jeudi 31 décembre 2015

Le rickshaw fantôme Rudyard Kipling 1è partie ( nouvelle Angleterre )

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jeanmarcpaoli.com

                                            Le rickshaw fantôme

            Un des rares avantages que l'Inde possède sur l'Angleterre, c'est sa grande sociabilité. Au bout de cinq ans de service on s'y trouve, directement ou indirectement, en relations familières avec les deux ou trois cents " civilians " de sa province, tous les mess des dix ou douze régiments et batteries, et quelques quinze cents autres personnes du monde non officiel. En dix ans le monde des connaissances peut se trouver doublé et au bout de vingt ans il n'est pas un Anglais de l'Empire que l'on ne connaisse ou dont on n'ait entendu parler, on peut ensuite voyager du Nord au Sud et de l'Est à l'Ouest sans bourse délier.
            Les globe-trotters qui comptent l'hospitalité comme un droit, ont porté quelque atteinte à cette largesse de coeur, mais il n'en persiste pas moins aujourd'hui que si vous appartenez au cercle des initiés et n'êtes ni un ours ni une brebis galeuse, toutes les maisons vous sont ouvertes, et que notre petit monde est très, très bienveillant, très, très secourable.
            Rickett de Kamartba fut, il y a quelque quinze ans, l'hôte de Polder de Kumaon, avec l'intention de ne séjourner chez lui que quarante-huit heures, mais il se trouva terrassé par une crise de rhumatisme articulaire et, durant six semaines, désorganisa la maison de Polder, l'empêcha de travailler et faillit mourir dans sa chambre à coucher. Polder se conduit comme si Rickett avait fait de lui son éternel obligé et, chaque année envoie au petit Rickett une caisse de bonbons et de jouets.
            Il en va de même dans tout le pays. Des hommes qui ne se donnent pas la peine de vous cacher qu'ils vous tiennent pour un âne bâté, ou des femmes qui noircissent votre réputation et interprètent de travers les distractions de votre femme, se mettront en quatre si vous tombez malade ou si vous vous trouvez sous le coupe de sérieux ennuis.                                                                   encheres.catawiki.eu
Afficher l'image d'origine            Heatherlegh le médecin, en plus de sa clientèle ordinaire tenait un hôpital pour son compte privé, toute une collection de box pour incurables, disaient ses amis. En tout cas une sorte de cale sèche pour l'embarcation que la dureté du temps avait endommagée. Le temps en Inde est souvent accablant, et comme la quantité de briques est toujours la même, et que la seule liberté qu'on vous y accorde est celle de travailler plus que de raison sans espérer de remerciements, il arrive que les gens s'effondrent sur la route et ont finalement la tête aussi brouillée que les métaphores dans ce paragraphe.
            Heatherlegh est le plus charmant docteur que la terre ait porté et l'ordonnance dont il gratifie en général ses malades est :
            " Ne vous dépensez pas, ne vous pressez pas, ne vous emballez pas. "
            Il prétend que le surmenage tue plus de gens que ne justifie l'importance de ce bas monde. Il prétend que c'est le surmenage qui tua Pansay qui mourut entre ses mains, il y a environ trois ans. Il a, cela va sans dire, le droit de parler avec autorité et se moque de ma théorie lorsque je prétends que Pansay avait le cerveau fêlé et que c'est par la fêlure que pénétra le petit coin du monde des Ténèbres qui le précipita vers la mort.. " Pansay a perdu la boule ! a déclara Heatherlegh, après un long congé en Angleterre. Il se peut, oui ou non, qu'il se soit conduit comme un malotru vis-à-vis de Mrs Keith-Wessington. Mon opinion est que le travail de colonisation de Katabundi lui cassa les jambes et qu'il se mit à broyer du noir et prit trop à coeur un flirt ordinaire de paquebot. Toujours est-il qu'il fut effectivement fiancé à Miss Mannering, et elle rompit aussi effectivement avec lui. Après cela il contracta une fièvre légère et toute cette histoire de fantômes ne fit que croître et embellir. Mais c'est bien le surmenage la cause de la maladie.qui l'entretint et tua le pauvre diable. Inscrivez-le au nombre des victimes du système qui consiste à faire exécuter à un seul homme le travail de deux hommes et demi.
            Telle n'est pas ma croyance. Lorsque Heatherlegh était appelé chez ses malades et qu'il m'arrivait d'être disponible, je veillais Pansay. La description que le pauvre garçon me faisait à voix basse, égale, du cortège qui toujours passait au pied de son lit, me rendait vraiment malheureux. Ajoutez à cela qu'il avait la richesse d'expression des malades. Lorsque guéri pendant quelque temps, je le poussai à écrire toute l'histoire, depuis le commencement jusqu'à la fin, pensant que le travail de la plume pourrait aider au soulagement de l'esprit.
Afficher l'image d'origine            Tout le temps qu'il écrivit il resta sous l'emprise d'une forte fièvre, et le style de mélodrame qu'il adopta ne pouvait le calmer. Deux mois plus tard il fut déclaré de nouveau bon pour le service. Mais bien qu'on eût un besoin urgent de lui pour combler un déficit d'hommes à la commission des finances, il préféra mourir, jurant jusqu'à la fin qu'il était ensorcelé.
            J'obtins qu'il me remit son manuscrit avant sa mort, et voici, telle qu'il l'écrivit, sa version de l'affaire.
            " Mon médecin me dit qu'il me faut du repos et un changement d'air. Il n'est pas impossible que d'ici peu j'aie l'un et l'autre, repos que ni l'ordonnance à dolman rouge ni le canon de midi ne sauraient rompre, et changement d'air bien au-delà de ce que peut m'offrit un steamer en route  shutterstock.com                                   pour le pays. En attendant, je suis décidé à rester où je suis, et au parfait mépris des ordres de mon médecin à mettre le monde entier dans ma confidence. Vous apprécierez par vous-même la nature véritable de ma maladie, et jugerez non moins par vous-même si nul homme né de femme sur cette terre passa jamais par les mêmes tourments que moi.
            Pour parler maintenant comme le pourrait faire un condamné avant qu'on ait tiré sur lui les verrous de la trappe, mon histoire, quelque étrange et horriblement invraisemblable qu'elle puisse paraître, réclame tout au moins de l'attention. Que jamais elle ne doive recevoir créance j'en suis on ne peut plus sûr. Il y a deux mois j'airais traité de dément ou d'ivrogne celui qui eût osé me raconter la même. Il y a deux mois j'étais le plus heureux homme de l'Inde. Aujourd'hui, de Peshawer à la mer nul n'est plus torturé. Mon médecin et moi sommes les seuls à connaître tout ceci. Son explication : " J'ai le cerveau, la digestion et la vue, tous légèrement atteints, ce qui donne lieu à ces fréquentes et persistantes * hallucinations * ". Hallucinations, vraiment ! Je le traite d'idiot, mais il continue à me soigner avec le même inlassable sourire, le même suave tour de main professionnel, les mêmes favoris rouges bien soignés, jusqu'à ce que je m'accuse de n'être qu'un ingrat et un mauvais malade. Mais vous jugerez par vous-même.
            Il y a trois ans j'eus la bonne... l'on ne peut plus mauvaise fortune... de faire route de Gravesend à Bombay, au retour d'un long congé, avec une certaine Agnès Keith-Wessington, femme d'un officier côté Bombay. Quelle genre de femme ? Là n'est point pour vous la question. Contentez-vous de savoir qu'avant la fin du voyage nous étions éperdument et sans raisonnement possible amoureux. Dieu sait que je peux aujourd'hui en faire l'aveu sans ombre de vanité.
            Dans de semblables situations il en est toujours un qui donne et l'autre qui accepte. Dès le premier jour de notre fatal attachement, j'eus conscience que la passion d'Agnès était plus forte, plus dominante et, s'il m'est permis d'employer l'expression, plus pure que la mienne. Reconnut-elle alors le fait, je ne le sais pas. Toujours est-il que par la suite ce ne fut que trop clair pour nous deux.
            Arrivés à Bombay au printemps, nous partîmes chacun de notre côté, et ne nous rencontrâmes plus pendant trois ou quatre mois, lorsque mon congé et notre amour nous conduisirent à Simla. Nous passâmes la saison ensemble et mon feu de paille s'y consuma en une fin pitoyable avec les derniers jours de l'année. Je ne cherche pas à m'excuser. Je n'adresse aucune excuse. Mrs Wessington avait abandonné pour moi beaucoup de choses et était prête à tout abandonner. De mes propres lèvres, en 1882, elle apprit que j'avais soupé d'elle, de sa vue, de sa société, du son de sa voix. Quatre-vingt-dix-neuf femmes sur cent se seraient détachées . Soixante-quinze se seraient promptement vengées grâce à quelque flirt actif et importun avec d'autres hommes. MrsWessington était la centième. Sur elle, ni mon aversion clairement énoncée, ni les brutalités cinglantes dont étaient agrémentés nos entrevues n'eurent le moindre effet.
            - Jack, mon chéri ! Telle était son éternelle antienne. Je suis sûre qu'il ne s'agit en tout cela que d'une méprise, d'une horrible méprise, et qu'un de ces jours nous redeviendrons bons amis. Je vous prie, Jack ! Pardonnez-moi; mon ami !  fr123rf.com
Afficher l'image d'origine            C'était moi le coupable, et je le savais. Le savoir transforma ma pitié en passive endurance, puis en haine aveugle. Ce même instinct, je suppose, qui vous pousse à mettre le pied avec férocité sur l'araignée que vous n'avez tuée qu'à moitié. Et c'est avec cette haine au coeur que s'acheva la saison 1882.
            L'année suivante nous nous retrouvâmes de nouveau à Simla. Elle avait les mêmes timides essais de réconciliation et le même visage, moi avec l'horreur d'elle dans toutes les fibres de mon être. Il arrriva plusieurs fois que je ne pusse éviter de la rencontrer seule, et en chaque occasion ses mêmes paroles. Toujours cette plainte irraisonnée, que tout cela n'était qu'une " méprise ", et toujours l'espoir d'une prochaine " réconciliation ". J'aurais pu m'apercevoir en y prenant garde que seul cet espoir la maintenait en vie. De mois en mois elle pâlissait et devenait diaphane. Vous voudrez bien convenir avec moi qu'une telle conduite aurait mené n'importe qui à la folie, qu'elle était inutile, enfantine, peu digne d'une femme. Je maintiens qu'il y avait beaucoup de la faute de MrsWessington. Et, d'autre part, dans le trouble et la fièvre de mes insomnies je pensai cependant parfois que j'aurais pu me montrer un peu meilleur à son égard. Mais voilà qui pour le coup est une " hallucination ".
            Je ne pouvais prétendre de continuer à l'aimer alors que je ne l'aimais plus. Qu'en dites-vous ? C'eût été peu loyal pour tous deux.
            L'an dernier nous nous rencontrâmes encore, dans les mêmes conditions qu'auparavant. Toujours ces fastidieux appels, et de mes lèvres toujours ces cinglantes réponses. Je finirais bien par lui montrer combien ses tentatives pour reprendre les anciennes relations étaient vaines et illusoires.

            Lorsque la saison avança nous fîmes bande à part, c'est-à-dire qu'il lui fut assez difficile de me rencontrer, d'autant que je fus occupé par d'autres sujets plus absorbants.
            Quand j'y pense tranquillement dans ma chambre de malade, la saison 1884 m'apparaît comme un cauchemar embrouillé où la lumière et l'ombre s'entremêlèrent dans une danse fantastique. Ma cour à la petite Mannering, mes espérances, mes doutes et mes craintes, nos longues chevauchées ensemble, mon tremblant aveu, sa réponse et de temps en temps la vision d'un visage pâle fuyant dans le rickshaw aux livrées noir et blanc que jadis j'épiais d'un regard insistant. Le signe que faisait de sa main gauche gantée Mrs Wessington et, lorsqu'elle me rencontrait seul, ce qui arrivait rarement, la fastidieuse monotonie de son interrogatoire. J'aimais Kitty Mannering. Je l'aimais honnêtement, de tout mon coeur. A mesure que grandissait mon amour pour elle grandissait ma haine contre Agnès.
            En août Kitty et moi fûmes fiancés, le lendemain je rencontrai ces maudits " jhampanies " couleur de pie derrière le Jakko et, mû par quelque sentiment de pitié, m'arrêtai pour tout raconter à Mrs Wessington. Elle le savait déjà.
            - Ainsi Jack j'apprends que vous voilà fiancé, mon ami ( puis sans une seconde de répit ), je suis sûre qu'il ne s'agit en tout cela que d'une méprise, d'une horrible méprise. Un de ces jours nous redeviendrons bons amis, Jack, comme par le passé.                                
Résultat de recherche d'images pour "porteur rickshaw"            Ma réponse fut de celle qu'un homme même eût tressailli. Elle cingla, tel un coup de fouet, la femme mourante que j'avais devant moi.
            - Je vous en prie Jack, pardonnez-moi, mon intention n'était pas de vous fâcher. Mais c'est vrai, c'est vrai, vous avez raison !
            Et Mrs Wessington cette fois-ci se tut, anéantie.
            Je la laissai finir sa promenade en paix, m'éloignai avec le sentiment, mais cela ne dura qu'un instant, que je m'étais conduit comme le dernier des goujats. Je regardai en arrière et vis qu'elle avait fait tourner son rickshaw pensant, je suppose, me rattraper.
            La scène et son cadre s'imprimèrent dans ma mémoire. Le ciel balayé par les dernières pluies ( la saison des pluies touchait à sa fin ), les pins alourdis, ternes, la route boueuse et les rochers noirs fendus à la mine, formaient un arrière-plan mélancolique sur lequel les livrées noir et blanc des jhampanies, le rickshaw aux panneaux jaunes et la tête dorée que tenait baissée très bas Mrs Wessington se découpaient très nettement. Elle avait son mouchoir dans la main gauche et s'appuyait en arrière, épuisée, contre les coussins. Je fis tourner mon cheval dans un chemin de traverse, près du réservoir de Sanjowlie ; et pris littéralement la fuite. Je crus entendre encore un faible " Jack ! " Peut-être était-ce simple imagination de ma part. Je ne m'arrêtai pas pour le vérifier. Au bout de dix minutes je tombai sur Kitty à cheval et, dans les délices d'une longue chevauchée avec elle, j'oubliai toute l'entrevue.

            Une semaine plus tard Mrs Wessington mourut, et ma vie fut délivrée de l'indicible fardeau de son existence. Je gagnai la plaine parfaitement heureux. Trois mois ne s'étaient pas écoulés que j'avais oublié tout ce qui la concernait, sauf, parfois, la découverte de quelques-unes de ses lettres me rappelaient fâcheusement nos relations d'antan. Vers janvier j'avais exhumé du fouillis de mes affaires tout ce qui restait de notre correspondance et l'avais brûlé. Au début d'avril de cette année 1885 je me trouvais une fois de plus à Simla, Simla à demi déserté, je m'y trouvais livré tout entier aux conversations et promenades amoureuses avec Kitty. Il était décidé que nous nous marierions à la fin de juin. On comprendra donc qu'aimant Kitty avec une telle assiduité je n'exagère pas en déclarant que j'étais à cette époque l'homme le plus heureux de l'Inde.
Map of punjab inde            Une quinzaine de jours délicieux passèrent sans que je me sois aperçu de leur fuite. Alors, mû par le sentiment de ce qui convenait à des mortels placés dans cette situation, je fis remarquer à Kitty qu'une bague de fiançailles était l'insigne extérieur et visible de sa dignité en tant que fiancée et qu'il lui fallait incontinent venir chez Hamilton afin d'y faire prendre mesure de son doigt. Jusqu'à ce moment-là, je vous en donne ma parole, nous avions totalement oublié ce simple détail. Chez Hamilton, en conséquence, nous rendîmes-nous ce 15 avril 1885. Rappelez-vous, quoique mon médecin puisse dire le contraire, j'étais alors en parfaite santé, jouissais d'un non moins parfait équilibre d'esprit et d'une absolue tranquillité d'âme.
            Kitty et moi entrâmes ensemble dans la boutique de Hamilton et là, sans souci du décorum, je pris moi-même la mesure du doigt de ma fiancée, sous le regard amusé du commis. La bague était un saphir flanqué de deux diamants.
            Puis nous descendîmes à cheval la route qui mène au pont Combermere et à la boutique Peliti.
            Tandis que mon " waler " avançait avec précaution sur le schiste incertain et que Kitty riait et bavardait à mes côtés, tandis que tout Simla, c'est-à-dire tout ce qui était alors venu des plaines, se trouvait groupé autour de la Salle de Lecture et de la Yerandah de Peliti, j'eus conscience que quelqu'un, apparemment à une grande distance, m'appelait par mon nom de baptême. Il me sembla bien avoir déjà entendu cette voix, mais où et quand, sur l'instant je n'aurais su le dire. Dans le cours laps de temps qu'il fallait pour couvrir la distance entre le chemin qui va du magasin de Hamilton à la première planche du pont Combermere, j'avais repassé dans ma tête une demi-douzaine de gens capables d'avoir commis cet excès de familiarité, et avais fini par décider qu'il s'agissait probablement de quelque bourdonnement d'oreilles. Juste en face de la boutique Peliti, mon regard se trouva attiré par le spectacle de quatre jhampanies en livrée couleur de pie qui poussaient un rickshaw de louage, d'apparence médiocre et dont les panneaux étaient jaunes. Je me remémorai immédiatement la saison précédente et Mrs Wessington avec un sentiment d'irritation et de déplaisir. N'était-ce pas assez que la femme fût morte et enterrée, fallait-il encore que ses serviteurs noir et blanc réapparaissent pour gâter une journée de bonheur ?
            Qui que fussent ceux qui les employaient j'irais les voir pour leur demander, comme une faveur, de change la livrée de ses jhampanies.
            Je louerais moi-même les hommes et, s'il était nécessaire, leur achèterais les habits qu'ils portaient.
Résultat de recherche d'images pour "bague saphir deux diamants"            Il est impossible de dire ici le flot d'indésirables souvenirs que leur présence évoquait.
            - Kitty, criai-je, voici revenus les jhampanies de la pauvre Mrs Wessington ! Je me demande à qui maintenant ils appartiennent.
            Kitty avait un peu connu Mrs Wessington la saison dernière, et s'était toujours intéressée à cette femme maladive.
            - Quoi ? Où ? demanda-t-elle. Je ne les vois nulle part.
           Alors qu'elle parlait, son cheval voulut éviter une mule chargée, se jeta droit devant le rickshaw qui avançait. J'eus à peine le temps de crier gare que cheval et amazone, à mon indicible horreur passèrent à travers les hommes et la voiture impalpables.                                                               bijouterielofaso.com
            - Qu'est-ce qu'il y a ? cria Kitty, qu'est-ce qui vous a fait crier comme cela, sottement, Jack ? Si je suis fiancée est-ce une raison pour que tout l'univers le sache ? La place ne manque pas entre la mule et la véranda, et si vous croyez que je ne sais pas ce que c'est de tenir un cheval, voyez !
            Sur quoi, la rétive Kitty, son exquise petite tête en l'air, se lança au galop de chasse vers le kiosque à musique, s'attendant bien, comme elle me le dit ensuite, à ce que je la suive.
            Que se passait-il ? Rien, je dois le dire. J'étais fou, ivre ou tout Simla n'était hanté que de démons. Je retins mon cob impatient et tournai bride. Le rickshaw l'était également, retourné, et se tenait maintenant juste en face de moi, près du parapet de gauche du pont de Cambermere/
            - Jack ! Jack, mon chéri ! ( Il n'y avait pas cette fois-ci d'erreur en ce qui concernait les paroles. Elles retentissaient à travers mon cerveau comme si on les avait criées dans l'oreille.) C'est quelque horrible méprise, j'en suis sûre. Je vous en prie, Jack, pardonnez-moi et redevenons bons amis.
            La capote du rickshaw était retombée en arrière et à l'intérieur, aussi vrai que j'implore chaque jour la mort que je redoute la nuit, était assise Mrs Keith-Wessington, un mouchoir à la main, et sa tête d'or baissée sur le sein.   hippologie.fr
Afficher l'image d'origine            Combien de temps restai-je là, les yeux grands ouverts, sans bouger, je n'en sais rien. Je fus finalement réveillé par mon Syce qui prenait la bride du waler et me demandait si j'étais malade. De l'horrible au banal il n'est qu'un pas. Je dégringolai de cheval et me précipitai, à demi défaillant, dans la boutique de Peliti pour demander un verre de cherry-brandy. Il y avait là deux ou trois couples assemblés autour des tables de café discutant les potins du jour. Leurs petits bavardages me réconfortèrent plus, à ce moment, que n'auraient pu faire les consolations de la religion. Je plongeai tête baissée dans la conversation, m'entretins, ris et plaisantai, les traits, quand j'en saisis un reflet dans une glace, aussi pâles et aussi tirés que ceux d'un cadavre. Trois ou quatre hommes s'aperçurent de mon état, le mettant évidemment sur le compte d'un trop grand nombre de verres, ils s'efforcèrent charitablement de me tirer à part du reste des flâneurs. Mais je refusai de me laisser emmener. J'avais besoin de la compagnie de mes semblables, comme l'enfant qui fond au milieu d'un dîner après avoir été pris de peur dans l'obscurité. Je devais causer depuis dix minutes environ, bien qu'il me semblât depuis une éternité, lorsque j'entendis dehors la voix claire de Kitty demander après moi. L'instant suivant elle était dans la boutique, prête à me faire honte pour un pareil manquement à mes devoirs. Quelque chose dans ma physionomie l'arrêta.
            - Mais, Jack, s'écria-t-elle, qu'est-ce que vous êtes devenu ? Qu'est-il arrivé ? Etes-vous malade ?
            Poussé de la sorte à mentir carrément, je déclarai que le soleil m'avait un peu tapé sur la tête. Il était tout près de cinq heures, en avril, par un après-midi couvert, et le soleil était resté caché toute la journée. A peine avais-je prononcé ces quelques mots que je m'aperçus de l'erreur, essayai de la réparer, m'embrouillai désespérément et, fou de rage, suivis Kitty dehors suivi par les sourires de mes connaissances. Je fis quelque excuse, j'ai oublié quoi, au sujet d'un subit malaise, et gagnai au petit galop mon hôtel, laissant Kitty finir seule sa promenade à cheval.
            Une fois dans ma chambre je m'assis et tâchai de raisonner toute l'affaire à tête reposée. C'était bien moi qui étais là, moi, Théobald Jack Pansay, agent instruit du service du Bengale en l'an de grâce 1885, d'aspect sain, certainement bien portant, arraché à ma fiancée, sous l'empire de la terreur par l'apparition d'une femme morte et mise au tombeau huit mois plus tôt. C'étaient là des faits que je ne pouvais prétendre ignorer. Rien n'était plus loin de ma pensée que tout souvenir de Mrs Wessington lorsque Kitty et moi sortîmes de chez le joaillier. Rien n'offrait une plus complète banalité que la surface du mur opposée à la boutique de Peliti. Il faisait grand jour. La route était pleine de monde et cependant, remarquez bien, voici que, au défit de toutes les lois de la probabilité, en outrage direct à toutes les lois de la nature, voici que m'était apparu un visage d'outre-tombe.
            L'arabe de Kitty était passé à travers le rickshaw : voici qui réduisait à néant l'espoir dont je me nourrissait, quelque femme ressemblant d'une façon frappante à Mrs Wessington eût loué la voiture et les coolies avec leur ancienne livrée.
            Sans cesse me revenaient ces pensées, et sans cesse je renonçais à comprendre, dérouté et désespéré. La voix était tout aussi inexplicable que l'apparition. J'eus tout d'abord la folle idée de confier le tout à Kitty, de la prier de m'épouser sur l'heure, et dans ses bras de défier le possesseur-fantôme du rickshaw : " Après tout, arguai-je, la présence du rickshaw suffit en elle-même à prouver l'existence d'une illusion-spectrale. On peut voir des fantômes d'hommes et de femmes, mais sûrement jamais de coolies et de voitures. Toute cette histoire est absurde. S'imagine-t-on le fantôme de
la montagne ! "                                                                                            equitfeatjuju.canalblog.com
Afficher l'image d'origine           J'envoyai le lendemain matin un mot d'excuse à Kitty, l'implorant de ne pas faire attention à mon étrange conduite de la veille. Ma belle était encore fort contrariée, et il fallut que je présente mes excuses en personne. J'expliquai, avec la facilité de quelqu'un qui a passé toute la nuit à ruminer son mensonge, que j'avais été pris d'une soudaine palpitation de coeur, résultat d'une indigestion. Cette solution pratique eut sont effet, et cet après-midi-là nous fîmes ensemble une promenade à cheval, l'ombre de mon premier mensonge entre nous. Rien ne pouvait plus lui plaire qu'un temps de galop autour du Jakko. Les nerfs encore tendus après une nuit comme la précédente, je protestai faiblement contre cette idée en proposant Observatory Hill, Jutoghn la route de Boileaugunge, tout plutôt que le tour du Jakko. Kitty se montra fâchée, même un peu blessée, aussi cédai-je craignant de voir se prolonger notre mésentente, et nous nous mîmes en route vers Chota Simla. Longtemps au pas puis, suivant notre habitude, fîmes du canter à partir d'un mille environ au-dessus du couvent jusqu'à la route plate près des réservoirs de Sanjowlie. Les sacrés chevaux semblaient voler, et plus nous approchions du sommet de l'ascension, plus mon coeur battait vite. Tout l'après-midi j'avais eu l'esprit plein de Mrs Wessington et il n'était pas un centimètre de la route du Jakko qui ne témoignât des promenades et des conversations de jadis. Les rochers en renvoyaient l'écho, les pins les chantaient tout haut au-dessus de ma tête, les torrents grossis par les pluies ricanaient et pouffaient en cachette de la honteuse histoire, et le vent soufflait fort mon crime dans les oreilles.
            Pour achever le tout, au milieu de la route plate appelée le Mille des Dames, l'Horreur m'attendait. Il n'y avait pas d'autre rickshaw en vue, rien que les quatre jhampanies noir et blanc, l'équipage aux panneaux jaunes et la tête dorée de la femme à l'intérieur, tous, apparemment, comme je les avais laissés huit mois et quinze jours plus tôt ! Un instant je crus que Kitty voyait nécessairement ce que je voyais, nous sympathisions de façon si merveilleuse en toutes choses. Ses premiers mots me désabusèrent.
            - Pas une âme en vue ! Venez, Jack, je vais faire la course avec vous jusqu'aux bâtiments du Réservoir !.........../
           
                                                                        à suivre....... 2 suite et fin....../
  
            Son petit arabe nerveux........


         
                                                               
            

mardi 29 décembre 2015

Va et poste une sentinelle Harper Lee ( Roman EtatsUnis )

Va et poste une sentinelle


                                         Va et poste une sentinelle

           EtatsUnis, Alabama, Monroeville Maycomb. Depuis Atlanta Jean Louise regarde plus attentivement le paysage de son enfance. Dix jours de vacances et elle retrouve son père Atticus Finch, toujours avocat mais perclus de rhumatismes, il utilise des couverts entourés de gros rouleaux, le  Dr Finch oncle Jack, tante Alexandra corsetée et rigide sudiste, Hank et le voisinage. Des souvenirs surgissent et devant Hank l'un de ses amis d'enfance venu la chercher à la gare elle pense au dicton " Aime qui tu veux, épouse qui il faut ". Hank bras droit de son père au cabinet d'avocat, sans doute successeur de l'homme droit et défenseur d'un jeune noir faussement accusé de viol, ainsi décrit dans le seul et précédent volume tant acclamé et paru en 1960 " Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur ". Mais tout change en Alabama dans les années 50; La ségrégation déchire la société et la jeune femme venue de NewYork où elle travaille et où les nouvelles lois sont déjà acceptées, est troublée. Un thé matinal avec d'anciennes camarades de collège lui est imposé, avec potins et sous-entendus et celle que l'on surnomme Scout, pense fuir. Sa mère morte très tôt elle a été élevée par Calpurnia aujourd'hui âgée et retournée auprès des siens et guère encline à montrer de la tendresse à l'enfant qu'elle fût. Chacun son clan. De flashback en retour à la réalité, de bains de minuit en compagnie de Hank-Henry Clinton et sa tendresse à l'égard de son père, elle se défend, défend ses idées, incrédule lorsque s'apercevant que son père n'est plus un chevalier blanc, mais participe à une réunion de sudistes refusant d'accepter les nouvelles lois, et peut-être aussi du KKL. Et c'est le clash, elle voulait ressembler à ce père qu'elle ne reconnaît pas. Scout exècre cette nouvelle société, piégée sa colère déborde. Elle " tue le père ", lui assénant tous les mots blessant, mais il reste impavide, serein. Oncle Jack la rejoint, satisfait. Elle a défendu ses convictions, " tué le père ", elle peut, si elle le veut, rester à Maycomb et travailler adaptant ses convictions avec les réalités sudistes. Dans certains épisodes où Scout -Jean Louise revoit son enfance un jeune garçon blond, fluet, Dill, ressemble étrangement à celui qui partagea ses jeux avec aussi son frère Jem, Truman Capote. Harper Lee assista ce dernier dans son travail sur " De Sang froid ". Exception n'est pas règle, notons quelques chiffres, 40 millions d'exemplaires ont été vendus depuis le Pullitzer en 1961, le second sans doute le dernier de l'auteur, à près de deux millions les premiers jours. " Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur " est un livre culte un peu partout dans le monde. 

vendredi 25 décembre 2015

Sa Majesté le Roi Rudyard Kipling ( nouvelle Angleterre )

illustration d'aquarelle représentant un portrait d'un bel enfant Banque d'images - 16881605
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                                                 Sa Majesté le Roi

            - Oui ! Et Chimo a dodo aupé du lit,et p'is le livé 'e 'ose à imazes, et p'is le pain pa'ce que z'au'ai faim la nuit. Et p'is c'est tout, Miss Biddums. Et p'is maintenant emb'assez-moi et ze vais faire dodo... Co'ça!
Bouzez pas ! Aoh ! Le liv' 'ose à imazes, il a guissé sous l'o'eiller, et le pain i' fait des m'ettes ! Miss Biddums
! Miss Bdi-dums ! Ça me zène tellement ! Venez me lever, Miss Biddums !
            Il s'agissait du coucher de Sa Majesté le Roi ; et la pauvre, patiente Miss Biddums, qui s'était humblement proposée dans les annonce pour " une jeune personne européenne, habituée aux soins des petits enfants ", était forcée de se plier à ses royaux caprices. Le coucher était toujours une assez longue cérémonie, parce que Sa Majesté avait un chic tout particulier pour oublier en faveur duquel de ses nombreux amis, du fils du mehter à la fille du Commissioner il avait prié et, de peur que la Divinité n'en prenne offense avait continué de repasser mot à mot ses petites prières, en toute révérence, cinq fois dans une soirée. Sa Majesté le Roi croyait en l'efficacité de la prière comme dévotement il croyait en Chimo, le patient épagneul, ou en Miss Biddums qui pouvait lui atteindre son fusil ( avec des capsules à percussion ), des v'aies, sur la planche du haut de la grande armoire de la nursery.
            A la porte de la nursery son autorité s'arrêtait. Au-delà s'étendait l'empire de son père et de sa mère, deux terribles personnages qui n'avaient pas de temps à perdre au profit de Sa Majesté le Roi. Sa voix devenait plus grave lorsqu'il franchissait la frontière de ses propres Etats, les actions rencontraient des obstacles et son âme était remplie de crainte à cause de l'homme farouche qui vivait au milieu d'un fouillis de casiers et des plus fascinants monceaux de paperasses et de la merveilleuse femme qui montait ou descendait tout le temps de la belle voiture.
hambres d'enfants de rêve - 27*        L'un possédait les mystères de la duftarroom, l'autre le grand fouillis, le fouillis reflété de la chambre de la Mem-sahib où les resplendissantes toilettes qui sentaient bon, pendaient sur des portemanteaux à des milles et des milles en l'air; et le plateau entrevu de la table de toilette révélaient des hectares de peignes mouchetés, de sachets-à-mouchoir brodés, et des brosses à la tête blanche.
            Il n'était pas plus place pour Sa Majesté le Roi dans la réserve officielle que dans la magnificence mondaine. Il avait découvert cela depuis des siècles et des siècles, avant même l'arrivée de Chimo dans la maison où que Miss Biddums eût cessé de grisonner sur un paquet de lettres graisseuses qui semblaient être tout son bien en ce monde. Sa Majesté le Roi donc, sagement, s'en tint à son propre territoire, où il n'eut que Miss Biddums pour disputer, et cela faiblement, son autorité.
            De Miss Biddums il avait retenu sa simple théologie et l'avait soudée aux légendes de dieux et de diables apprises dans le quartier des serviteurs.
            A Miss Biddums il confiait avec une égale foi ses habits déchirés et ses chagrins plus sérieux. Elle remettait tout en état. Elle savait fort bien comment la terre était née et avait rassuré l'âme tremblante de Sa Majesté le Roi, cette terrible fois où, en juillet, il plut sans discontinuer sept jours et sept nuits, et, il n'y avait pas d'arches à portée et tous les corbeaux avaient fui à tire-d'ailes ! C'était la personne la plus puissante avec qui il fût en rapport, toujours excepté ces deux personnes lointaines et silencieuses, au-delà de la porte de la nursery.
            Comment Sa Majesté le Roi eût-il su que six ans auparavant, l'été de sa naissance, Mrs Austell, fouillant les papiers de son mari, était tombée sur la lettre exaspérante d'une folle en extase devant la force et la beauté physique de l'homme silencieux ? Comment eût-il pu dire le mal qu'avait fomenté dans l'esprit d'une femme effroyablement jalouse la feuille de papier à lettre parcourue ? Comment eût-il pu, en dépit de sa sagesse, deviner que sa mère avait décidé l'excuse d'une barrière et d'une division entre elle et son mari, chaque année plus fermes et plus dures à briser ; qu'après avoir déterrer ce cadavre, elle l'avait érigé en un Dieu du logis, qui serait là dans leurs pas, qui serait là dans leur lit, et empoisonnerait tous leurs actes ?
            Ces questions étaient hors du ressort de Sa Majesté le Roi. Il savait seulement que son père était absorbé tout le jour dans quelque mystérieux travail pour une chose qu'on appelait le Sirkar, et que sa mère était la victime alternativement du Nautch et du Burraklana. A ses divertissements elle était escortée d'un certain monsieur-capitaine, pour qui Sa Majesté le Roi n'avait aucune considération.        etsy.com
Afficher l'image d'origine           - Il ne rit pas, raisonnait-il avec Miss Biddums qui lui aurait volontiers appris la charité. Il ne sait que faire des grimaces avec sa bouce, et quand il veut b'amuser ça ne b'amuse pas.
            Et Sa Majesté le Roi de secouer la tête comme quelqu'un qui connaît la fausseté de ce monde. Matin et soir il était de son devoir de saluer son père et sa mère, le premier d'une grave poignée de main, la dernière d'un aussi grave baiser. Une fois, à vrai dire, il lui était arrivé de passer les bras autour du cou de sa mère, comme il faisait avec Miss Biddums. Les " jours " du bord de sa manche se prirent dans une boucle d'oreille, et la dernière partie des petites avances de Sa Majesté se résuma en un cri étouffé suivi d'un bref renvoi à la nursery.
            " - C'est mal, pensa Sa Majesté le Roi, de se p'end' au cou des memsahibs qui ont des çoses dans les o"eilles. Ze me l'appell'ai. "
            Il ne renouvela pas l'expérience.
            Miss Biddums, il faut le confesser, le gâta dans la mesure où le permettait la nature de l'enfant, en une sorte de compensation à ce qu'elle appelait " les manières dures de son Papa et de sa Maman ". Elle ne connaissait, comme son pupille, rien des ennuis entre mari et femme, le suprême mépris pour la bêtise d'une femme, d'un côté, ou la colère aveugle, enflammée, de l'autre. Miss Biddums avait en son temps gardé bien des petits enfants et servi dans bien des maisons. En femme discrète, elle observait peu et parlait moins et, lorsque ses élèves s'en allaient sur la mer vers le Grand Inconnu, qu'avec une touchante confiance envers ses auditeurs elle appelait le Home, elle empaquetait son maigre bien et se remettait en quête d'un emploi, prodiguant tout son amour sur chaque nouvelle fournée d'ingrats. Seul, Sa Majesté le Roi lui avait rendu son affection avec usure, et dans ses incompréhensives oreilles elle avait versé le récit de presque tous ses espoirs, toutes ses aspirations, les espoirs qui étaient défunts et les splendeurs éblouissantes de sa demeure ancestrale à Calcutta, près de Wellington Square.
            Toute chose au-dessus de la moyenne était aux yeux de Sa Majesté le Roi " Calcutta bon " . Miss Biddums se mettait-elle en travers de sa volonté royale, qu'il réformait l'épithète pour ennuyer cette estimable dame et que toutes choses mauvaises, tant que les larmes du repentir n'avaient pas balayé la rancune, étaient
" Calcutta méçant ".
            De temps à autre Miss Biddums sollicitait pour lui le rare plaisir d'une journée dans la société de l'enfant du " Commissioner " la Patsie têtue, de quatre ans, qui, à la vive surprise de Sa Majesté le Roi, était idolâtrée de ses parents. En cherchant longuement à élucider la question par des voies inconnues, éloignées de l'enfance, il arriva à cette conclusion que Patsie était choyée parce qu'elle portait une large ceinture bleue et des cheveux blond doré.                                                     tribuneindia.com
Afficher l'image d'origine            Cette précieuse découverte, il la garda pour lui. Les cheveux blond doré étaient absolument hors de son pouvoir, sa propre tignasse étant brune-pomme de terre ; mais on pouvait quelque chose au regard de la ceinture bleue. Il fit un grand noeud à sa moustiquaire décidé à consulter Patsie à leur prochaine rencontre.
C'était le seul enfant à qui il eût jamais parlé. La petite mémoire et le très grand et rude noeud tinrent bon.
            - Patsie, p'ête-moi ton luban bleu, dit sa Majesté le Roi.
            - Tu vas l'enterrer, dit Patsie d'un air hésitant se souvenant de certaines atrocités commises sur sa poupée.
            - Non, ze ne l'enté'eai pas, ma pa'ole d'honneur ! C'est pou' le mett'.
            - Peuh ! dit Patsie. Les ga'çons ne mettent pas de ceintures. C'est seulement les filles.
            - Ze ne savais pas.
            Le visage de Sa Majesté le Roi s'allongea.
            - Qui est-ce qui demande des rubans ? Jouez-vous aux chevaux, mes chérubins ? demanda la femme du Commissioner en s'avançant dans la véranda.
            - C'est Toby qui voulait ma ceinture, expliqua Patsie.
            - Ze ne veux plius maintenant, dit précipitamment Sa Majesté le Roi, sentant qu'avec une de ces terribles grandes personnes son pauvre petit secret lui serait impudemment arraché, et peut-être, profanation exécrable entre toutes, serait la risée de tout le monde.
            - Je vais vous donner un bonnet de pétard à surprises, dit la femme du Commissioner. Venez avec moi, Toby, et nous allons le choisir.
            Le bonnet de pétard à surprises était une splendeur, tout raide, à trois pointes, vermillon et clinquant. Sa Majesté le Roi en coiffa son front royal. La femme du Commissioner avait une de ces physionomies qui inspirent aux enfants une confiance instinctive et son geste, en ajustant la pointe souple du milieu, était tendre.
            - Est-ce que cela fela le même effet ? balbutia Sa Majesté le Roi.
            - Quel même effet, mon petit ?
Afficher l'image d'origine            - Que le luban ?                                                                
            - Oh, absolument. Allez vous regarder dans la glace.
            La chose était dite en toute sincérité et pour mettre en train n'importe quel absurde jeu de mascarade que pourrait inventer les enfants. Mais le jeune sauvage possède un sens aiguisé du grotesque. Sa Majesté le Roi pencha la grande psyché et vit sa tête couronnée de l'horreur effarante d'un bonnet de fou, une chose que son père déchirerait en morceaux si jamais elle entrait dans son bureau. Il l'arracha puis éclata en larmes.
            - Toby, dit la femme du Commissioner d'un ton grave, il ne faut pas céder à la colère. Je suis très fâchée de voir cela. C'est mal.
            Sa Majesté le Roi partit en d'inconsolables sanglots, et le coeur de la mère de Patsie s'en émut. Elle attira l'enfant sur ses genoux. Ce n'était évidemment pas de la simple colère.
            - Qu'est-ce qu'il y a Toby ? Ne voulez-vous pas me dire ? Ne vous sentez-vous pas bien ?
            Le torrent de sanglots et le torrent de paroles se rejoignirent et luttèrent un moment entre étouffement, avalement et hoquets. Puis, en un soudain élan, Sa Majesté le Roi accoucha de quelques sons inarticulés, suivis des mots :
            - So'tez d'ici-es-bè-ce-de-sa-le petit diable !
            - Toby ! qu'est-ce que vous voulez dire ?
            - C'est ce qu'il di"ait. Ze le sais. Il a dit ça lo'squ'il y avait seulement une petite, toute petite goutte d'oeuf su' ma bl'louse ; et il le di'ait enco', et se moque'ait, si ze 'ent'ait avec ça sur ma tête.
            - Qui donc dirait cela ?
            - M'm'mon Papa ! Et ze c'oyais que si z'avais le 'uban bleu il me laisse'ait zouer dans la co'beille à papiers sous la tab'.
            - Quel ruban bleu, mon mignon ?
            - Le pa'eil que celui que Patsie avait, le gland luban bleu 'oulé autou' de mon v'v'vent'e !
            - Qu'est-ce qu'il y a Toby ? Quelque chose vous tracasse ? Racontez-moi cela et peut-être pourrai-je y remédier.
            - C'est 'ien du tout, renifla Sa Majesté, se rappelant qu'il était un homme et soulevant sa tête du sein maternel sur lequel elle reposait. Ze c'oyais seulement que vous-vous ca'essiez Patsie pa'ce qu'elle avait le luban bleu, et- et que si z'avais le lubant bleu aussi m'mon Papa, m'me ca'esse'ait.
            Le secret était lâché, et Sa Majesté le Roi se mit à sangloter amèrement en dépit des bras qui l'entouraient et du murmure de consolation qui effleurait son petit front échauffé.
            Entrée tumultueuse de Patsie embarrassée de je ne sais combien de mètres de la ligne à masheer favorite du Commissioner.
            - Viens Toby ! Il y a un tchu-tchu lézard dans le chick,et z'ai dit à Chimo de le ga'der zusqu'à ce que nous venions. Si nous le fourgonnons avec ça, sa queue ira zig-zag-zig-zag et tombera. Viens ! Ze ne peux pas l'atteind'.
Afficher l'image d'origine            - Ze viens, dit Sa Majesté le Roi en descendant des genoux de la femme du Commissioner, après un baiser rapide.
            Deux minutes plus tard, la queue du tchu-tchu lézard zigzaguait sur la natte de la véranda, et les enfants la fourgonnaient gravement avec des éclats de bambou provenant du chick pour inciter sa vitalité épuisée " à 'ien qu'un tout petit f'étillement ! enco', p'ace que cela ne fait pas de mal à tchu-tchu. "
            La femme du Commissioner debout dans l'encadrement de la porte, regardait.
            - Pauvre petit moucheron ! Une ceinture bleue, et ma propre et précieuse Patsie ! Je me demande si le meilleur d'entre nous, ou ceux d'entre nous qui les aiment le mieux, comprirent jamais ce qui se passe dans leurs petites têtes sens dessus dessous.
            Elle rentra afin d'imaginer un thé pour sa Majesté le Roi.
            - Leurs âmes ne sont pas dans leurs petits ventres à cet âge, sous ce climat, dit la femme du Commissioner, mais elles n'en sont pas bien loin. Je me demande si je pourrais faire en sorte que Mrs Austell comprenne. Pauvre petit bonhomme !
            Avec un naïf artifice, la femme du Commissioner alla rendre visite à Mrs Austell, et s'étendit aussi longtemps que tendrement sur les enfants, s'enquérant spécialement de Sa Majesté le Roi.
            - Il est avec sa gouvernante, déclara Mrs Austell.
            Et le ton prouva que le sujet ne l'intéressait pas.
            La femme du Commissioner inexperte dans l'art de la guerre poursuivit ses questions.
            - Je ne sais pas, dit Mrs Austell. Ces choses sont du ressort de Miss Biddums et, cela va sans dire, elle ne maltraite pas l'enfant.
            La femme du Commissioner prit congé, sans plus. La dernière phrase lui porta sur les nerfs.
            - Ne " maltraite pas l'enfant " ! Comme si c'était tout ! Je me demande ce que Tom dirait si je me contentais de " ne pas maltraiter Patsie " !
            A dater de ce jour Sa Majesté le Roi fut un hôte de marque dans la maison du Commissioner et l'ami d'élite de Patsie avec qui il trébucha dans autant de guêpier qu'en pouvaient présenter le compound et les quartiers des serviteurs. La mère de Patsie était toujours prête à donner conseil, aide et sympathie, et si besoin était et rares les visiteurs, à entrer dans leurs jeux avec un abandon qui aurait choqué les subalternes tout reluisants qui se tortillaient péniblement sur leurs sièges lorsqu'ils venaient rendre visite à celle qu'ils surnommaient irrévérencieusement " Mère Nourrice ".
            Toutefois, en dépit de Patsie, de la mère de Patsie et de l'amour que toutes deux lui prodiguaient, Sa Majesté le Roi tomba gravement en disgrâce et se rendit coupable de rien moins que de vol, ignoré il est vrai, mais gênant.
            Un jour Sa Majesté le Roi jouait dans le vestibule et le bearer était allé dîner, un homme se présenta à la porte avec un paquet pour la mère de Sa Majesté. Il le déposa sur la table du vestibule, dit qu'il n'y avait pas de réponse et se retira.                                                                                                          
Afficher l'image d'origine            Bientôt la frise de la plinthe cessa d'intéresser Sa Majesté, tandis que le paquet, un paquet blanc, proprement enveloppé, de forme séduisante, commença à fort l'attirer. Sa mère était sortie, ainsi que Miss Biddums, et il y avait de la ficelle rose autour du paquet. Il avait grande envie de ficelle rose. Cela lui rendrait grand service, pour traîner sur le tapis son fauteuil de rotin, le supplice de Chimo, qui ne pouvait pas du tout comprendre le système du harnais, etc. S'il prenait la ficelle, elle serait à lui, et personne n'en saurait rien. Il n'aurait certainement pas le courage de la demander à sa mère. Aussi, grimpant sur une chaise, il dénoua avec précaution la ficelle, et, pan ! voici que le papier blanc, tout raide, s'ouvrit en entier, pour révéler une ravissante petite boîte de cuir ornée de lignes dorées ! Il tenta de replacer la ficelle, mais ce fut sans succès. Alors il ouvrit la boîte. Sa curiosité pleinement satisfaite il vit une ravissante Étoile qui brillait et scintillait, captivante et désirable.
            - Ça, dit sa Majesté d'un air méditatif, c'é hune cou'onne étincelante, comme 'elle que ze po'te'ai su' ma tête, c'é Miss Biddums qui dit ça. Ze voud'ait la po'ter maintenant. Ze voud'ait zouer avec. Ze voud'ais l'empo'ter pou' zouer avec, sans l'abîmer, jusqu'à ce que Maman la demande, Ze c'ois qu'on l'a acetée pou" que ze zoue avec, comme mon çariot.
            Sa Majesté le Roi plaidait contre sa conscience, et le savait, car il pensa immédiatement après :
            " - Ca ne fait 'ien, ze vais la ga'der pou' zouer avec zusqu'à ce que Maman dise " Où est-elle ? " et alors ze di'ai " Ze l'ai p'ise et ze suis fâc'é ". Ze ne vais pas li fai' de mal pace que c'é une cou'onne estincelante. Mais Miss Biddums me di'a de la remett' à sa place. Ze ne vais pas la mont'er à Miss Biddums."
            Si sa mère était rentrée à ce moment-là, tout se serait bien passé. Elle n'arriva pas et Sa Majesté le Roi fourra papier, écrin et bijou dans sa blouse, puis se dirigea vers la nursery.
            " Quand Maman demand'e'a ze di'ai. "
            Tel fut le remède qu'il appliqua sur sa conscience. Mais sa mère ne demandait jamais, et pendant trois grands jours Sa Majesté le Roi couva des yeux son trésor. Ce ne lui était d'aucun usage, mais c'était magnifique et rien ne prouvait que ce ne fût pas quelque chose tombé directement du ciel. Comme sa mère ne s'enquerrait de rien, il semblait à Sa Majesté à force de coups d'oeil furtifs, que les pierres brillantes se ternissaient. A quoi bon une " cou'onne estincelante " si elle faisait sentir tout vilain un petit garçon en son for intérieur ? Il possédait aussi bien la ficelle rose que l'autre trésor, mais il aurait préféré ne pas aller plus loin que la ficelle. C'était sa première expérience de la faute et il en était tourmenté après que ce furent évanouis le transport de la possession et les secrets délices de la " cou'onne estincelante ".
Résultat de recherche d'images pour "couronne des rois enfant"**            Chaque jour passé sans découverte rendait toute confession à quiconque se tenait au-delà des portes de la nursery plus impossible. Il décidait, de temps à autre, de se placer sur le passage de la dame en belle toilette au moment où elle sortait et d'expliquer qu'il était, lui et personne d'autre, possesseur d'une        " cou'onne estincelante " incomparable mais dont personne au monde ne s'enquérait. Mais elle passait, gagnait en hâte sa voiture, et l'occasion était manquée une fois encore avant que Sa Majesté le Roi n'ait retrouvé ses esprits. L'affreux secret le sépara de Miss Biddums, de Patsie et de la femme du Commissioner, et, sort doublement pénible, comme il méditait là-dessus Patsie déclara, et raconta à sa mère qu'elle le trouvait triste.
            Les jours étaient très longs pour sa Majesté le Roi, et plus longues encore les nuits. Miss Biddums l'avait informé plus d'une fois du sort tragique des voleurs, et lorsqu'il passait devant les interminables murs de torchis de la Prison Centrale, il tremblait dans ses petits souliers barrette.
            Mais il connut quelque soulagement à la suite d'un après-midi passé à jouer aux bateaux sur le bord du réservoir, au fond du jardin. Sa Majesté le Roi alla prendre son thé et, pour la première fois de sa vie, la bouillie de maïs lui donna envie de vomir. Il avait le nez très froid et les joues brûlantes. Il se sentait un poids aux pieds et, en s'asseyant, il pressa sa tête plusieurs fois pour s'assurer qu'elle n'enflait pas.
            - Ze me sens tout d'ôle, dit sa Majesté le Roi en se frottant le nez, ça fait bouze-bouze dans ma tête.
            Il alla se coucher tranquillement. Miss Biddums était sortie et ce fut bearer qui le déshabilla.
            Le crime de la " cou'onne estincelante " était oublié dans l'acuité du malaise qui le réveilla après un sommeil de plomb de quelques heures. Il avait soif et le bearer n'avait pas songé à laisser l'eau à boire.
Afficher l'image d'origine            - Miss Biddums ! Miss Biddums ! Z'ai si soif !                        
            Pas de réponse. Miss Biddums avait obtenu la permission ***
d'assister au mariage d'une camarade d'école de Calcutta. Sa Majesté le Roi avait oublié cela.
            - Ze veux un ve'e d'eau, cria-t-il.
            Mais sa voix s'était desséchée dans sa gorge.
            - Ze veux à boi'. Où est le ve'e ?
            Il s'assit dans le lit et promena les yeux autour de lui. Un murmure de voix arrivait depuis l'autre côté de la porte de la nursery. Il valait mieux faire face au terrible inconnu que d'étouffer dans l'ombre. Il se glissa hors du lit, mais il sentait ses pieds étrangement hésitants et il     chancela une ou deux fois. Puis il poussa la porte toute grande et fléchit, petit personnage au visage rouge et gonflé, sous la lumière brillante de la salle à manger remplie de belles dames.
            - Z'ai t'ès ç'aud ! Ze me sens tout ç'ose, gémit Sa Majesté le Roi en s'agrippant à la porte, et il n'y a pas d'eau dans le ve'e, et z'ai si soif. Donnez-moi de l'eau à boi'.
            Une apparition en noir et blanc, Sa Majesté le Roi ne voyait pas bien distinctement, le souleva au niveau de la table, tâta ses poignets et son front. L'eau arriva et il but à longues gorgées, ses dents claquaient contre le bord du gobelet. Alors tout le monde parut s'en aller, tout le monde sauf l'homme gigantesque en noir et blanc, qui le ramena dans son lit, la mère et le père arrivaient derrière. Et le crime de la " cou'onne estincelante " revint d'un seul coup prendre possession de l'âme terrifiée.
            - Ze suis un voleu' ! dit-il en haletant. Ze veux di' à Miss Biddums que ze zuis un voleu'. Où est-elle Miss Biddums ?
            Miss Biddums était là, penchée sur lui.
            - Ze zuis un voleu', chuchota-t-il. Un voleu' comme les hommes dans la p'ison. Mais ze vais di'e
maintenant. Z'ai p'is, z'ai p'is la cou'onne estincelante quand l'homme qui est venu l'a laizée dans le veztibule. Z'ai ouve' le papier et la petite b'oîte b'une, et cela b'illait, et ze l'ai p'ise pou' zouer avec, et z'avais peu'. C'est dans la boîte-doolie, au fond. Pe'zonne ne l'a demandée, zamais, mais z'avais peu'. Oh, allez c'erc'er la boîte-doolie !
            Miss Biddums, obéissante, se baissa pour atteindre le plus bas rayon de l'almirah, d'où elle retira la grande boîte de papier dans laquelle Sa Majesté le Roi tenait enfermées ses plus intimes richesses. Sous les soldats de plomb et un lit de boulettes d'argile destinées à un arc à boulettes, tremblait et flambait une étoile de diamants, grossièrement enveloppée d'une demi-feuille de papier à lettre où il y avait quelques mots.
            Quelqu'un pleurait à la tête du lit et une main d'homme toucha le front de Sa Majesté le Roi, laquelle Majesté agrippa le paquet et le déploya sur le lit.
Afficher l'image d'origine            - Voilà la cou'onne estincelante, dit-il.
            Et il se mit à pleurer amèrement car, maintenant qu'il avait opéré sa restitution, il aurait volontiers gardé pour lui la brillante merveille.
            - Cela vous concerne aussi, dit une voix à la tête du lit. Lisez le billet. Ce n'est pas le moment de rien cacher.
            Le billet était laconique, allait droit au fait et était signé d'une simple initiale : " Si vous portez ceci demain soir, je saurai à quoi m'attendre " . La date était vieille de trois semaines.
            Suivit un murmure et la voix plus profonde répliqua :
            - Et vous vous êtes laissé entraîner jusque-là ! Je pense que nous voilà quittes maintenant, n'est-ce pas ? Oh, n'allons-nous pas une fois pour toutes         renoncer à cette folie ! En vaut-elle la peine, mon aimée ?
            - Emb'azez-moi aussi, dit Sa Majesté le Roi comme en rêve. Vous n'êtes pas t'ès fâc'ées, n'est-ce pas ?
            La fièvre se consuma d'elle-même, et Sa Majesté le Roi dormit.
            Lorsqu'il se réveilla ce fut dans un monde nouveau, peuplé de son père et de sa mère aussi bien que de Miss Biddums. Et dans ce monde était beaucoup d'amour et pas un brin de peur, et plus de gâteries qu'il n'était bon pour plusieurs petits garçons. Sa Majesté le Roi était trop jeune pour philosopher sur l'incertitude des choses humaine, sans quoi il aurait été frappé des singuliers avantages du crime, oui, du noir péché. Voyez, il avait volé la " cou'onne estincelante " , et sa récompense fut l'Amour et le droit de jouer " à jamais " dans la corbeille à papiers sous la table.
            Il s'en alla au trot passer un après-midi avec Patsie et la femme du Commissioner se préparait à l'embrasser.
            - Non, pas là, dit  Sa Majesté le Roi avec une superbe insolence et en parant de sa main un coin de sa bouche. Ça c'est la p'ace de ma Maman, où elle m'emb'azze.
            - Oh ! dit sans plus la femme du Commissioner.
            Puis en elle-même :
            " Ma foi, je crois qu'il y a lieu de se réjouir pour lui. Les enfants sont d'égoïstes petits crapauds, et......
j'ai ma Patsie. "

*     kiffland.fr
**   fete-enfants.com
*** dreamstime.com

                                    Rudyar Kipling
                                                ( in Contes et Nouvelles )
         

                                                                                                                                                             

         
         
           

lundi 21 décembre 2015

La dot Guy de Maupassant ( Nouvelle France )

Illustration 7, A. Guillaume, « La journée d’une Parisienne », 1907
gss.revues.org

                                                  La Dot

            Personne ne s'étonna du mariage de maître Simon Lebrument avec Mlle Jeanne Cordier. Maître Lebrument  venait d'acheter l'étude de maître Papillon ; il fallait, bien entendu, de l'argent pour la payer ; et Mlle Jeanne Cordier avait trois cent mille francs liquides, en billets de banque et en titres au porteur.
            Maître Lebrument était un beau garçon, qui avait du chic, un chic notaire, un chic province, mais enfin du chic, ce qui était rare à Boutigny-le-Rebours.
            Mlle Cordier avait de la grâce et de la fraîcheur, de la grâce un peu gauche et de la fraîcheur un peu fagotée ; mais c'était, en somme, une belle fille désirable et fêtable.
            La cérémonie d'épousailles mit tout Boutigny sens dessus dessous.
            On admira fort les mariés, qui rentrèrent cacher leur bonheur au domicile conjugal, ayant résolu de faire tout simplement un petit voyage à Paris après quelques jours de tête-à-tête.
            Il fut charmant ce tête-à-tête, maître Lebrument ayant su apporter dans ses premiers rapports avec sa femme une adresse, une délicatesse et un à-propos remarquables. Il avait pris pour devise :
            " Tout vient à point à qui sait attendre ".
Il sut être en même temps patient et énergique. Le succès fut rapide et complet.
            Au bout de quatre jours, Mme Lebrument adorait son mari. Elle ne pouvait plus se passer de lui, il fallait qu'elle l'eût tout le jour près d'elle pour le caresser, l'embrasser, lui tripoter les mains, la barbe, le nez, etc. Elle s'asseyait sur ses genoux, et, le prenant par les oreilles, elle disait ;
            " - Ouvre la bouche et ferme les yeux ".
Afficher l'image d'origineIl ouvrait la bouche avec confiance, fermait les yeux à moitié, et il recevait un bon baiser bien tendre, bien long, qui lui faisait passer de grands frissons dans le dos. Et à son tour il n'avait pas assez de caresses, pas assez de lèvres, pas assez de mains, pas assez de toute sa personne pour fêter sa femme du matin au soir et du soir au matin.
            Une fois la première semaine écoulée, il dit à sa jeune compagne :
            - Si tu veux, nous partirons pour Paris mardi prochain. Nous ferons comme les amoureux qui ne sont pas mariés, nous irons dans les restaurants, au théâtre, dans les cafés-concerts, partout, partout.
            Elle sautait de joie.
            - Oh ! oui, oh! oui, allons-y le plus tôt possible.
            Il reprit :                                                                                                      
            - Et puis, comme il ne faut rien oublier, préviens ton père de tenir ta dot toute prête ; je l'emporterai avec nous et je paierai par la même occasion maître Papillon.
            Elle prononça :
            - Je le lui dirai demain matin.
            Et il la saisit dans ses bras pour recommencer le petit jeu de tendresse qu'elle aimait tant, depuis huit jours.
            Le mardi suivant, le beau-père et la belle-mère accompagnèrent à la gare leur fille et leur gendre qui partaient pour la capitale.
            Le beau-père disait :
            - Je vous jure que c'est imprudent d'emporter tant d'argent dans votre portefeuille.
            Et le jeune notaire souriait.
            - Ne vous inquiétez de rien, beau-papa, j'ai l'habitude de ces choses-là. Vous comprenez que, dans ma profession, il m'arrive quelquefois d'avoir près d'un million sur moi. De cette façon, au moins, nous évitons un tas de formalités et un tas de retards. Ne vous inquiétez de rien.
            L'employé criait :
            - Les voyageurs pour Paris en voiture.
            Ils se précipitèrent dans un wagon où se trouvaient deux vieilles dames.
            Lebrument murmura à l'oreille de sa femme :                                    placedelours.superforum.fr
Résultat de recherche d'images pour "fiacre paris"            - C'est ennuyeux, je ne pourrai pas fumer.
            Elle répondit tout bas :
            - Moi aussi, ça m'ennuie bien, mais ce n'est pas à cause de ton cigare.
            Le train siffla et partit. Le trajet dura une heure, pendant laquelle ils ne dirent pas grand-chose, car les deux vieilles dames ne dormaient point.
            Dès qu'ils furent dans la cour de la gare Saint-Lazare, maître Lebrument dit à sa femme :
            - Si tu veux, ma chérie, nous allons d'abord déjeuner au boulevard ; puis nous reviendrons tranquillement chercher notre malle pour la porter à l'hôtel.
            Elle y consentit tout de suite.
            - Oh oui, allons déjeuner au restaurant. Est-ce loin ?
            Il reprit :
            - Oui, un peu loin, mais nous allons prendre l'omnibus.
            Elle s'étonna :
            - Pourquoi ne prenons-nous pas un fiacre ?
            Il se mit à la gronder en souriant :
            - C'est comme ça que tu es économe, un fiacre pour cinq minutes de route, six sous par minute, tu ne te priverais de rien.
            - C'est vrai, dit-elle un peu confuse.
            Un gros omnibus passait, au trot de trois chevaux. Lebrument cria :
            - Conducteur ! eh ! conducteur !
            La lourde voiture s'arrêta. Et le jeune notaire, poussant sa femme, lui dit très vite :
            - Monte dans l'intérieur, moi, je grimpe dessus pour fumer au moins une cigarette avant mon déjeuner.
            Elle n'eut pas le temps de répondre ; le conducteur, qui l'avait saisie par le bras pour l'aider à escalader le marchepied, la précipita dans sa voiture, et elle tomba, effarée, sur une banquette, regardant avec stupeur, par la vitre de derrière, les pieds de son mari qui grimpait sur l'impériale.
            Et elle demeura immobile entre un gros monsieur qui sentait la pipe et une vieille femme qui sentait le chien.       ebay.fr
Résultat de recherche d'images pour "1900 femmes de paris"            Tous les autres voyageurs, alignés et muets, un garçon épicier, une ouvrière, un sergent d'infanterie, un monsieur à lunettes d'or coiffé d'un chapeau de soir aux bords énormes et relevés comme des gouttières, deux dames à l'air important et grincheux, qui semblaient dire par leur attitude : " Nous sommes ici mais nous valons mieux que ça ", deux bonnes soeurs, une fille en cheveux et un croque-mort, avaient l'air d'une collection de caricatures, d'un musée des grotesques, d'une série de charges de la race humaine, semblables à ces rangées de pantins comiques qu'on abat, dans les foires, avec des balles.
            Les cahots de la voiture ballottaient un peu leurs têtes, les secouaient, faisaient trembloter la peau flasque des joues ; et, la trépidation des roue les abrutissant, ils semblaient idiots et endormis.
            La jeune femme demeurait inerte :
            " - Pourquoi n'est-il pas venu avec moi ? se disait-elle. Une tristesse vague l'oppressait. Il aurait bien pu, vraiment, se priver de cette cigarette.
            Les bonnes soeurs firent signe d'arrêter, puis elles sortirent l'une devant l'autre, répandant une odeur fade de vieille jupe.
            On repartit, puis on s'arrêta de nouveau. Et une cuisinière monta, rouge, essoufflée. Elle s'assit et posa sur ses genoux son panier aux provisions. Une forte senteur d'eau de vaisselle se répandit dans l'omnibus.
            " C'est plus loin que je n'aurais cru ", pensait Jeanne.
            Le croque-mort s'en alla et fut remplacé par un cocher qui fleurait l'écurie. La fille en cheveux eut pour successeur un commissionnaire dont les pieds exhalaient le parfum de ses courses.
            La notairesse se sentait mal à l'aise, écoeurée, prête à pleurer sans savoir pourquoi.
            D'autres personnes descendirent, d'autres montèrent. L'omnibus allait toujours par les interminables rues, s'arrêtait aux stations, se remettait en route.
            " Comme c'est loin ! se disait Jeanne. Pourvu qu'il n'ait pas eu une distraction, qu'il ne soit pas endormi ! Il s'est bien fatigué depuis quelques jours. "
            Peu à peu tous les voyageurs s'en allaient. Elle resta seule, toute seule. Le conducteur cria :
            - Vaugirard !
            Comme elle ne bougeait point, il répéta :
            - Vaugirard !
Paris 15 – La Ruche            Elle le regarda, comprenant que ce mot s'adressait à elle, puisqu'elle n'avait plus de voisins. L'homme dit, pour la troisième fois :
            - Vaugirard !
            Alors elle demanda :
            - Où sommes-nous ?
            Il répondit d'un ton bourru :
            - Nous sommes à Vaugirard, parbleu, voilà vingt fois que je crie.
            - Est-ce loin du boulevard, dit-elle ?
            - Quel boulevard ?
            - Mais le boulevard des Italiens.
            - Il y a beau temps qu'il est passé !
            - Ah ! Voulez-vous prévenir mon mari ?
            - Votre mari ? Où ça ?
            - Mais sur l'impériale.
            - Sur l'impériale ! v'là longtemps qu'il n'y a plus personne.
            Elle eut un geste de terreur.
            - Comment ça ? Ce n'est pas possible. Il est monté avec moi. Regardez bien ; il doit y être !
            Le conducteur devenait grossier                                                                     pinterest.com
Afficher l'image d'origine            - Allons, la p'tite, assez causé, un homme de perdu, dix de retrouvés.         Décanillez, c'est fini. Vous en trouverez un autre dans la rue.
            Des larmes lui montaient aux yeux, elle insista :
            - Mais, monsieur, vous vous trompez, je vous assure que vous vous                                                 trompez. Il avait un gros portefeuille sous le bras.
             L'employé se mit à rire :
             - Un gros portefeuille. Ah ! oui, il est descendu à la Madeleine. C'est                                               égal, il vous a bien lâchée, ah ah ! ah!...
             La voiture s'était arrêtée. Elle en sortit, et regarda, malgré elle, d'un mouvement instinctif de l'oeil, sur le toit de l'omnibus. Il était totalement désert.
   
                                             
                                                                   *****
     

            Alors elle se mit à pleurer et tout haut, sans songer qu'on l'écoutait et qu'on la regardait, elle prononça :
            " - Qu'est-ce que je vais devenir ? "
            L'inspecteur du bureau s'approcha :
            - Qu'y a-t-il ?
            Le conducteur répondit d'un ton goguenard :
            - C'est une dame que son mari a lâchée en route.
            L'autre reprit :
            - Bon, ce n'est rien, occupez-vous de votre service.
            Et il tourna les talons.
            Alors, elle se mit à marcher devant elle, trop effarée, trop affolée pour comprendre elle-même ce qui lui arrivait. Où allait-elle aller ? Qu'allait-elle faire ? Que lui était-il arrivé à lui ? D'où venait une pareille erreur, un pareil oubli, une pareille méprise, une si incroyable distraction  ?
            Elle avait deux francs dans sa poche. A qui s'adresser ? Et, tout d'un coup, le souvenir lui vint de son cousin Barral, sous-chef de bureau à la Marine.
            Elle possédait juste de quoi payer la course du fiacre ; elle se fit conduire chez lui. Et elle le rencontra comme il partait pour son ministère. Il portait, ainsi que Lebrument, un gros portefeuille sous le bras.
            Elle s'élança de sa voiture.
            - Henry ! cria-t-elle.
            Il s'arrêta, stupéfait.                                                                        my-art.com
Résultat de recherche d'images pour "1900 amoureux tableau"            - Jeanne ?... ici ?... toute seule ?... Que faîtes-vous, d'où venez-vous ?
            Elle balbutia, les yeux pleins de larmes.
            - Mon mari s'est perdu tout à l'heure.
            - Perdu, où ça ?
            - Sur un omnibus.
            - Sur un omnibus ?... Oh !...
            Et elle lui conta en pleurant son aventure.
            Il l'écoutait, réfléchissant. Il demanda :
            - Ce matin, il avait la tête bien calme ?
            - Oui.
            - Bon. Avait-il beaucoup d'argent sur lui ?
            - Oui, il portait ma dot.
            - Votre dot ?... tout entière ?
            - Tout entière... pour payer son étude tantôt.
            - Eh bien, ma chère cousine, votre mari, à l'heure qu'il est, doit filer sur la Belgique.
            Elle ne comprenait pas encore. Elle bégayait.
            - Mon mari... vous dîtes ?...
            - Je dis qu'il a raflé votre... votre capital... et voilà tout.
            Elle restait debout, suffoquée, murmurant :
            - Alors c'est... c'est... c'est un misérable !
            Puis, défaillant d'émotion, elle tomba sur le gilet de son cousin, en sanglotant.
            Comme on s'arrêtait pour les regarder, il la poussa tout doucement sous l'entrée de sa maison, et, la soutenant par la taille, il lui fit monter son escalier, et comme sa bonne interdite ouvrait la porte, il commanda:
            - Sophie, courrez au restaurant chercher un déjeuner pour deux personnes. Je n'irai pas au ministère aujourd'hui.