais il me fut impossible de voir la reine, je revins donc et allai voir milord qui était rentré. Je soupai avec lui, il était d'excellente humeur et me raconta de joyeuses histoires sur les maires de province qui reçurent le roi tout le long du chemin et sur les dames de la campagne qui tendaient le visage vers le roi pour qu'il les embrassât, au lieu de lui baiser la main comme elles devraient le faire. Je pris congé de milord et de milady, louai une voiture à Whitehall et emmenai Mr Child jusqu'au Strand, j'allai moi-même jusqu'à Ludgate, passant devant tous les feux de joie, mais avec beaucoup de difficulté, là, le cocher me demanda de l'excuser car il n'osait pas se risquer plus loin à cause des feux. Il voulait que je lui donnasse 1 shilling ou 6 pence pour m'avoir transporté jusque-là, mais comme je n'avais que 3 pence sur moi, c'est tout ce que je lui donnai. Dans l'enclos de Saint-Paul je m'arrêtai chez Kirton. Il s'était procuré un livre de messe pour moi, je l'achetai pour 12 shillings. De retour à la maison je veillai tard pour le lire ; ce fut un grand plaisir pour ma femme que d'entendre ce qu'elle avait si longtemps eu l'habitude d'entendre. Ensuite, au lit.
            Je remarquai qu'il y eut cette nuit peu de feux de joie dans la Cité, guère plus de trois, pour l'arrivée de la reine. J'en déduis que, comme j'en étais déjà persuadé, son arrivée ne fait plaisir qu'à très peu de gens.


                                                                                                                    3 Novembre
                                                                                                            Samedi
            A la maison tout le matin. L'après-midi, à Whitehall, où milord et milady étaient allés baiser la main de la reine.
            Au palais de Westminster où je rencontrai Tom Doling. Nous emmenâmes Mrs Lane à la taverne. Je provoquai sa colère en disant que Tom Newton et son nouvel ami de coeur étaient tous deux trop bien pour elle, de sorte que nous la quittâmes courroucée, ce qui nous fit bien rire, Tom et moi. Ensuite, chez moi à écrire des lettres à envoyer par la poste, puis, au lit.


                                                                                                                         4 Novembre
                                                                                                      Jour du Seigneur
            Le matin, à notre propre église où Mr Mills commença à faire un usage timide du Livre de prières publiques en disant " Gloire au Père ", etc., après avoir lu les deux psaumes. Mais les gens y sont tellement peu habitués qu'ils ne savaient quoi répondre. La Déclaration du roi donne quelque satisfaction aux presbytériens et leur permet de lire le Livre des prières, ce qu'ils ne pouvaient faire jusque-là du fait qu'ils avaient prêché contre.
            Après dîner, à Westminster, où j'allai voir milord, après avoir parlé avec lui je me rendis à l'abbaye où, pour la première fois, j'entendis jouer de l'orgue dans une cathédrale, puis chez milord où je trouvai Mr Pearse, le chirurgien. Nous nous rendîmes, avec Mr Shipley, chez lui, nous arrêtant en chemin à la Cloche pour voir les sept juments des Flandres que milord vient d'acheter. Nous bûmes plusieurs bouteilles de bière de Huit. Il semble que beaucoup de gens viennent voir Mrs Pearse. Cela ne m'étonne pas car elle est très jolie et très peu farouche.
            De là chez mon père. Il se trouve que ma mère souffre de plus en plus de la pierre. Je restai longtemps et bus avec eux. Puis à la maison et au lit. Ma femme me semble très jolie aujourd'hui. C'est la première fois que je l'ai autorisée à porter une mouche.


                                                                                                                   5 Novembre 1660
                                                                                                      Jour de bureau
            N'ayant pas reçu l'argent attendu nous ne pûmes nous rendre à Deptford aujourd'hui pour payer la solde de l'équipage de l'Henriette.
*            Dîner à la maison où je restai toute la journée et au bureau dans la soirée pour calculer de combien les dettes concernant 19 des 25 navires qui auraient dû être désarmés se sont accrues depuis la fin de la session du Parlement, qui doit siéger de nouveau demain. Le 5 novembre est un jour de grandes célébrations
dans la Cité. Le soir grands feux de joie et feux d'artifice. Dans la soirée, Mr Moore vint me voir et s'asseoir avec moi. Je pris un livre et il m'enseigna de nombreux rudiments de droit. J'y pris grand plaisir. Au lit.  


                                                                                                                                                                                                                                                     6 Novembre

            Le matin, avec sir William Batten et Penn par voie d'eau à Westminster. Chez milord je rencontrai Mr Creed et nous allâmes voir le portrait de milord, il est presque achevé, et de là au palais de Westminster où nous découvrîmes que le Parlement s'était réuni aujourd'hui. De là, ayant rencontré Mr Chetwind je les emmenai au Soleil et leur offris une bourriche d'huîtres. Nous discutâmes plaisamment. Entre nouvelles, Mr Chetwind m'apprit qu'il craignait que cette dernière affaire du duc d'York ne se révélât fatale à milord le chancelier.
            De là, Mr Creed et moi allâmes dîner chez Wilkinson, et de là, en grande hâte, à notre bureau où nous avions l'habitude de nous réunir pour la vente de deux navires à la chandelle. C'est la première fois de ma vie que je vois une vente de ce genre. Je notai comment ils se font des offres et comment enfin ils crient tous ensemble, si bien qu'il est très difficile de dire qui a crié le dernier. Le navire était l'Indian, qui  fut vendu pour 1 300 livres, et le Halfe Moone qui se vendit 830 livres.
            A la maison où je me mis à lire les procès des hommes qui viennent d'être pendus pour avoir condamné à mort le roi. J'éprouvai beaucoup de satisfaction à cette lecture.
            Le soir, au lit. Ma femme et moi nous querellâmes pour savoir s'il fallait mettre le chien dans la cave, ce que je voudrais parce qu'il fait des saletés dans la maison. Je ne cédai pas. Nous allâmes nous coucher ainsi et passâmes toute la nuit brouillés. Je fus tourmenté toute la nuit par un cauchemar dans lequel je voyais ma femme morte, si bien que je dormis mal toute la nuit.


                                                                                                                     7 Novembre
                                                                                                       Jour de bureau
            Aujourd'hui mon père vint dîner à la maison mais, comme on m'avait envoyer chercher le matin je ne pus rester et me rendis par voie d'eau chez milord. Je dînai avec lui. Il était de fort bonne humeur. Etaient présents aussi Mr Borfett et Mr Child.
            Pendant le dîner milord, dans un discours sur la haute opinion qu'il a de la vertu de gratitude, qu'il tient pour ce qu'il a de plus précieux au monde ( ce qui fait qu'il est depuis quelque temps préoccupé par la façon dont il doit exprimer sa gratitude au roi, qui conféra des dignités à son père ), déclara que c'était cette vertu qui l'avait incité à faire allégeance au roi. Il se félicita aussi de sa bonne fortune, comparant ce qu'elle était quand j'étais avec lui dans le Sund, à l'époque où il n'osait pas avouer qu'il correspondait avec le roi. C'est là un fait dont je n'ai jamais entendu parler jusqu'ici. J'en déduis que c'est un des hommes les plus secrets qui soient au monde, ce dont je n'étais pas vraiment convaincu auparavant.
            Après dîner il demanda à tous de quitter la pièce, et m'apprit que le roi lui a promis 4 000 livres par an à vie et lui a déjà remis un billet à ordre de sa main, qu'il me montra, pour 4 000 livres, que Mr Fox doit lui payer. Milord et moi discutâmes de la manière de percevoir cet argent et de placer 3 000 livres en mains sûres pour les faire fructifier, et me dit qu'il garderait le reste pour ses frais courants. Il délibéra de tout cela avec moi dans le plus grand secret.
            Après tout cela il fit venir les violons et des livres, et nous deux, William Howe et Mr Child chantâmes et jouâmes des psaumes de William Lawes et des chanson. Ensuite, je partis.
            J'allai donc voir le portrait de milord qui est presque terminé et qui me plaît beaucoup.
            Ensuite, à Whitehall pour y chercher Mr Fox, ce que je fis. Il me reçut avec beaucoup de civilité, mais je ne vis pas son épouse que j'ai si longtemps connue alors qu'elle était servante et qu'elle s'appelait Mrs Whittle. De là, ayant rencontré Mr Bowyer, que je n'ai pas vu depuis fort longtemps, nous allâmes chez Harper où nous bûmes. Au cours de la conversation il m'apprit que le frère de ma femme a mis un cheval en pension chez lui. J'en fus contrarié, car c'est de l'impudence à mon égard.
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            A la maison en voiture. Je lus tard le livre de procès commencé hier soir, et je parlai à ma femme du cheval que son frère a mis en pension chez Mr Bowyer. Cela la contrarie également beaucoup. Elle a l'intention, demain, de chercher la vérité.
            Au lit.
            Bien que ce fut aujourd'hui le premier jour de la proclamation du roi interdisant aux voitures de louage de stationner dans les rues en attendant de trouver un client, j'en pris cependant une ce soir pour me transporter jusqu'à la maison.


                                                                                                                        8 Novembre 1660

            Ce matin, sir William, le trésorier général de la Marine et moi nous rendîmes en barque avec sir William d'Oyly et Mr Prynne jusqu'à Deptford afin de payer la solde de l'équipage de l'Henrietta et de faire un bon dîner. J'allai chez Mr Davis et visitai sa maison, où je m'étais déjà rendu il y a très longtemps. C'est un très bel homme. L'après-midi j'allai avec Mr Pett à bord du yacht. C'est en vérité, l'une des plus belles choses que j'aie jamais vues en matière de confort et d'espace, pour un bateau d'aussi petite taille. Mr Pett doit en fabriquer un qui surpasse celui-ci pour l'honneur de son pays, mais je crains qu'il n'y parvienne pas.
            De là, avec lui, jusqu'à Ratcliff, où je le laissai regagner Londres par voie d'eau, tandis que pour ma part, peu désireux d'abandonner les autres officiers, je regagnai Deptford. Comme j'étais très ennuyé par une colique soudaine, j'allai dans une petite taverne à la sortie de Ratcliff, payai quatre pence pour un pot de bière, et allai chier. Je continuai ensuite de marcher en compagnie de personnes qui allaient dans la même direction que moi, à vive allure. Nous rencontrâmes en chemin de nombreux et joyeux marins, qui venaient de recevoir leur solde.
            Nous restâmes très tard à travailler et à attendre la marée, comme il faisait clair de lune nous arrivâmes à Londres avant deux heures du matin. Puis à la maison où je trouvai ma femme debout. Elle me montra sa coiffure qui était aujourd'hui très bien arrangée, car elle avait rendu visite à son père et sa mère.
            Ensuite, au lit.


                                                                                                                            9 Novembre

            Je restai tard au lit ce matin, bien que ce fut jour de bureau, du fait que nous nous étions couchés si tard la nuit dernière. Avant que je parte au bureau Mr Creed vint me voir pour du travail. Mr Carter, mon vieux camarade de Cambridge vint également. Je leur offris leur boisson du matin dans mon cabinet d'étude. Ensuite, au bureau, et de là dîner avec Mr Wivell à la taverne du Cerceau, où nous retrouvâmes Mr Shipley, Mr Talbot et Mr Adams ainsi que Mr Chaplin et Mr Osborn. Notre dîner nous fut offert par Mr Adis et Mr Wine, le poissonnier du roi. Nous nous moquâmes de Mr Talbot qui ne mangea aucun poisson, car il n'y avait rien d'autre jusqu'à ce que l'on envoie chercher une langue de boeuf.
            De là à Whitehall où je découvris que milord avait fait installer aujourd'hui un orgue dans sa salle à manger. Mais il ne semble pas un bel instrument, il rappelle par sa forme l'hôpital de  Bridewell.
            De là je me rendis chez sir Harry Wright où milord jouait aux cartes. Je restai donc au rez-de-chaussée avec Mr Carter et Mr Evans qui me donna une leçon de luth, jusqu'à ce qu'il descende. Je discutai à la porte avec lui de sa dernière affaire d'argent, puis je me rendis chez mon père. Y restai tard à parler avec lui de la possibilité pour ma soeur Pall de venir habiter chez moi, si elle le souhaitait, comme domestique. Ma femme semblait aujourd'hui très disposée à cet arrangement. Il semble prendre la chose assez bien et va réfléchir. A la maison, et au lit.                                                                                                                                                                                                                              
                                                                                                                             

                                                                                                                            10 Novembre

            Debout de bonne heure. Sir William Batten et moi nous mîmes à calculer les soldes des officiers et des hommes qui sont en mer, afin que les comptes soient prêts à être soumis à la commission du Parlement cet après-midi. Puis le trésorier et le contrôleur général de la Marine vinrent travailler avec nous toute la matinée, jusqu'à ce que nous eussions terminé.
            Nous nous séparâmes laissant à sir William Batten le document à recopier au propre et à porter à Trinity House. Comme il mettait beaucoup de temps, je retrouvai, comme convenu, le trésorier et le contrôleur à Whitehall et nous nous rendîmes au Parlement avec un brouillon de texte. Nous rencontrâmes sir Thomas Clerges et Mr Spry. Après leur avoir fourni tous les éléments, nous nous séparâmes.
            Le contrôleur et moi au café où il me montra l'état de ses comptes. Le roi lui doit plus de 6 000 livres, mais je crois qu'il a peu de chances d'être payé, car ils commencent déjà, au Parlement, à remettre en question le paiement des soldes de la Marine, que l'on avait toujours promis de payer. Si elles ne le sont pas ce sera la ruine pour des milliers de personnes.
            Ensuite à Whitehall pour chercher Mr Fox, mais ne le trouvai pas. Puis voir Mr Moore chez Mr Crew, mais ne le trouvai pas non plus. Donc à l'enclos de Saint-Paul, où j'achetai Montelion qui, cette année, se révèle moins bon que l'an dernier, aussi, après l'avoir lu je le brûlai.
            Après avoir lu Montelion et la comédie intitulée Le Parlement croupion, qui est également très niaise, j'allai me coucher.
            Ce soir, en rentrant à la maison, Will et moi achetâmes une oie.


                                                                                                                        11 Novembre
                                                                                                     Jour du Seigneur
            Ce matin j'allai voir sir William Batten au sujet de visite demain à Deptford. Je mangeai du boudin fait par milady, qui provenait du porc que j'avais vu engraisser l'autre jour chez elle. Puis, lui et moi allâmes à l'église dans notre nouvelle galerie, c'est la première fois qu'elle servait, en fait elle n'était pas tout à fait achevée. Sir William Penn, Mr Davis et son fils aîné nous rejoignirent. Comme il n'y avait pas de dames ce jour-là, nous nous assîmes sur le banc de devant et nos domestiques derrière nous, mais j'espère qu'il n'en sera pas toujours ainsi, car il n'est pas très souhaitable que nos domestiques s'assoient presque comme s'ils étaient des égaux.
            Mr Mills a, aujourd'hui, commencé également à lire le livre de prières, ce dont je me réjouis.
**            A la maison pour dîner. Je me rendis ensuite à pieds jusqu'à Whitehall, car le temps était froid, très pluvieux et très maussade. Je trouvai milord à la maison. Après lui avoir rendu compte de certaines affaires, je m'en retournai et allai chez mon père où je retrouvai ma femme. Nous soupâmes en compagnie du Dr Thomas Pepys. De retour à la maison ma femme me dit qu'il a confié à mon frère Thomas qu'il aimait tant ma femme que, si elle avait un enfant, il ne se marierait jamais, mais laisserait toute sa fortune à mon enfant. Nous étions rentrés à pieds, mon jeune domestique portait une torche et Will guidait ma femme.
            Donc, à la maison, prières et au lit.
            J'aurais dû dire qu'avant de me rendre chez milord aujourd'hui j'étais allé chez Mr Fox à Whitehall. Je vis sa femme, ex-madame Elisabeth Whittle, ( que je tenais naguère en grande estime. Je fis un ou deux anagrammes avec son nom, quand j'étais jeune ), pour la première fois. Elle se révèle une très belle dame et la mère de beaux enfants.
            Aujourd'hui, je suis convenu avec Mr Fox qu'il me remettrait les 4 000 livres que le roi a données à milord.


                                                                                                                          12 Novembre

            Je restai tard au lit aujourd'hui. Sir William Batten est parti ce matin à Deptford pour payer la solde des marins du Wolfe. Mr le contrôleur et moi restâmes un moment au bureau pour régler des affaires, ensuite je l'accompagnai chez lui dans Lime Street, une belle maison où je ne m'étais jamais rendu. Et de là, en voiture après avoir déposé sa soeur à la nouvelle Bourse, au palais de Westminster, où je rencontrai d'abord Jack Spicer et convins avec lui qu'il m'aiderait cet après-midi à compter l'argent. Puis, chez de Cretz où je découvris le portrait de milord terminé. J'en suis très satisfait. Retour à Westminster où, comme convenu, je retrouvai le contrôleur. En compagnie de trois ou quatre députés j'allai dîner à la taverne du Ciel, puis je rendis visite à Jack Spicer, chez Will et l'emmenai chez Mr Fox qui m'épargna la peine de compter l'argent en me remettant 3 000 livres en toute confiance. Il me donnera les 1 000 livres restantes jeudi prochain. J'emportai l'argent en voiture à l'Echiquier et le rangeai dans un coffre du bureau de Spicer. De là je me rendis à pied chez mon père où je retrouvai ma femme. Ils étaient tous deux allés acheter une nappe et une douzaine de serviettes damassées.Ce sont les premières que j'achète de ma vie.  revesdocean.blogspot.com
            Mon père et moi saisîmes un prétexte pour sortir et allâmes boire un verre chez Mr Standing. Nous discutâmes là sérieusement de la possibilité que ma soeur vienne vivre avec nous. Je suis favorable à cette idée, pour son bien, j'ai cependant très peur de son mauvais caractère.
            De retour chez mon père, lui, moi et ma femme ainsi que ma mère et Pall, allâmes tous dans le petit salon et je dis là franchement ce que je pensais : la faire venir, nullement en tant que soeur, mais en tant que domestique. Elle me promit qu'elle s'y tiendrait et, avec force remerciements, pleura de joie. Cela nous donna à ma femme et moi, contentement et satisfaction.
            Ensuite, en voiture, à la maison, et au lit.
            J'aurais dû faire état de ce que la nuit dernière ma femme et moi avons été dérangés toute la nuit par le son du tambour dans nos oreilles. Nous découvrîmes le matin que c'était le valet de Mr Davis. Nous ne savions pas pourquoi cela continuait toute la nuit. Mais j'ai compris aujourd'hui qu'ils avaient une grande fête ce jour.


                                                                                                                        13 Novembre 1660

            De bonne heure, me rendant chez milord je rencontrai Mr Moore qui venait chez moi. Il se révèle en vérité un homme soigneux, diligent et capable en affaires. Je l'emmenai par voie d'eau à la Garde-Robe et lui fis visiter tout le bâtiment, c'est en fait très vaste, mais très laid tant que milord n'aura pas dépensé de grandes sommes pour l'arranger.
            Puis je le quittai et me rendis à Whitehall. Je rendis compte à milord de l'argent que j'avais reçu hier et lui donnai des conseils sur la manière d'en disposer : mon avis lui plaît.
            Ensuite à l'Echiquier. Là j'emmenai Spicer et son collègue Clarke à la taverne du Chien et leur offris quelques huîtres à déguster. Puis à la maison pour dîner. Je trouvai ma femme en train de faire des tartes et des pâtés en croûte pour essayer son four dont elle ne sait encore jamais servi, mais comme elle ne le connaît pas encore bien, elle le chauffa trop, si bien qu'elle les fit un peu trop cuire, mais elle saura mieux la prochaine fois.
            A la maison tout l'après-midi. Le soir je fis le compte de mes dépenses en mer de manière à établir le solde de l'avance de fonds de 30 livres que j'avais reçue au début du voyage pour mes frais. J'ai l'intention de soumettre mes comptes à milord demain. Au lit.


                                                                                                                                14 Novembre
                                                                                                                    Jour de bureau
            Mais aujourd'hui pour la première fois nous avons siégé l'après-midi et non le matin. J'allais donc à Cheapside  chez Mr Beauchamp, l'orfèvre pour chercher un objet en argent destiné à Mr Fox de la part de milord, pour la faveur qu'il lui faisait avec les 4 000 livres. Je choisis un pot vermeil. Ensuite à l'enclos de Saint-Paul où j'achetai Cornelianum Dolium. Ensuite à la maison pour dîner, puis au bureau jusque tard le soir. Ensuite sir William Penn, le contrôleur et moi au Dauphin où nous retrouvâmes sir William Batten, qui passe rarement une soirée sans venir ici. Nous bûmes une grand quantité de Xéres, et racontâmes beaucoup d'histoires drôles, et nous étions tous de joyeuse humeur. Puis à la maison, et au lit.



                                                                                                                             15 Novembre

            A Westminster. Comme il faisait très froid sur l'eau, j'allai tout seul à la taverne du Soleil boire un verre de vin chaud épicé. Ensuite chez Mr de Cretz d'où j'envoyai chercher Jack Spicer pour lui donner rendez-vous l'après-midi au bureau avec les 1 000 livres restantes provenant de Whitehall. Nous restâmes et regardâmes le peintre mettre la dernière touche au portrait de milord, de sorte qu'il est enfin achevé, me semble-t-il. Je lui laissai le tableau pour qu'il en fasse une copie pour lui-même et demandai à un portefaix de m'accompagner chez milord avec l'original, je le trouvai chez lui et restai à l'écouter jouer avec Mr Child, sur le nouvel de milord. Je l'entendais pour la première fois.
            Milord me montra aujourd'hui le portrait du roi qui fut exécuté en Hollande, que le roi avait promis à milord avant même de le voir et que nous espérions recevoir en mer à notre bord avant la venue du roi. Mais il arriva seulement aujourd'hui. C'est en vérité le portrait le plus plaisant et le plus ressemblant que j'aie jamais vu.                                                                                                                 planete-revelations.com
            Comme on servait le dîner, ma femme arriva. Je la fis conduire auprès de milady qui prit sa purge aujourd'hui et était sur le point d'embaucher une domestique française qui était avec elle. Elles ne parvenaient pas à se comprendre jusqu'à ce que ma femme vienne traduire. Je laissai ma femme dîner avec milord ( c'est la première fois comme étant ma femme, il semble avoir beaucoup d'estime pour elle ) et, apprenant que sir William Penn était parti devant en voiture, je rentrai à pied à la maison pour le rattraper, ce que je fis à grand peine, dans Fleet Street. Je montai avec lui en voiture, il y avait aussi sir Arnold Brames. Nous allâmes tous trois dîner chez William Batten qui mariait ce jour-là un couple de domestiques. Il y avait donc un grand nombre de marchands et de gens de qualité, afin qu'après le dîner on fit une collecte, ce qui eut lieu à la fin du dîner. Je donnai seulement 10 shillings, rien de plus, bien que je crois que les autres aient donné plus et ont cru que moi aussi je donnais plus.
            A Whitehall de nouveau par voie d'eau chez Mr Fox d'où, avec deux portefaix, j'emportai les 1 000 livres restantes. Il n'était pas chez lui mais un de ses parents me remit la somme. Je lui donnai 4 livres et quelque chose aux autres domestiques.
            Mais, alors que j'avais l'intention de donner à Mr Fox lui-même un objet en argent de 50 livres, on me réclama 100 livres de commission pour le bureau, 6 pence par livre, ce qui m'étonna. Je laissa la chose pendante pour en parler à milord.
            J'emportai l'argent à l'Echiquier, trouvai Mr Spicer chez Will et mis l'argent dans son bureau avec le reste.
            De là, après un pot de bière chez Will, je pris un bateau dans le noir et me rendis néanmoins à la taverne de l'Ancien Cygne puis chez sir William Batten. Je laissai certains de ces messieurs en train de jouer aux cartes et rentrai à la maison.
            Je trouvai ma femme très satisfaite de la courtoisie et du respect de milord à son égard. Ensuite, après les prières, au lit.

*   rembrandt
** vigée-lebrun
                                                                                         ...../ à suivre 16 novembre......./

             Debout.......


         
                     



mardi 21 octobre 2014

Histoire d'un phoque Gérard de Nerval ( nouvelle France )



sneakers-actus.fr

                                                          Histoire d'un phoque

            Je crains vraiment de fatiguer l'attention du public avec mes malheureuses pérégrinations à la recherche de l'abbé de Bucquoy. Toutefois, les lecteurs de feuilleton ne doivent plus s'attendre à l'intérêt certain qui résultait naguère des aventures attachantes, dues à la liberté qui nous était laissée de peindre des scènes d'amour.
            J'apprends qu'on menace en ce moment un journal pour avoir dépeint une passion, réelle pourtant, qui se développe dans les récits d'un voyage au Groënland.
            Ceci m'empêcherait peut-être de vous entretenir d'un détail curieux que je viens d'observer à Versailles, où je m'étais rendu pour voir si la Bibliothèque de cette ville contenait l'ouvrage que je cherche.
            La Bibliothèque est située dans les bâtiments du château. Je me suis assuré de ce fait qu'elle est encore, comme la plupart des nôtres, en vacances.
            En revenant du château par l'allée de Saint-Cloud, je me suis trouvé au milieu d'une fête foraine, qui a lieu tous les ans à cette même époque.
            Mes yeux se sont trouvés invinciblement attirés par l'immense tableau qui indique les exercices du Phoque savant.
            Je l'avais vu à Paris l'an dernier, et j'avais admiré la grâce avec laquelle il disait " papa maman " et embrassait une jeune personnes, dont il exécutait tous les commandements.
            J'ai toujours eu de la sympathie pour les phoques depuis que j'ai entendu raconter en Hollande l'anecdote suivante.
            Ce n'est pas un roman, si l'on en croit les Hollandais. Ces animaux servent " de chiens " aux pêcheurs
ils ont la tête du dogue, l'oeil du veau et les favoris du chat. Dans la saison de la pêche ils suivent les barques et rapportent le poisson quand le pêcheur le manque ou le laisse échapper.
            En hiver ils sont très frileux, et chaque pêcheur en a un, qu'il laisse traîner dans sa cabane et qui, le plus souvent, garde le coin du feu, en attendant quelque chose de ce qui cuit dans la marmite.

                                                                                                                    rauzier-hyperphoto.com
                                                       Histoire d'un phoque

            Un pêcheur et sa femme se trouvaient très pauvre, l'année avait été mauvaise, et les subsistances manquant pour la famille, le pêcheur dit à sa femme :
            - Ce poisson mange la nourriture de nos enfants. J'ai envie de l'aller jeter au loin dans la mer ; il ira retrouver ses parents, qui se retirent l'hiver dans des trous, sur des lits d'algues, et qui trouvent encore des poissons à manger dans des parages qu'ils connaissent.
            La femme du pêcheur supplia en vain son mari en faveur du phoque.
            La pensée de ses enfants mourant de faim arrêta bientôt ses plaintes.
            Au point du jour le pêcheur plaça le phoque au fond de sa barque, et arrivé à quelques lieues en mer, il le déposa dans une île. Le phoque se mit à folâtrer avec d'autres sans s'apercevoir que la barque s'éloignait.
            En rentrant dans sa cabane, le pêcheur soupirait de la perte de son compagnon.
            Le phoque, revenu plus vite, l'attendait en se séchant devant le feu.
           On supporta encore la misère quelques jours ; puis, troublé par le cri de détresse de ses enfants, le pêcheur prit une plus forte résolution.
            Il alla fort loin, cette fois, et précipita le phoque dans la haute mer, loin des côtes.
            Le phoque essaya, à plusieurs reprises, avec ses nageoires qui ont la forme d'une main, de s'accrocher au bordage. Le pêcheur exaspéré lui appliqua un coup de rame qui lui cassa une nageoire. Le phoque poussa un cri plaintif, presque humain, et disparut dans l'eau teinte de son sang.
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            Le pêcheur revint chez lui le coeur navré.
            Le phoque n'était plus au coin de la cheminée, cette fois.
            Seulement, la nuit même, le pêcheur entendit des cris dans la rue. Il crut qu'on assassinait quelqu'un et sortit pour porter secours.
            Sur le pas de la porte, il trouva le phoque, qui s'était traîné jusqu'à la maison, et qui criait lamentablement, en levant au ciel sa nageoire saignante.
            On le recueillit, on le pansa, l'on ne songea plus à l'exiler de la famille ; car, de ce moment la pêche était devenue meilleure.

            Cette légende ne vous paraîtra sans doute pas dangereuse.
            Il ne s'y trouve pas un mot d'amour.
            Mais je suis embarrassé pour vous raconter ce que j'ai entendu dans l'établissement où l'on montre le phoque, à Versailles. Vous jugerez du danger que ce récit peut présenter.
            Je fus étonné, au premier abord, de ne pas retrouver celui que j'avais vu l'année passée. Celui que l'on montre aujourd'hui est d'une autre couleur, et plus gros.
            Il y avait là deux militaires du camp de Satory, un sergent et un fusilier, qui exprimaient leur admiration dans ce langage mélangé d'alsacien et de charabia, qui est commun à certains régiments.
            Excité par un coup de baguette du maître, le phoque avait déjà fait plusieurs tours dans l'eau. Le sergent n'avait jeté dans la cuve que le coup d'oeil dédaigneux d'un homme qui a vu beaucoup de poissons savants.
            Le sergent. - Ça n'est pas toi que tu te tournerais comme cela dans l'eau de la merr...
            Le fusilier. - Je m'y retournerais tout de même, si l'eau n'était pas si froide ou si j'avais un paletot en poil comme le poisson.              
            Le sergent. - Qu'est-ce que tu dis d'un paletot en poil qu'il a, le poisson ?     fr.academic.ru
            Le fusilier. - Tâtez, sergent.
            Le sergent s'apprête à tâter.
            - N'y touchez pas, dit le maître du phoque... Il est féroce quand il n'a pas mangé...
            Le sergent, avec dédain. - J'en ai vu en Alger des poissons, qu'ils étaient deux ou trois fois plus longs ; il est vrai de dire qu'ils n'avaient pas de poils, mais des écailles... Je ne crois pas même qu'il y ait de ceux-là en Afrique !
            Le maître. - Faites excuse, sergent ; celui-ci a été pris au Cap-Vert.
            Le sergent. - Alors il a été pris au Cap-Vert, c'est différent... c'est différent... Mais je crois que les hommes qui ont retiré ce poisson de la merr... ont dû avoir du mal !...
            Le maître. - Oh ! sergent, je vous en réponds. C'était moi et mon frère... Il n'y faisait pas bon à le toucher.
            Le sergent, au fusilier. - Tu vois que c'était bien véritable ce que je t'avais dit.
            Le fusilier, étourdi par le raisonnement mais avec résignation.- C'est vrai tout de même, sergent.
            Le sergent, flatté, donne un sou pour voir le déjeuner du phoque, soumis aux chances de la libéralité des visiteurs.
            Bientôt, grâce à la cotisation des autres spectateurs, on fut à la tête d'un assez grand nombre de harengs pour que le phoque commençât ses exercices dans son baquet peint en vert.
            - Il s'approche du bord, dit le maître. Il faut qu'il sente si les harengs sont bien frais... Autrement, si on le trompe, il refuse d'amuser la société.
            Le phoque parut satisfait et dit : - Papa et Maman, avec un accent du Nord qui laissait cependant percevoir les syllabes annoncées.
            - Il parle en hollandais, dit le sergent..., et vous disiez que vous l'avez pris au Cap-Vert !
           - C'est vrai. Mais il ne peut perdre son accent, même en s'approchant du Midi... Ce sont des voyages qu'ils font dans la belle saison, pour leur santé. Ensuite, ils retourneront au Nord... à moins qu'on ne les pêche, comme on a fait de celui-ci, pour leur faire visiter Versailles.
            Après les exercices phonétiques, récompensés chacun par l'ingurgitation d'un hareng, on commença la gymnastique. Le poisson se dressa debout sur sa queue, dont les phalanges régulières représentent presque des pieds humains. Puis il fit encore diverses évolutions dans l'eau, guidé par l'aspect de la badine et moyennant d'autres harengs.
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            J'admirais combien l'esprit des pays du Nord agissait même sur ces êtres mixtes. Le pouvoir ne peut rien obtenir d'eux sans de fortes garanties.
            Les exercices terminés, le maître nous montra, étendue sur la muraille la peau du phoque qu'il avait fait voir à Paris l'année dernière. Le soldat triompha en ce moment de son supérieur, dont les regards avaient été peut-être éblouis précédemment par le champagne de Satory.
            Ce que le soldat avait appelé le paletot de ces sortes de poissons était véritablement une bonne peau couverte de poils tachetés de la longueur de ceux d'un jeune veau. Le sergent ne songea plus à maintenir les privilèges de l'autorité.

            En sortant, j'écoutai le dialogue suivant entre la directrice et une dame de Versailles :
            - Et cela mange beaucoup de harengs, ces animaux-là ?
            - Ne m'en parlez pas, madame, celui-ci nous coûte vingt-cinq francs par jour, comme un représentant. Chaque hareng vaut trois sous, n'est-ce pas ?
            - C'est vrai, dit la dame en soupirant... Le poisson est si cher à Versailles !...
            Je m'informai des causes de la mort du phoque précédent.
            - J'ai marié ma fille, dit la directrice, et c'est ce qui en est cause : le phoque en a pris du chagrin, et il est mort. On l'avait cependant mis dans des couvertures et soigné comme une personne..., mais il était trop attaché à ma fille. Alors j'ai dit à mon fils : " - Va-t'en chercher un autre ... et que ce ne soit plus un mâle, parce que les femelles s'attachent moins. " Celle-ci a des caprices, mais avec des harengs frais, on en fait tout ce que l'on veut !

            Que cela est instructif, l'observation des animaux ! et combien cela se lie étroitement aux hypothèses soulevées par des milliers de livres du siècle dernier !
            En parcourant à Versailles les étalages des bouquinistes, j'ai rencontré un in-12 intitulé " Différence entre l'homme et la bête ". Il y est dit : que pendant l'hiver les Groenlandais enterrent sous la neige des phoques, " pour les manger ensuite crus et gelés, tels qu'ils les en retirent.                                                                                                                                fangpo1.com
            Ici, le phoque me paraît supérieur à l'homme, puisqu'il n'aime que le poisson frais.
            A la page 93, j'ai trouvé cette pensée délicate : " Dans l'amour on se connaît parce qu'on s'aime. Dans l'amitié on s'aime parce qu'on se connaît. "
            Et cette autre ensuite : " Deux amants se cachent mutuellement leurs défauts et se trahissent ; deux amis, au contraire, se les avouent et se les pardonnent. "
            J'ai laissé sur l'étalage ce moraliste qui aime les bêtes,... et qui n'aime pas l'amour !
            Nous venons de voir pourtant que le phoque est capable et d'amour et d'amitié.

            Qu'arriverait-il cependant si l'on saisissait ce feuilleton pour avoir parlé de l'amour d'un phoque pour
sa maîtresse ; heureusement je n'ai fait qu'effleurer le sujet.
            L'affaire du journal inculpé pour avoir parlé d'amour dans un voyage chez les Esquimaux est sérieuse, si l'on en croit cette réponse d'un substitut auquel on a demandé ce qui distinguait le feuilleton de critique , de voyages ou d'études historiques, du " feuilleton-roman, et qui aurait dit :
            " Ce qui constitue le feuilleton-roman, c'est la peinture de l'amour, le mot - roman - vient de 
- romance -. Tirez la conclusion.
            La conclusion me paraît fausse ; si elle devait prévaloir, le public répéterait ces vers de Rêveries renouvelées, des Grecs :
                                       Sur un petit brin d'amour
                                              Finit la tragédie
                                       Ah ! quant à moi, je suis pour
                                              Un petit brin d'amour !

            Je suis honteux véritablement d'entretenir vos lecteurs de pareilles balivernes. Après avoir terminé cette lettre, je demanderai une audience au procureur de la République. La justice chez nous est sévère, dure comme la loi latine ( dura lex, sed lex ), mais elle est française, c'est-à-dire capable de comprendre plus que toute autre, ce qui est du ressort de l'esprit...

                                                                 Admirez, s'il vous plaît ma fermeté, je viens de me rendre au                                                               Palais de Justice.
            On a souvent peur, en pareils cas, de ne sortir du parquet du procureur de la République que pour être guillotiné. Je dois à la vérité de dire que je n'ai trouvé là que des façons gracieuses et des visages bienveillants.
            Je me suis entièrement trompé en rapportant la réponse d'un substitut à la question qui lui était faite touchant le roman-feuilleton. C'était sans doute un substitut de province en vacances, qui n'exposait qu'une opinion privée dans un salon quelconque, où, certes, il n'a pu conquérir l'assentiment des dames.
            Par bonheur, j'ai pu m'adresser au substitut officiel chargé des questions relatives aux journaux et il m'a été dit : " Que l'appréciation des délits relatifs au roman-feuilleton ne concernait nullement le parquet. "
            Le parquet n'agit que d'après les déclarations de contraventions qui lui sont faites par la direction du Timbre, lequel a des agents chargés d'apprécier le cas où un simple feuilleton pourrait mériter le titre de
" roman " et se trouver soumis aux exigences du Timbre.
            Le parquet n'a connaissance encore que d'une seule contravention relative à l'Évènement pour la reproduction du roman Dieu dispose d'Alexandre Dumas, qui n'était publié qu'en supplément. C'est une affaire sans gravité.
            Il en est ainsi du journal " Les villes et campagnes " à l'occasion de la reproduction d'un feuilleton de Marie Aycard, et de l'avertissement donné au Droit pour un feuilleton du même auteur, arrêté à la poste, mais qu'on a pu faire partir en consignant le prix de l'excédent de timbre qu'il était supposé avoir encouru.
            Ce sont des affaires qui se termineront administrativement.
            Rassurons-nous donc pour le présent, sans oublier qu'il nous faut encore aller consulter la direction du Timbre, laquelle ressort de l'administration de l'enregistrement et des domaines.



                                                                                                   Gérard de Nerval
                                                                         
                                                 

mardi 14 octobre 2014

Restif communiste Sa vie pendant la Révolution ( nouvelle Gérard de Nerval extrait de Les Confidences de Nicolas )


                                                             Restif communiste
                                                                                    Sa vie pendant la Révolution

            On sait maintenant sur la vie de Restif tout ce qu'il faut pour le classer assurément parmi ces écrivains que les Anglais appelent excentriques. Aux détails caractéristiques indiqués çà et là dans notre récit, il est bon d'ajouter quelques traits particuliers. Restif était d'une petite taille, robuste et quelque peu replet. Dans ses dernières années on parlait de lui comme d'une sorte de bourru, vêtu négligemment et d'un abord difficile. Le chevalier de Cubières sortait un jour de la Comédie Française, en chemin il s'arrêta chez la veuve Duchesne pour acheter la pièce à la mode. Un homme se tenait au milieu de la boutique avec un grand chapeau rabattu qui lui couvrait la moitié de la figure. Un manteau de gros drap noirâtre lui descendait jusqu'à mi-jambe ; il était sanglé au milieu du corps, avec quelque prétention sans doute à diminuer son embonpoint. Le chevalier l'examinait curieusement. Cet homme tira de sa poche une petite bougie, l'alluma au comptoir, la mit dans une lanterne, et sortit sans regarder ni saluer personne. Il demeurait alors dans la maison
            - Quel est cet original ? demanda Cubières.
            - Eh quoi ! vous ne le connaissez pas ? lui répondit-on, c'est Restif de la Bretonne.
            Pénétré d'étonnement à ce nom célèbre, le chevalier revint le lendemain, curieux d'engager des relations amicales avec un écrivain qu'il aimait à lire. Ce dernier ne répondit rien aux compliments que lui fit l'écrivain musqué si chéri dans les salons du temps. Cubières se borna à rire de cette impolitesse. Ayant eu plus tard occasion de rencontrer Restif chez des amis communs, il vit en lui un tout autre homme plein de verve et de cordialité. Il lui rappela leur première rencontre.
            - Que voulez-vous, dit Restif, je suis l'homme des impressions du moment ; j'écrivais alors Le hibou nocturne et, voulant être un hibou véritable, j'avais fait voeu de ne parler à personne.
            Il y avait bien aussi quelque affectation dans ce rôle de bourru, renouvelé de Jean-Jacques. Cela excitait la curiosité des gens du monde, et les femmes du plus haut rang se piquaient d'apprivoiser l'ours. Alors il redevenait aimable ; mais ses galanteries à brûle-pourpoint, son audace renouvelée de l'époque où il jouait le rôle d'un Faublas de bas étage, effrayaient parfois les imprudentes, forcées tout à coup d'écouter quelque boutade cynique.                                                                                            forumfr.com
              Un jour il reçut une invitation à déjeuner chez M. de Senac de Meillan, intendant de Valenciennes, avec quelques bourgeois provinciaux qui désiraient voir l'auteur du Paysan perverti. Il y avait là en outre des académiciens d'Amiens, et le rédacteur de La feuille de Picardie. Restif se trouva placé entre une Mme Denys, marchande de mousseline rayée, et une autre dame modestement vêtue qu'il prit pour une femme de chambre de grande maison. En face de lui était un jeune provincial plaisant qu'on appelait Nicodème, puis un sourd qui amusait la société en parlant çà et là de choses qui n'avaient aucun rapport avec la conversation. Un petit homme propret, affublé d'un habit en camelot blanc, faisait l'important et traitait de fariboles les idées politiques et philosophiques qu'émettait le romancier. Une Mme Laval, marchande de dentelles de Malines, le défendait au contraire et lui trouvait " du fonds ". On était alors en 1789, de sorte qu'il fut question pendant le repas de la nouvelle constitution du clergé, de l'extinction des privilèges nobiliaires et des réformes législatives. Restif se voyant au milieu de bonnes gens bien ronds, et qui l'écoutaient en général avec faveur, développa une foule de systèmes excentriques. Le sourd les hachait de coq-à-l'âne d'une manière fort incommode, l'homme en camelot blanc les perçait d'un trait vif ou d'une apostrophe pleine de gravité. On finit selon l'usage d'alors, par des lectures. Mercier lut un fragment de politique, Legrand d'Aussy une dissertation sur les montagnes d'Auvergne. Restif développa son système de physique, qu'il proclamait plus raisonnable que celui de Buffon, plus vraisemblable que celui de Newton. On se jeta à son cou, on proclama le tout sublime. Le surlendemain l'abbé Fontenai, qui s'était trouvé aussi au déjeuner, lui apprit qu'il avait été victime d'un projet de mystification dont le résultat, du reste, avait tourné à son honneur. La marchande de mousseline était la duchesse de Luynes, la marchande de dentelles était la comtesse de Laval, la femme de chambre était la duchesse de Mailly ; le " Nicodème ", Matthieu de Montmorency ; le sourd, l'évêque d'Autun ; l'homme en camelot, l'abbé Sieyès qui, pour réparer la sévérité de ses observations, envoya à Restif la collection de ses écrits. On avait voulu voir le Jean-Jacques des halles dans toute sa fougue et dans toute sa désinvolture cynique. On ne trouva en lui qu'un conteur amusant, un utopiste quelque peu téméraire, un convive assez peu fait aux usages du monde pour s'écrier que c'était la première fois qu'il mangeait des huîtres, mais prévenant avec les dames et s'occupant d'elles presque exclusivement. Si en effet quelque chose peut atténuer les torts nombreux de l'écrivain, son incroyable personnalité et l'inconséquence continuelle  de sa conduite, c'est qu'il a toujours aimé les femmes pour elles-mêmes avec dévouement, avec enthousiasme, avec folie. Ses livres seraient illisibles autrement.
            Mais bientôt nous voici en pleine Révolution. Le philosophe qui prétendait effacer Newton, le socialiste dont la hardiesse étonnait l'esprit compassé de Siyès, n'était pas un républicain. Il lui arrivait, comme aux principaux créateurs d'utopies, depuis Fénelon et Saint-Pierre jusqu'à Saint-Simon et Fourier, d'être entièrement indifférent à la forme politique de l'Etat. Le communisme même, qui formait le fond de sa doctrine, lui paraissait possible sous l'autorité d'un monarque, de même que toutes les réformes du Gyrographe lui semblaient praticables sous l'autorité paternelle d'un bon lieutenant de police. Pour lui comme pour les musulmans, le prince personnifiait l'Etat propriétaire universel. En tonnant contre l'infâme propriété ( c'est le nom qu'il lui donne mille fois ), il admettait la possession personnelle, transmissible à certaines conditions, et jusqu'à la noblesse, récompense des belles actions, mais qui devait s'éteindre dans les enfants, s'ils n'en renouvelaient la source par des traits de courage ou de vertu.
            Dans le second volume des Contemporaines Restif donne le plan d'une association d'ouvriers et de commerçants qui réduit à rien le capital : c'est la banque d'échange dans toute sa pureté. Voici un exemple :
            " 20 commerçants ouvriers eux-mêmes, habitent une rue du quartier Saint-Martin. Chacun d'eux est le représentant d'une industrie utile. L'argent manque par suite des inquiétudes politiques et cette rue, autrefois si prospère, est attristée de l'oisiveté forcée de ses habitants. Un bijoutier-orfèvre qui a voyagé en Allemagne, qui y a vu les " hernutes ", conçoit l'idée d'une association analogue des habitants de la rue ; on s'engagera à ne se servir d'aucune monnaie et à tout acheter ou vendre par échange, de sorte que le boulanger prenne sa viande chez le boucher, s'habille chez le tailleur et se chausse chez le cordonnier, tous les associés doivent agir de même. Chacun peut acquérir ou dépenser plus ou moins, mais les successions retournent à la masse, et les enfants naissent avec une part égale dans les biens de la société ; ils sont élevés à frais communs, dans la profession de leur père, mais avec la faculté d'en choisir une autre en cas d'aptitude différente ; ils recevront du reste une éducation semblable. Les associés se regarderont comme égaux, quoique quelques-uns puissent être de professions libérales, parce que l'éducation les mettra au même niveau. Les mariages auront lieu de préférence entre des personnes de l'association, à moins de cas extraordinaires. Les procès seront soutenus pour le compte de tous ; les acquisitions profiteront à la masse et l'argent qui reviendra à la société par suite de ventes faites en-dehors d'elle sera consacrée à acheter les matières première en raison de ce qui sera nécessaire pour chaque état. "
            Tel est ce plan, que l'auteur n'avait pas du reste l'idée d'appliquer à la société entière, car il donne à choisir entre différentes formes d'association, laissant à l'expérience les conditions de succès de la plus utile qui absorberait naturellement les autres. Quant à la vieille société, elle ne serait point dépouillée, seulement elle subirait forcément les chances d'une lutte qu'il lui serait impossible de soutenir longtemps.
            Cependant l'écrivain vieillissait, toujours morose, de plus en plus, accablé par les pertes d'argent, par les chagrins de son intérieur. Sa seule communication avec le monde était d'aller le soir au café Manoury, où il soutenait parfois à voix haute des discussions politiques et philosophiques. Quelques vieux habitués de ce café, situé sur le quai de l'Ecole, ont encore présents à la mémoire sa vieille houppelande bleue et le manteau crotté dont il s'enveloppait en toute saison. Le plus souvent il s'asseyait dans un coin et jouait aux échecs jusqu'à onze heures du soir.*
A ce moment, que la partie fut achevée ou non, il se levait silencieusement et sortait. Où allait-il ? Les Nuits de Paris nous l'apprennent ; il allait errer quelque temps qu'il fît, le long des quais, surtout autour de la Cité et de l'île Saint-Louis ; il s'enfonçait dans les rues fangeuses des quartiers populeux, et ne rentrait qu'après avoir fait une bonne récolte d'observations sur les désordres et les scènes sanglantes dont il avait été le témoin. Souvent il intervenait dans ces drames obscurs, et devenait le Don Quichotte de l'innocence persécutée ou de la faiblesse vaincue. Quelquefois il agissait par la persuasion  ; parfois aussi son autorité était due au soupçon qu'on avait qu'il était chargé d'une mission de police.
            Il osait davantage encore en s'informant auprès des portiers ou des valets de ce qui se passait dans chaque maison, en s'introduisant sous tel ou tel déguisement dans l'intérieur des familles, en pénétrant le secret des alcôves, en surprenant les infidélités de la femme, les secrets naissants de la fille, qu'il divulguait dans ses récits sous des fictions transparentes. De là des procès et des divorces. Un jour il faillit être assassiné par un certain E..., dont il avait fait figurer la femme dans ses Contemporaines. C'était habituellement le matin qu'il rédigeait ses observations de la veille. Il ne faisait pas moins d'une nouvelle avant le déjeuner. Dans les derniers temps de sa vie, en hiver, il travaillait dans son lit faute de bois, sa culotte par-dessus son bonnet, de peur des courants d'air. Il avait aussi des singularités qui variaient à chacun de ses ouvrages et qui ne ressemblaient guère aux singularités en manchettes d'Haydn et de M. de Buffon. Tantôt il se condamnait au silence comme à l'époque de sa rencontre avec Cubières, tantôt il laissait croître sa barbe, et disait à quelqu'un qui le plaisantait :
            - Elle ne tombera que lorsque j'aurai achevé mon prochain roman.
            - Et s'il a plusieurs volumes ?
            - Il en aura quinze.
            - Vous ne vous raserez donc que dans quinze ans ?                  
            - Rassurez-vous, jeune homme, j'écris un demi-volume par jour.
            Quelle fortune immense il eût faite de notre temps en luttant de vitesse avec nos plus intrépides coureurs de feuilleton et de fougue triviale avec les plus hardis explorateurs des misères de bas étage ! Son écriture se ressent du désordre de son imagination ; elle est irrégulière, vagabonde, illisible ; les idées se présentent en foule, pressent la plume, et l'empêchent de former les caractères. C'est ce qui le rendait ennemi des doubles lettres et des longues syllabes, qu'il remplaçait par des abréviations. Le plus souvent, comme on sait, il se bornait à composer à la casse son manuscrit. Il avait fini par acquérir une petite imprimerie où il        " casait " lui-même ses ouvrages, aidé seulement d'un apprenti.
            La révolution ne pouvait lui être chère d'aucune manière, car elle mettait en lumière des hommes politiques fort peu sensibles à ses plans philanthropiques, plus préoccupés de formules grecques et romaines que de réformes fondamentales. Babeuf aurait pu seul réaliser son rêve ; mais, découragé de ses propres plans à cette époque, Restif ne marqua aucune sympathie pour le parti du tribun communiste. Les assignats avaient englouti toutes ses économies qui ne se montaient pas à moins de soixante-quatorze mille francs, et la nation n'avait guère songé à remplacer, pour ses ouvrages, les souscriptions de la cour et des grands seigneurs dont il avait usé abondamment. Toutefois, Mercier, qui n'avait pas cessé d'être son ami, fit obtenir à Restif une récompense de deux mille francs pour un ouvrage utile aux moeurs, et le proposa même pour candidat à l'Institut national. Le président répondit dédaigneusement :                                                                                        
             - Restif de la Bretone a du génie, mais il n'a point de goùt.                                
             - Eh ! messieurs, répliqua Mercier, quel est celui de nous qui a du génie !
             On rencontre dans les derniers livres de Restif plusieurs récits des événements de la révolution. Il en rapporte quelques scènes dialoguées dans le cinquième volume du Drame de la vie. Il est à regretter que ce procédé n'ait pas été suivi plus complètement. Rien n'est saisissant comme cette réalité prise sur le fait. Voici, par exemple, une scène qui se passe devant le café Manoury.
            Un homme, des femmes. - Lambesc ! Lambesc !.. On tue aux Tuileries !
            Une marchande de billets de loterie. - Où courez-vous donc ?
            Un fuyard. - Nous remmenons nos femmes.
            La marchande. - Laissez-les s'enfuir seules, et faites volte-face.
            Son futur. - Allons ! allons, rentrez.
            Il n'y a rien de plus que ces cinq lignes ; on sent la vérité brutale, les dragons de Lambesc qui chargent au loin ; les portes qui se ferment, une de ces scènes d'émeute si communes à Paris.
            Plus loin Restif met en scène Collot d'Herbois et le félicite de son Paysan magistrat ; mais Collot n'est préoccupé que de politique.
            - Je me suis fait jacobin, dit-il, pourquoi ne l'êtes-vous pas ?
            - A cause de trois infirmités très gênantes...
            - C'est une raison. Je vais me livrer tout entier à la chose publique, et je ne perdrai ni mon temps ni mes peines. D'abord je veux m'attacher à Robespierre ; c'est un grand homme.
            - Oui, invariable.
            Collot continue :
             - J'ai l'usage de la parole, j'ai le geste, la grâce dans la représentation... J'ai une motion à faire trembler les rois. Je viens de faire l'Almanach du père Gérard, excellent titre. Je tâcherai d'avoir le prix pour l'instruction des campagnes ; mon nom se répandra dans les départements , quelqu'un d'eux me nommera...
            La silhouette de Collot d'Herbois n'est-elle pas là tout entière ? Mais l'auteur ne s'en est pas toujours tenu à ces portraits rapides et, à côté de ces esquisses fugitives, on trouve des pages qui s'élèvent presque à l'intérêt de l'histoire, comme celles qu'il consacre à Mirabeau, et que cette grande figure semble avoir illuminées de son immense reflet.

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                                                                                                  Gérard de Nerval