lundi 31 octobre 2016

La souris Saki - J. J. Munro ( nouvelle Grande Bretagne )

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lasouris-web.org

                                                     La souris

            Theodoric Voler avait été élevé dès son plus jeune âge et jusqu'aux confins de la maturité par une mère dévouée dont le principal souci avait été d'épargner à son fils ce qu'elle appelait les réalités grossières de l'existence. Lorsqu'elle mourut, elle laissa Théodoric tout seul dans un monde qui était aussi réel que jamais et beaucoup plus grossier qu'il ne l'estimait nécessaire. Pour un homme de son tempérament et de son éducation un simple voyage en chemin de fer représentait une aventure périlleuse parsemée d'ennuis et de désagréments mineurs ; aussi lorsqu'il s'installa un matin de septembre dans un compartiment de seconde classe, ce fut avec des sentiments mélangés et une impression générale de malaise. il venait de passer quelques jours dans un presbytère de campagne
dont les habitants n'étaient pas plus enclins à commettre des brutalités que des obscénités mais qui dans la conduite d'une maison, faisaient preuve d'une négligence des plus fâcheuses. C'est ainsi que la voiture qui devait le conduire à la gare n'avait pas été commandée à temps et qu'au moment de son départ le valet d'écurie qui aurait dû l'atteler s'avéra introuvable. Avec une répugnance qui, pour être muette, n'en était pas moins intense, Théodoric se vit donc contraint d'aider la fille du passeur à harnacher le poney, opération qui consistait à farfouiller en tâtonnant dans un appentis mal éclairé baptisé indûment du nom d'écurie et qui en avait du moins l'odeur, sauf dans les endroits qui sentaient la souris. Sans craindre à proprement parler ces bestioles, Théodoric les classait au nombre des réalités grossières de l'existence et considérait que la Providence eût pu, avec un minimum de courage moral, réaliser depuis longtemps qu'elles n'étaient pas absolument indispensables au bonheur de l'humanité et les retirer dès lors de la circulation. Tandis que le train sortait doucement de la gare, l'imagination fertile de Théodoric se reprochait d'exhaler une faible odeur d'écurie, et d'arborer peut-être deux ou trois brins de paille moisis sur ses habits d'ordinaire si bien brossés. Par bonheur, le seul autre occupant du compartiment, une dame du même âge que lui environ, semblait plus encline à somnoler qu'à détailler sa mise. Le train ne devait pas s'arrêter avant le terminus, et la voiture n'avait pas de couloir, ce qui excluait la venue de tout autre compagnon de voyage. Et pourtant le train avait à peine atteint sa vitesse normale qu'il fut bien obligé de constater qu'il n'était pas seul dans le compartiment avec la voyageuse assoupie, et qu'il n'était même pas seul dans ses propres habits. Un mouvement de reptation sur sa chair trahissait la présence inopportune et fort désagréable, invisible quoique insistante d'une souris égarée qui avait dû s'engouffrer dans sa présente retraite durant l'épisode du harnachement du poney. Des coups de pied furtifs, de brusques secousses et des pincements distribués à l'aveuglette n'arrivèrent pas à déloger l'intrus dont la devise semblait être : *
Résultat de recherche d'images pour "souris dessin couleur"* " Toujours plus haut ", si bien que l'occupant légitime des vêtements se renversa sur la banquette et chercha à trouver rapidement un moyen de mettre un terme à cette usurpation. Il était hors de question qu'il continuât pendant une heure entière à servir de loge à une colonie de souris ( son imagination fertile avait déjà doublé le nombre des envahisseurs ). D'autre part, seul un déshabillage partiel était susceptible de le débarrasser de son  tourmenteur mais l'idée de se dévêtir en présence d'une dame, fût-ce dans une intention aussi louable, suffisait à faire monter jusqu'au bout de ses oreilles le rouge écarlate d'ignominie. Il n'avait jamais pu se résoudre à exposer aux yeux du beau sexe, ne fût-ce que l'ourlet de ses bas ajourés. Et si en l'occurrence la voyageuse semblait profondément endormie, la souris, de son côté, semblait dévorée par une furieuse envie d'excursionner sur toutes les parties accessibles de son corps. Si la théorie de la métempsychose n'est pas une pure chimère, cette souris-là avait dû être dans une vie antérieure membre du Club Alpin. Parfois elle perdait pied, tant elle était fébrile, et chutait d'un ou deux pouces ; puis, tout affolée, elle se mettait à mordre méchamment. Théodoric se trouva donc dans l'obligation d'entreprendre l'action la plus téméraire de sa vie. Fixant un regard angoissé sur sa compagne de voyage endormie, tandis que son visage prenait la teinte d'une betterave, il se saisit silencieusement et prestement des extrémités de sa couverture de voyage qu'il fixa aux filets à bagage qui lui faisaient face de manière à tendre une barrière substantielle entre la passagère et lui. Dans l'étroit vestiaire qu'il s'était ainsi aménagé, il entreprit avec une hâte désordonnée de s'extirper partiellement et de déloger entièrement la souris des diverses couches de tweed et de lainage qui l'emmaillotaient. Et au moment où la souris, ainsi démaillotée, bondissait toute affolée sur le plancher, la couverture, se détachant à chacune de ses extrémités, tomba avec un bruit sourd et poignant, qui tira aussitôt la dormeuse de son sommeil. D'un mouvement presque plus prompt que celui de la souris, Théodoric bondit sur la couverture dont il ramena les larges plis jusqu'à hauteur de son menton afin d'en recouvrir sa nudité, tandis qu'il s'effondrait dans le coin opposé du compartiment. Le coeur battant, le rouge au front, les veines du cou saillantes, il attendit bouche bée qu'on tirât la sonnette d'alarme. La passagère se contenta toutefois de fixer silencieusement ce personnage étrangement accoutré qui lui faisait vis-à-vis. Que pouvait-elle avoir vu, se demanda Théodoric, et en tout cas que pouvait-elle bien penser de  la posture dans laquelle il se trouvait ?
Résultat de recherche d'images pour "souris"      * *   - J'ai dû prendre froid, hasarda-t-il en désespoir de cause.
            - J'en suis vraiment navrée, répondit-elle. Et moi qui allais vous prier de bien vouloir baisser la vitre.
            - Ce doit être la malaria, ajouta-t-il en grinçant légèrement des dents, autant par peur que par désir d'étayer sa théorie.
            - J'ai une fiasque de cognac dans mon sac, si vous voulez bien le descendre, lui proposa la dame.
            - Jamais de la vie... je veux dire que je ne prends jamais rien contre la malaria. Je laisse faire la nature et j'attends que ça passe.
            - Vous avez dû attraper ça sous les Tropiques ?
            Théodoric, dont la connaissance des Tropiques se résumait à la balle de thé qu'un oncle envoyait chaque année de Ceylan, sentit que même la malaria lui faisait faux bond. Lui serait-il possible, se demandait-il alors, de lui dévoiler la vérité par doses homéopathiques ?
            - Craignez-vous les souris ? risqua-t-il en rougissant si possible encore davantage.
            - Pas à moins qu'elles n'arrivent en torrents comme celles qui dévorèrent l'évêque Hatto. Pourquoi me posez-vous cette question ?
            - J'en avais une à l'instant qui s'était glissée à l'intérieur de mes vêtements, dit Théodoric d'une voix qu'il eut peine à reconnaître pour la sienne. C'était une situation très embarrassante.
            - Je vous crois sans peine, pour peu que vous portiez des vêtements serrés comme cela semble être votre cas, observa-t-elle. Mais les souris ont d'autres idées que nous sur le confort.
            - J'ai dû m'en débarrasser pendant que vous dormiez, poursuivit-il entre deux hoquets, et c'est en essayant de m'en débarrasser que j'en suis arrivé à cet état dans lequel vous me voyez présentement.
            - Ce n'est sûrement pas le fait d'avoir rendu sa liberté à une petite souris qui a pu vous provoquer ce refroidissement, s'exclama-t-elle avec une légèreté que Théodoric jugea abominable.
            Elle avait manifestement deviné sa situation et jouissait de sa confusion. Tout le sang qui coulait dans ses veines sembla affluer au visage de Théodoric et une vague d'humiliation, plus affreuse qu'une invasion de souris, parut lui ravager l'âme. Puis, à mesure qu'il reprenait ses esprits, l'humiliation fit place à la terreur pure et simple. Chaque seconde qui passait rapprochait le train du terminus ou une foule grouillante aux mille yeux scrutateurs remplacerait cette unique paire d'yeux paralysants qui l'observaient de l'autre coin du compartiment. Il existait encore une chance infime, c'est que sa compagne de voyage retombât dans une bienheureuse torpeur. Mais à mesure que les minutes s'écoulaient, cette chance s'amenuisait. Le regard furtif que Théodoric lui jetait de temps en temps ne décelait qu'un regard bien éveillé.                                                      quizz.biz
Résultat de recherche d'images pour "souris"            - Nous devons approcher maintenant, dit-elle au bout d'un moment.
            Théodoric avait déjà observé avec une terreur croissante les alignements de bicoques sordides qui annonçaient le terme du voyage. Ces paroles agirent sur lui comme un signal. Telle une bête traquée qu'un chasseur vient de débusquer, et qui se précipite, éperdue, vers quelque autre havre provisoire, il rejeta sa couverture, et enfila ses vêtements avec une hâte frénétique. La gorge serrée, le coeur battant, il voyait défiler derrière la vitre dans un silence glacé les mornes gares de banlieue. Puis comme il finissait de se rajuster, le train ralentit pour s'arrêter définitivement et la femme parla.
            - Voudriez-vous avoir l'obligeance de me trouver un porteur qui puisse m'accompagner jusqu'à un taxi ? Je suis navrée de vous demander ce service alors que vous êtes souffrant, mais il est difficile de s'y retrouver dans une gare quand on est aveugle.

*             jymcicreations.canalblog.com
**           crdp-pupitre.ac-clerm

                                                                                                                   Saki
                                                                                               ( in Nouvelles complètes )
                                                                                                                                                         

dimanche 30 octobre 2016

Correspondance Proust à Gaston Gallimard 5( lettres France )

             
gallimard.fr

                                                                                                                                      7 novembre 1918
                                                                                                                102 brd Haussmann

            Soyez assez gentil pour lire attentivement jusqu'au bout. Excusez ce " Lege quaeso " de collège car ma lettre est importante.
         
            Cher ami,
            Quand je pense si affectueusement à vous ( il me semble en effet qu'à votre dernier passage à Paris notre amitié s'est resserrée ) cela m'ennuie de vous importuner à New York de mes doléances, hélas, trop motivées. Mais enfin vous êtes aussi mon éditeur, vous l'êtes parce que vous l'avez voulu, j'ai quitté pour vous Grasset, il faut tout de même que je vous dise des choses pratiques et précises. J'ai 3 sortes de regret. Le plus important est d'ordre purement littéraire. Vous savez mon désir de pouvoir surveiller la publication de mon oeuvre, autrement dit de tâcher de vivre jusqu'à ce qu'elle soit achevée. Je vous ai remis vers Juin , vous devez savoir les dates, le manuscrit complet du            " Côté de Guermantes ". Je ne vous l'ai pas remis plus tôt, bien qu'il fût prêt depuis des années ( commencé d'imprimer en 1913 ) parce qu'à cause de tous les ennuis que nous avions avec " A l'ombre des jeunes filles en fleurs ", vous trouviez inutile que les épreuves se chevauchassent. Mais les dernières étant corrigées, vous m'avez dit qu'on pouvait tout de suite me donner des épreuves du Côté de Guermantes. Aussi je vous en ai remis le manuscrit complet, je pense en Juin. Or nous sommes le 7 Novembre et je n'ai pas reçu une seule épreuve. Et ce n'est pas un hasard destiné à ne pas se reproduire. Car Madame Lemarié ( qui est infiniment gentille et que vous  ne pouvez que remercier pour moi ) me dit bien, tantôt que ce retard inexplicable est peut-être dû à la guerre, ou à la Paix, ou à la grippe ( comme j'entendais Calmette dire à un rédacteur dont il ne voulait pas publier les articles, bien entendu ce n'est pas le cas ici, qu'il n'avait pu les faire passer parce qu'il y avait eu une séance importante à la Chambre, des bruits de grève, un grand mariage, l'Actualité ), mais la raison qu'elle semble croire dominante est que la Semeuse ne veut pas commencer les épreuves du Côté de Guermantes " avant que le volume précédent, ( dont les dernières épreuves corrigées sont chez eux depuis six mois ), soit entièrement fabriqué, prêt à paraître. C'était la crainte de cela qui m'avait fait vous demander des imprimeurs différents pour les différents volumes. Vous m'aviez répondu que la fabrication du volume fini n'empêcherait nullement la Semeuse de donner des épreuves du Côté de Guermantes. Maintenant je vois qu'il ne faudra pas un an pour les 4 volumes comme vous m'aviez dit, mais huit ans ! Or ( comme les trois derniers volumes - les plus longs, les plus frappants et dont l'actuel n'était qu'un prologue un peu languissant - paraîtront ensemble ), quand ils paraîtront ( c'est-dire, de ce train-là, vers 1925, au plus tôt ), à supposer que l'auteur soit encore en vie pour corriger ses épreuves, les lecteurs auront depuis longtemps oublié l'existence de Swann, et le tout sera raté. En voyant l'imprudence de donner ainsi d'un seul coup tout mon manuscrit du Côté de Guermantes, je n'ai donné que Pastiches à composer, avant Mélanges. Mais cela ne semble pas devoir être un meilleur moyen. Et un beau jour je recevrai à la fois les épreuves de Pastiches et du Côté de Guermantes, de sorte qu'après de longs mois d'inaction, on me demandera un coup de feu dont ma santé n'est pas capable. Ce qui est moins important dans ce retard ce n'est ( comme la question toute différente dont je vais vous entretenir tout à l'heure ) qu'une question pécuniaire ( mais une profonde modification dans mon existence survenue qq semaines après votre départ donne à de telles questions une importance vitale pour moi ), si j'avais pu prévoir de pareilles lenteurs, j'eusse donné mon 1er volume ( A l'ombre des J.F. en fleurs ) en feuilleton. Le Figaro par suite d'un oubli de Bernstein n'aurait pas pu le publier au moment où je le voulais, bien qu'il l'eût autrefois annoncé et même commandé. Mais au lieu de leur dire que ( pour ne pas retarder la publication du volume ), je renonçais au feuilleton, du moment que le volume ne devait pas paraître, j'eusse retardé le feuilleton ou l'eusse donné à une revue. Maintenant je n'ai plus ni feuilleton ni volume et d'autre part tant de temps a passé que je crains de retarder tout de même en entreprenant des démarches pour un feuilleton ici où là.                                                                                                  abebooks.fr
Afficher l'image d'origine            Vous allez me trouver bien vulgaire de parler intérêt pécuniaire encore sur un tout autre point  ( mais au moment où mes ressources avaient diminué, une charge imprévisible et énorme, d'ailleurs aimée, est survenue ). Cet autre point ( j'entends celui qui concerne notre livre et non ma vie ) est celui-ci. Jacques de Lacretelle m'a écrit, il y a qq temps, que lui, M. Sembat et d'autres personnes avaient été très déçues quand elles avaient voulu souscrire des exemplaires de luxe de A l'ombre des jeunes filles en fleurs de s'entendre répondre qu'on ne pouvait en avoir un seul, le tout étant pris par la Société des Bibliophiles. J'ai alors eu l'idée suivante que je vous soumets. ( Divers amateurs de livres l'ont fort approuvée ). On ferait en dehors des exemplaires retenus par b.la Société des B., un tirage d'une vingtaine d'exemplaires à chacun desquels j'adjoindrais une vingtaine de pages de mes épreuves corrigées ( les gracieux chefs- d'oeuvre de Mlle Rallet ). Je signerais ces exemplaires qui
pourraient être vendus chacun 300 fr. Pour Pastiches et Mélanges on procéderait autrement. Comme je crois que les épreuves seront peu corrigées je pourrais écrire à la main une page du livre ( j'ai grand peur que ce livre ne m'amène des procès, entre parenthèses, car dans le pastiche de St Simon qui est nouveau et est très long il y a sur diverses " personnalités parisiennes " nommées en t lettres des passages qu'elles comprendront mal et n'aimeront pas ). Peut-être une photographie de mon portrait par Jacques Blanche avec la signature de ce dernier, ou un dessin original que je demanderais à Sert, pourraient être ajoutés à l'exemplaire mais j'avoue que je n'aime pas beaucoup que l'auteur s'exhibe ainsi. En tous cas les amateurs d'éditions de luxe en auraient d'une autre série que celle des bibliophiles, entièrement différentes et pouvant avoir leur attrait que je ne comprends pas, mais l'âme des bibliophiles m'est assez fermée. Pour en finir avec nos questions d'affaires, vous avez dû recevoir au moment de votre départ une longue lettre de moi vous communiquant toute ma correspondance                                 avec Grasset relative à mes droits d'auteur. Il se refuse à m'en payer                           gallimard.fr                   aucun tant que
" l'indemnité " n'aura pas été fixée. Il a été convenu qu'on attendrait pour cela votre retour. Comme il lui est pénible de parler de questions d'" intérêt "!, il se fera représenter par son associé, et " cela ne présentera aucune difficulté et se réglera en deux paroles " dit-il. Je n'ai pas très bien compris, ni beaucoup goûté, que le paiement de droits d'auteur par Grasset fussent subordonnés - et ajournés -  à la fixation d'une indemnité qui n'est nullement due et dont le principe même est contestable, mais bien qu'à moi il ne me soit nullement " pénible de parler de questions d'intérêts ", je n'ai pas pu insister indéfiniment.
            J'espère ( et je suis certain ) qu'aucune des personnes pour lesquelles mon St Simon est sévère, n'est de vos amies, ni ne vous intéresse à aucun degré. Je me souviens à ce propos que vous m'avez dit ( si je ne confonds pas ) que vous fréquentiez à New York M. Otto Khan. Je ne le connais pas et                    naturellement ne fait pas dans ce pastiche la moindre allusion (illusion ?) Mais je n'ai jamais oublié le fin profil de sa fille, entrevue de très loin dans je ne sais plus quel hôtel  ( l'hôtel Plaza je crois ). Je ne l'ai jamais vue de près, je ne la connais pas. Malgré cela, le souvenir persistant du profil fait que je n'aimerais pas qu'il y eût de ses amies malmenées dans ce St Simon. Or une des femmes dont je parle sans aménité se trouvant être une américaine, ( Mme Blumenthal actuellement Dsse de Montmorency ) si je pensais que la jeune fille au fin profil pût aimer cette dame compatriote, je supprimerais le passage pourtant bien essentiel. Croyez-vous qu'elle la connaisse et l'aime ? Si vous n'en savez rien, ne le lui demandez pas, car au fond ce sera plus commode et je serai plus à l'aise pour dire ce que je veux dans mon pastiche. Mon scrupule envers une inconnue est très exagéré ( et d'ailleurs elle ne doit pas connaître Mme Blumenthal ).
            Je ne peux assez vous dire combien Madame Lemarié a été charmante pour moi, d'une bonté, d'une activité, d'une sensibilité délicieuses. Mais les prodiges les moins croyables de la mythologie me semblent peu de choses à côté de ce fait qu'elle a un fils de plus de vingt ans, donc plus âgé qu'elle-même ne paraît. Je ne veux pas évoquer les incestes des Dieux et supposer que son fils soit son frère. Mais je vois moins d'objections dans le mystère de l'Eucharistie. Elle s'est fait dernièrement une foulure, ce qui ne m'étonne pas si elle joue aux jeux de son âge apparent, lesquels doivent consister à sauter à la corde, etc. Au revoir cher ami, j'espère que votre entreprise réussit à merveille sans que votre santé se fatigue. Si vous entendez parler, dans ce pays de millions, d'affaires merveilleuses, signalez-les moi ( car il ne m'est pas, comme à Grasset, " pénible de parler d'intérêts ")
Faites toutes mes amitiés à Copeau si vous vous trouvez auprès de lui. Je ne peux vous dire mon cher ami avec quelle tendresse je pense à vous. Nos derniers entretiens m'ont beaucoup attaché à vous. Et je vous suis si reconnaissant que vous et vos amis ( notamment M. Charlie du Bos, l'écho m'en revient constamment ) témoignez à mon livre. Du reste bien avant de savoir que je l'écrirais ni que vous seriez mon éditeur, j'avais vu se dessiner dans votre visage, à Cabourg, tout ce qui maintenant m'est si cher en vous.
            J'espère que la santé de Madame Gallimard est tout à fait rétablie et je vous envoie toute ma plus vive amitié.


jpcook.dk                                                                                                     Marcel Proust
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J'étais si souffrant en vous écrivant que craignant d'avoir été illisible, j'ai à plusieurs reprises corrigé le caractère mal formé, changé la conjonction qui pouvait rendre la phrase ambiguë. Mais ne voyez dans ces corrections et ces ajoutages, dus au désir de vous rendre la lecture moins difficile, aucune hésitation de syntaxe, encore moins aucun remaniement de pensée.
            Je ne vous dis d'amitiés que pour Copeau parce que c'est le seul je crois qui soit avec vous.

            


         


samedi 29 octobre 2016

La passion d'Edtith S. Maryse Wolinski ( roman France )


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                                                 La passion d'Edith S.

            Soeur Thérèse Bénédicte de la Croix. Edith Stein, l'une des premières femmes philosophes dans les années 20, juive, humaniste, habite avec sa famille dans une maison où la mère veuve s'occupe de la scierie et de ses enfants, en Allemagne. Contre toute attente à l'époque elle poursuit des études, enseigne pour gagner un peu d'argent, et prépare une thèse, disciple d'Husserl. Des amours incertaines, déçue, elle avoue à sa mère, un soir de Kippour, être athée. Ce sera le premier pas vers une conversion vers le catholicisme où la plongera définitivement la lecture du livre de Sainte Thérèse d'Avila. Les haines nazies poussent un certain nombre de juifs à se convertir, mais cela n'empêchera pas nombre d'arrestations lors des rafles de la dernière guerre. En 1942 Edith Stein devenue la carmélite Soeur Thérèse Bénédicte de la Croix est arrêtée au couvent, en Hollande, où elle s'était réfugiée, de même que d'autres dans des églises. Et c'est le voyage de femmes, d'hommes, d'enfants arrêtés et entassés dans un wagon sans ouverture, un train qui les mène vers cette destination inconnue d'eux alors " Auschwitz ". Edith essaie d'apaiser les inquiétudes, les malaises,
mais son voile de carmélite choque. Et malgré les horreurs du voyage en ce jour d'août, sans air, avec seulement une méchante eau noire pour toute nourriture, les colères vaines d'Hannah journaliste, et les longues heures de cet ultime voyage durant lesquels les cadavres vont s'accumuler dans un coin du wagon, Edith S. refait le parcours de ses trente dernières années. Son refus de partir en Colombie où ses conférences étaient attendues. Sa mission était-elle d'accompagner les voyageurs de ce convoi ? Difficile à raconter les souffrances de ces moments sans lueur. 

Riquet à la houppe Amélie Nothomb ( roman France )


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                                         Riquet à la houppe 

            Amélie Nothomb suit la route des oiseaux. La dernière partie du livre est consacrée à la gent aviaire. Ils vivent libres, mais fuient toujours angoissés, craintifs. De fait Déodat fils imprévu d'une maman, elle a 48 ans, petite et fluette et d'un papa cuisinier à la cantine des danseurs de l'Opéra de Paris est un bébé d'une laideur qui s'accentue en grandissant. Il subit les moqueries habituelles, les méchancetés des garçons, mais, les filles tombent dans son escarcelle comme les oiseaux qu'il découvre pré-adolescent. Il compose donc entre l'inconfort de son extrême laideur, dit l'auteur, l'amour familial et des petites amies, et, grandi trop vite une bosse, rare de nos jours, se profile dans son dos. Son intelligence le sauve de toutes les mécréantises de la vie. En parallèle une petite fille, Trémière nait d'une maman prénommée Rose, d'un papa M. Lierre, Très occupés et gênés par cette trop belle petite fille qui se tait, bouge peu, observe, les parents la confient à la maman de Rose, Passerose. Tout cela se lit bien, car l'écrivain aime ses personnages, est érudite, et sa plume alerte nous convainc de nous intéresser de très près outre aux piafs, poids de trois rochers au chocolat, et aux pigeons ventrus et boudeurs parisiens, mais à tant d'autres. Déodat visite le Larousse, seule la planche oiseaux l'émerveille "...... Il y avait autant de couleurs sur la planche des poissons, mais il ne ressentait aucune attirance pour ces espèces aux faces perplexes ou contrariées....... les poissons tiraient la gueule, les oiseaux conservaient leur mystère. " Trop belle et sotte Trémière ? L'amour de sa grand-mère, les bijoux merveilleux et rares dont elle se pare la nuit dans la vieille demeure où elles logent à Fontainebleau, aident Trémière à supporter la jalousie des filles, la gêne des hommes devant une trop grande beauté. Déodat et Trémière se rencontreront-ils ? Amélie Nothomb pointe du doigt les travers de la société, et rappelle que pour une fin heureuse il faut quelque détour par le conte si l'écrivain ne veut pas passer pour un auteur d'ouvrages très, très modestes.


mardi 25 octobre 2016

On dirait nous Didier Van Cauwelaert ( roman France )



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                                                   On dirait nous

            C'est un roman, une jolie histoire ou l'étrange mélange des réalités parisiennes et des croyances des Indiens Tligits d' Alaska. Il y a tout d'abord Soline, jeune violoncelliste et son violoncelle Marco, et Ilian, métier improbable, squatter de l'un des appartements mis en vente par l'agence immobilière où il occupe un poste à titre d'ex de la soeur du propriétaire, un grand appartement au pied de la Butte Montmartre. Et ce logement et son emplacement ont une certaine importance, car le second couple, Yoa, vieille dame atteinte d'une maladie dégénérative, Indienne Tligit, peuple et langue en perdition, amenée à Paris par Georges, retraité de la Sorbonne où il enseignait les langues rares en particulier le Tligit. Square Frédéric Dard le jeune couple s'amuse à des jeux amoureux, le vieux couple les observe discrètement. Hasard et discrétion, chacun cache des secrets, un avenir lourd d'incertitude pour les plus désargentés, et fantastique pour les amoureux arrivés au dernier stade de leurs souhaits. Ces derniers habitent l'immeuble face à celui d'Ilian et Soline, même étage. Ils savent quasiment tout et donc ont choisi ce jeune couple pour être le réceptacle de l'âme de Yoa proche de la fin de son séjour terrestre. " On dirait nous à leur âge ". Oui mais, la vie quotidienne met des obstacles en travers ce projet surprenant. Il faut par ailleurs suivre un rituel assez lourd, la mise en route ne pose certes pas de problème au jeune couple, mais encore faut-il que le futur bébé soit une fille, puis Yoa morte et incinérée, réserver des cendres dans un pot ( confiture bonne-maman), mélanger une cuillère à café dans certaines conditions. Par ailleurs Ilan pousse un projet de culture de pissenlits sous certaines conditions, pour remplacer le caoutchouc d'hévéa dans la fabrication de pneus et de capotes. Fabrication difficile, la matière éclate lorsqu'il y a surchauffe. Les voitures et l'hévéa continueront-ils leur association ? Dans une lettre Soline écrit : " Georges nous a immergés dans un monde qui n'existe plus, Ilan. La réalité de l'Alaska aujourd'hui, c'est un tiers de militaires, un tiers de pétroliers, un tiers d'irréductibles natifs qui chantent ou pêchent en tronçonnant la forêt, d'artistes en résidence...... de fuyards qui se planquent. " Un joli roman.

lundi 24 octobre 2016

Misti Guy de Maupassant ( Nouvelles France )

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                                                        Misti
                                                             Souvenirs d'un garçon

            J'avais alors pour maîtresse une drôle de petite femme. Elle était mariée, bien entendu, car j'ai une sainte horreur des filles. Quel plaisir peut-on éprouver, en effet, à prendre une femme qui a ce double inconvénient de n'appartenir à personne et d'appartenir à tout le monde ? Et puis, vraiment, toute morale mise de côté, je ne comprends pas l'amour comme gagne-pain. Cela me dégoûte un peu. C'est une faiblesse, je le sais, et je l'avoue.
            Ce qu'il y a surtout de charmant pour un garçon à avoir comme maîtresse une femme mariée, c'est qu'elle lui donne un intérieur, un intérieur doux, aimable, où tous vous soignent et vous gâtent, depuis le mari jusqu'aux domestiques. On trouve là tous les plaisirs réunis, l'amour, l'amitié, la paternité même, le lit et la table, ce qui constitue enfin le bonheur de la vie, avec cet avantage incalculable de pouvoir changer de famille de temps en temps, de s'installer tour à tour dans tous les mondes, l'été à la campagne chez l'ouvrier qui vous loue une chambre dans sa maison, et l'hiver chez le bourgeois, ou même dans la noblesse si on a de l'ambition.
            J'ai encore un faible, c'est d'aimer les maris de mes maîtresses. J'avoue même que certains époux communs ou grossiers me dégoûtent de leurs femmes, quelque charmantes qu'elles soient. Mais quand le mari a de l'esprit et du charme, je deviens infailliblement amoureux fou. J'ai soin, si je romps avec la femme, de ne pas rompre avec l'époux. Je me suis fais ainsi mes meilleurs amis ; et c'est de cette façon que j'ai constaté, maintes fois, l'incontestable supériorité du mâle sur la femelle, dans la race humaine. Celle -ci vous procure tous les embêtements possibles, vous fait des scènes, des reproches, etc ; celui-là qui aurait tout autant le droit de se plaindre, vous traite au contraire comme si vous étiez la providence de son foyer.                                                      alittelmarket.com
Petite peinture chats naïfs à l'acrylique             Donc, j'avais pour maîtresse une drôle de petite femme, une brunette, fantasque, capricieuse, dévote, superstitieuse, crédule comme un moine, mais charmante. Elle avait surtout une manière d'embrasser que je n'ai jamais trouvée chez une autre !... mais ce n'est pas le lieu... Et une peau si douce ! J'éprouvais un plaisir infini, rien qu'à lui tenir les mains... Et un oeil... Son regard passait sur vous comme une caresse lente, savoureuse et sans fin. Souvent je posais ma tête sur ses genoux ; et nous demeurions immobiles, elle penchée vers moi avec ce sourire fin énigmatique et si troublant qu'ont les femmes, moi les yeux levés vers elle, recevant ainsi qu'une ivresse versée dans mon coeur, doucement et délicieusement, son regard clair et bleu, clair comme s'il eût été plein de pensées d'amour, bleu comme s'il eût été un ciel plein de délices.
            Son mari, inspecteur d'un grand service public, s'absentait souvent, nous laissant libres de nos soirées. Tantôt je les passais chez elle, étendu sur le divan, le front sur une de ses jambes, tandis que sur l'autre dormait un énorme chat noir, nommé " Misti ", qu'elle adorait. Nos doigts se rencontraient sur le dos nerveux de la bête, et se caressaient dans son poil de soie. Je sentais contre ma joue le flanc chaud qui frémissait d'un éternel " ron-ron ", et parfois une patte allongée posait sur ma bouche ou sur ma paupière cinq griffes ouvertes, dont les pointes me piquaient les yeux et qui se refermaient aussitôt.
            Tantôt nous sortions pour faire ce qu'elle appelait nos escapades. Elles étaient bien innocentes d'ailleurs. Cela consistait à aller souper dans une auberge de banlieue, ou bien, après avoir dîné chez elle ou chez moi, à courir les cafés borgnes, comme les étudiants en goguette.
            Nous entrions dans les " caboulots "populaires et nous allions nous asseoir, dans le fond du bouge enfumé, sur des chaises boiteuses, devant une vieille table de bois. Un nuage de fumée âcre où restait une odeur de poisson frit du dîner emplissait la salle ; des hommes en blouse gueulaient en buvant des petits verres ; et le garçon étonné posait devant nous deux cerises à l'eau-de-vie.
            Elle, tremblante, apeurée et ravie, soulevait jusqu'au bout de son nez, qui la retenait en l'air, sa voilette noire pliée en deux, et elle se mettait à boire avec la joie qu'on a en accomplissant une adorable scélératesse. Chaque cerise avalée lui donnait la sensation d'une faute commise, chaque gorgée du rude liquide descendait en elle comme une jouissance délicate et défendue.
Art naïf, peinture de chat:"chapeau de paille"              Puis elle me disait à mi-voix : " Allons-nous-en ". Et nous partions. Elle filait vivement, la tête basse, d'un pas menu, entre les buveurs qui la regardaient passer d'un air mécontent, et quand nous nous retrouvions dans la rue, elle poussait un grand soupir, comme si nous venions d'échapper à quelque terrible danger.
            Quelquefois elle me demandait en frissonnant : " Si on m'injuriait dans ces endroits-là, qu'est-ce que tu ferais ? " Je répondais d'un ton crâne : " Mais je te défendrais, parbleu ! " Et elle me serrait le bras avec bonheur, avec le désir confus, peut-être, d'être injuriée et défendue, de voir des hommes se battre, pour elle, même ces hommes-là, avec moi !

            Un soir, comme nous étions attablés dans un assommoir de Montmartre, nous vîmes entrer une vieille femme en guenilles, qui tenait à la main un jeu de cartes crasseux. Apercevant une dame, la vieille aussitôt s'approcha de nous, en offrant de dire la bonne aventure à ma compagne. Emma, qui avait à l'âme toutes les croyances, frissonna de désir et d'inquiétude, et elle fit place, près d'elle, à la commère.
            L'autre, antique, ridée, avec des yeux cerclés de chair vive et d'une bouche vide, sans une dent : disposa sur la table ses cartons sales. Elle faisait des tas, les ramassait, étalait de nouveau les cartes en murmurant des mots qu'on ne distinguait point. Emma, pâlie, écoutait, attendait, le souffle court, haletant d'angoisse et de curiosité.
            La sorcière se mit à parler. Elle lui prédit des choses vagues : du bonheur et des enfants, un jeune homme blond, un voyage, de l'argent, un procès, un monsieur brun, le retour d'une personne, une réussite, une mort. L'annonce de cette mort frappa la jeune femme. La mort de qui ? Quand ? Comment ?
            La vieille répondait :
            - Quant à ça, les cartes ne sont pas assez fortes, il faudrait venir chez moi d'main. J'vous dirais ça avec l'marc de café, qui n'trompe jamais.
            Emma anxieuse se tourna vers moi :
            - Dis, tu veux que nous y allions demain. Oh ! je t'en prie, dis " oui " . Sans ça, tu ne te figures pas comme je serai tourmentée.
Résultat de recherche d'images pour "cartomancienne et chat peinture"            Je me mis à rire :
            - Nous irons si ça te plaît, ma chérie.
            Et la vieille donna son adresse.
            Elle habitait au sixième étage, dans une affreuse maison, derrière les Buttes-Chaumont. On s'y 24tarologie.work                                                      rendit le lendemain.
            Sa chambre, un grenier avec deux chaises et un lit, était pleine de choses étranges, d'herbes pendues, par gerbes, à des clous, de bêtes séchées, de bocaux et de fioles contenant des liquides colorés diversement. Sur la table, un chat noir empaillé regardait avec ses yeux de verre. Il avait l'air du démon de ce logis sinistre.
            Emma, défaillant d'émotion, et aussitôt :
            - Oh ! chéri, regarde ce minet comme il ressemble à Misti !         pinterest.com
            Et elle expliqua à la vieille qu'elle possédait un chat tout pareil !
            La sorcière répondit gravement :
            - Si vous aimez un homme il ne faut pas le garder.
            Emma frappée de peur demanda :
            - Pourquoi ça ?
            La vieille s'assit près d'elle familièrement et lui prit la main :
            - C'est le malheur de ma vie, dit-elle.
            Mon amie voulut savoir. Elle se pressait contre la commère, la questionnait, la priait : une crédulité pareille les faisait soeurs par la pensée et par le coeur. La femme enfin se décida :
             - Ce chat-là, dit-elle, je l'ai aimé comme on aime un frère. J'étais jeune alors, et toute seule, couturière en chambre. Je n'avais que lui, Mouton. C'est un locataire qui me l'avait donné. Il était intelligent comme un enfant, et doux avec ça, et il m'idolâtrait, ma chère dame, il m'idolâtrait plus qu'un fétiche. Toute la journée sur mes genoux à faire ron-ron, et toute la nuit sur mon oreiller : je sentais mon coeur battre, voyez-vous.
            Or il arriva que je fis une connaissance, un beau garçon qui travaillait dans un magasin de blanc. Ça lui dura bien trois mois sans que je lui aie rien accordé. Mais vous savez, on faiblit, ça arrive à tout le monde, et puis, je m'étais mise à l'aimer, moi. Il était si gentil, si gentil ; et si bon. Il voulait que nous habitions ensemble tout à fait, par économie. Enfin, je lui permis de venir chez moi, un soir. Je n'étais pas décidée à la chose, oh ! non, mais ça me faisait plaisir à l'idée que nous serions tous les deux une heure ensemble.                                                                stickers-73.com   
Afficher l'image d'origine             Dans le commencement, il a été très convenable. Il me disait des douceurs qui me remuaient le coeur. Et puis, il m'a embrassée, madame, embrassée comme on embrasse quand on aime. Moi, j'avais fermé les yeux, et je restais là, saisie, dans une crampe de bonheur. Mais, tout d'un coup, je sens qu'il fait un grand mouvement, et il pousse un cri, un cri que je n'oublierai jamais. J'ouvre les yeux et j'aperçois que Mouton lui avait sauté au visage et qu'il lui arrachait la peau, à coups de griffe, comme si c'eût été une chiffe de linge. Et le sang coulait, madame, une pluie.
            Moi je veux prendre le chat, mais il tenait bon, il déchirait toujours ; et il me mordait, tant il avait perdu le sens. Enfin, je le tiens et je le jette par la fenêtre, qui était ouverte, vu que nous nous trouvions en été.
            Quand j'ai commencé à laver la figure de mon pauvre ami, je m'aperçus qu'il avait les yeux crevés, les deux yeux !
            Il a fallu qu'il entre à l'hospice. Il est mort de peine au bout d'un an. Je voulais le garder chez moi et le nourrir, mais il n'a pas consenti. On eût dit qu'il m'haïssait depuis la chose.
            Quant à Mouton, il s'était cassé les reins dans la tombée. Le concierge avait ramassé le corps. Moi je l'ai fait empailler, attendu que je me sentais tout de même de l'attachement pour lui. S'il avait fait ça, c'est qu'il m'aimait, pas vrai ?
            La vieille se tut, et caressa de la main la bête inanimée dont la carcasse trembla sur un squelette de fil de fer.
            Emma, le coeur serré, avait oublié la mort prédite. Ou, du moins, elle n'en parla plus ; et elle partit, ayant donné cinq francs.                                                                          
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            Comme son mari revenait le lendemain, je fus quelques jours sans aller chez elle.
             Quand j'y revins, je m'étonnai de ne plus apercevoir Misti. Je demandai où il était.
             Elle rougit, et répondit :
             - Je l'ai donné. Je n'étais pas tranquille. !
             - Pas tranquille ? Pas tranquille ? A quel sujet ?
             Elle m'embrassa longuement, et tout bas :
             - J'ai eu peur pour tes yeux, mon chéri.



                                                                                                     Guy de Maupassant
                                                                                              ( in Nouvelles )         









           

vendredi 21 octobre 2016

La méthode Schopenhauer Irvin D. Yalom ( Roman EtatsUnis )


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                                                             La méthode Schopenhauer

            Un mélanome découvert sous l'omoplate droite, une vilaine tâche noire qu'il ne peut apercevoir qu'à l'aide d'un double miroir et le monde de Julius s'écroule. S'il ne ressent pas encore physiquement de douleurs, moralement il atteint le fond du désespoir. Néanmoins son médecin et ami lui affirme qu'il dispose d'une année sans déclin. Julius, psychothérapeute, se remet et songe à ses réussites et à ses échecs. Le dossier de l'un de ses patients l'interpelle plus que tout autre. L'échec au bout de trois ans fut cuisant et constaté de part et d'autre. Philip était alors chimiste, avait un bon salaire, était très pointilleux quant à ses dépenses, les horaires, et était addict au sexe. Une addiction qui lui fit compter et noter les noms, numéros de téléphone et leurs préférences dans leurs jeux, tant, célibataire et de fait asocial, il consommait et condamnait sitôt utilisée les jeunes femmes et se trouvait parfois en manque. Julius appelle Philip. Plusieurs années ont passé, et l'homme qui se rend avec réticence au rendez-vous a changé, mal vêtu, il a pourtant toujours ce regard fuyant celui de son interlocuteur. Il est en passe de devenir consultant en philosophie. En quelque sorte psychothérapeute grâce à la philosophie. Philip n'aime que les grands esprits. Peu bavard il aime son soliloque avec Kant, qu'il dénigre, Epictète, et surtout Schopenhauer. Dès les premières lignes lues du philosophe salué à la toute fin de sa vie, l'ex-chimiste s'est senti complètement en osmose avec la pensée et la vie de l'auteur allemand, qui vécut solitaire, et pourtant à un moment très actif sexuellement. Mais après cette rencontre avec Schopenhauer, l'ancien patient de Julius a réussi à se défaire de son addiction. Depuis douze ans aucune femme ne l'a approché. Pour devenir psychothérapeute Philip a besoin du tutorat de Julius, et celui-ci lui propose d'intégrer le groupe qu'il dirige pour tenter d'humaniser les rapports sociaux de son ex-patient. Sept et Julius, une fois par semaine ils se racontent, il y a Gill, Bonnie, Rebecca, Tony, Stuart; Pam et Philip, tous soutenus, surveillés avec bienveillance par Julius, lui-même obligé parfois d'avouer certain secret bien enfoui, comme les autres. Issus de différents milieux, du menuisier au médecin en passant par la femme simple et le professeur d'université. Ils ont des problèmes communs à nous tous. Yalom entrecoupe les chapitres consacrés aux séances bien vivantes par certains épisodes de la vie de Schopenhauer, reconnu dès après sa mort en 1860, partout en Europe. De nombreuses citations émaillent le récit :
            " C'est justement parce que la fatale activité du système génital sommeille encore, alors que celle du cerveau est déjà tout éveillée, que l'enfance est le temps de l'innocence et du bonheur, le paradis de la vie, l'Eden perdu vers lequel, durant tout le reste de notre vie, nous tournerons les yeux avec regret. " Schopenhauer
            " La fleur répondit ; - Malheureux ! Crois-tu que je m'ouvre à seule fin d'être vue ? Je m'ouvre pour moi, parce que cela me plaît, et non pour les autres. Exister et m'ouvrir : voilà ma joie. "
            "......... Pendant des années vous avez vécu comme un reclus...... je vous jette au milieu de ce groupe qui dégage une énergie très forte....... le grand problème c'est cette pulsion sexuelle. Peut-être a-t-elle disparu........ et vous êtes peut-être entré sur les terres de la sérénité testiculaire. C'est un bel endroit........ "






dimanche 16 octobre 2016

Anecdotes et Réflexions d'hier pour aujourd'hui 66 Samuel Pepys ( journal Angleterre )

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quotesgram.com

                                                                                                                     1er mars 1662

            Ce matin j'ai versé à sir William Batten 40 livres que je lui devais depuis six mois...
            Puis au bureau toute la matinée. Dînai à la maison, puis arrive mon oncle Thomas. Nous eûmes une altercation assez vive mais qui se termina paisiblement. Je crains pourtant de ne rien obtenir de lui en agissant loyalement.
            Puis ma femme et moi partîmes en voiture d'abord voir mon portrait en miniature, puis à l'Opéra où nous avons vu Roméo et Juliette ( Shakespeare ). C'est la plus mauvaise pièce que j'aie jamais entendue et la plus mal jouée que j'aie jamais vue par cette troupe. Et je suis résolu à ne plus jamais aller voir de première, car ils avaient tous plus ou moins des trous de mémoire. Puis à la maison et après souper et avoir écrit par la poste je me mis à ce que je voulais faire depuis longtemps, faire pour moi-même mes comptes. Et, après bien du travail et beaucoup d'appréhension, je trouve que j'ai 500 livres de réserve en argent, ce que je craignais de ne pas avoir. Mais je vois que j'ai dépensé plus de 250 livres ces six derniers mois, ce qui me tracasse fort. Mais avec l'aide de Dieu je suis désormais résolu à me réformer, m'étant procuré de tout pour longtemps, et dois songer demain à des règles et des obligations que je m'imposerai pour me bien conduire.
            Ainsi, l'esprit soulagé de beaucoup de tracas, bien qu'assez peu satisfait de me trouver de 100 livres plus pauvre maintenant qu'il y a six mois, j'allai au lit.
 

                                                                                                          2 mars
                                                                                      Jour du Seigneur
            L'esprit fort soulagé, causant longtemps avec ma femme de la vie simple que nous allons mener, lui exposant ce que je pourrais faire et ce que je ferais si j'avais 2 000 livres : à savoir, être chevalier et rouler carrosse, ce qui lui fit plaisir, et j'espère vraiment que nous réussirons à mettre quelque chose de côté, car je suis résolu à me garder des dépenses en m'imposant des règles.
            A l'église ce matin, personne sur le banc, que moi. Rentrai dîner, vint ensuite sir William, causâmes jusqu'à l'heure de l'office. Puis à l'église, en la quittant je fus embarrassé quand sir William
me fit choisir entre escorter ma femme ou escorter Mrs Martha qui était seule. Je commençai par escorter ma femme, mais il me poussa le coude, de sorte que j'escortai Martha en passant, devant lui et ma femme. Je la laissai chez elle, et sir William, ma femme et moi nous promenâmes dans le jardin. Bientôt apprenant que sir Carteret avait envoyé voir si nous étions chez nous, sir William et moi allâmes chez lui. Nous attendîmes un grand moment car ils étaient à la prière et au bout d'un moment nous allâmes le trouver. Il s'agissait de presser les navires pour les Indes orientales, ce pour quoi nous devons nous réunir demain après-midi.
            Rentré chez moi avec sir William, soupâmes, et au lit.


                                                                                                                     3 mars
cuisineactuelle.fr
Afficher l'image d'origine            Toute la matinée chez moi pour affaires avec mon frère Tom puis avec Mr Moore. Puis je commençai à établir quelques règles strictes pour gouverner mes dépenses, règles que je me suis engagé, en présence de Dieu, par serment, à observer, sous peine de sanctions que j'ai fixées. Je ne doute pas, par la suite, de faire bon emploi et de m'enrichir, car je trouve beaucoup plus de satisfaction dans ces quelques jours que j'occupe bien à mes affaires que dans tous les plaisirs d'une semaine entière, sans compter les tracas que je me souviens avoir toujours eus à cause de mes dépenses.
            Dînai chez moi et remontai ensuite dans mon cabinet pour mes affaires, et au bureau pour la mise en route des navires vers les Indes orientales. Nous sommes restés jusqu'à 8 heures du soir, puis, après avoir passé un moment avec sir William Penn à parler avec lui et Mr Kinward, le menuisier, des nouvelles constructions qu'il fait chez lui, je rentrai à la maison où je trouvai une bourriche d'huîtres envoyée de Chatham. J'en mangeai quelques-unes puis à souper, puis quand le barbier eut fini, au lit.
            On me dit que le Parlement a voté aujourd'hui 2 shillings par an, par foyer de cheminée en Angleterre ce qui constituera un revenu constant et perpétuel pour la Couronne.


                                                                                                                    4 mars

            Au bureau toute la matinée. Dînai à la maison à midi, puis de nouveau l'après-midi au bureau pour mettre de l'ordre, l'esprit fort occupé à nous approprier le bureau.....
            Au bout d'un moment, sir William Penn, ma femme et moi nous rendîmes, dans son carrosse à
Moorfields où nous nous sommes promenés un grand moment, bien qu'il ne fit pas beau et qu'il fit froid. Ensuite à la Tête du Pape manger des gâteaux et d'autres bonnes choses, puis rentrâmes. Je montai dans mon cabinet lire et écrire, puis au lit.


                                                                                                                          5 mars

            Le matin allai chez le peintre pour mon portrait miniature, de là chez Tom pour affaires, puis chez le potier d'étain pour acheter un tronc pour les pauvres où mettre mes gages quand j'enfreindrai les engagements que je viens de prendre. Puis à la Garde-Robe et dînai, de là à la maison et à mon bureau où je restai à examiner mes papiers de ma traversée pour aller chercher le roi, déchirai ceux qui n'avaient pas d'importance, en si grand nombre qu'ils remplissaient mon cabinet à hauteur du genou. Cela me prit jusqu'à 10 heures du soir, puis rentrai et au lit.


                                                                                                                    6 mars
                                                                                                                               fotosearch.fr    
Afficher l'image d'origine            Levé de bonne heure l'esprit plein de mes affaires, puis au bureau où avec les deux sirs William nous avons passé la matinée à apurer les comptes de l'entrepreneur des subsistances, les premiers qui m'ont été soumis, puis à la maison où mon oncle Thomas et son fils, selon sa promesse, étaient arrivés pour me dire s'il veut que je lui fasse un procès ou que j'aie recours à une procédure arbitrale. Mais sa réponse n'est pas prête et il demande deux jours de plus.
            Je les laissai dîner avec ma femme et allai moi-même dîner avec Mr Gawden et les deux chevaliers au Dauphin. Retournai ensuite au bureau jusqu'au soir, car depuis quatre ou cinq jours nous avons beaucoup de besogne, et je remercie Dieu de ce que j'en suis très content, et j'espère garder cette humeur, ce que Dieu veuille.
            Après un moment chez sir William Batten avec sir George Carteret à causer, et je revins à la maison et dans mon cabinet puis au lit, un peu tracassé par les affaires de Brampton. Ce soir mon manteau neuf de cavalier en camelot pour aller avec mon costume de drap de couleur est arrivé. Autres nouvelles aujourd'hui de nos pertes à Brampton par la récente tempête.


                                                                                                                 7 mars 1662

            De bonne heure à Whitehall, à la chapelle où, grâce à Mr Blagrave, je me mis à son banc et j'entendis le Dr Creeton, le célèbre Ecossais, prêcher, devant le roi, le Duc et la Duchesse, sur les paroles de Michée : " Roulez-vous dans la poussière. " Il fit un sermon très savant sur ces paroles, mais dans l'application qu'il en a faite, c'était l'homme le plus comique que j'aie jamais entendu..... il dit qu'il aurait mieux valu pour les pauvres Cavaliers n'être pas revenus en Angleterre avec le roi, car celui qui a eu l'impudence de refuser l'obéissance au magistrat légitime et de prêter serment d'allégeance, etc, est mieux traité aujourd'hui à Newgate qu'un pauvre royaliste qui a souffert toute sa vie pour le roi ne l'est à Whitehall au milieu de ses amis. Il s'est longuement élevé contre le fait qu'un homme couche avec sa femme pendant le carême, disant qu'on peut être aussi incontinent avec sa femme pendant cette période qu'à une autre dans le lit d'un autre homme.
            De là avec Mr Moore à la Grand-Salle où je me promenai un peu, et à la Garde-Robe pour dîner, et retour au bureau pour travailler jusque tard le soir, seul, et à la maison et au lit.


                                                                                                                    8 mars

            En voiture avec les deux sirs William à Westminster, car c'était un jour important à la Chambre, il s'agissait de voter l'affaire du fouage, ce qui fut fait.
            Dans la salle je rencontrai le sergent Pierce. Nous allâmes prendre une chope de bière au Cygne, et là il me raconta que milady Monck avait distribué toutes les places que Mr Edward Montagu avait espéré avoir en tant que grand écuyer de la reine. Je crains que cela ne le ruine car il comptait beaucoup sur les avantages qu'il retirerait de ces places. Il me raconta aussi bien des vilaines histoires sur lui et sur son frère Ralph, ce qui m'afflige, s'agissant de personnes de qualité comme eux.
            Vers une heure allai en compagnie des deux sirs William et d'un certain sir Richard Brames,Trinity House. Mais nous arrivâmes après le dîner, nous nous fîmes alors apprêter quelque chose. Sir William Batten fut pris d'un accès de toux qui dura fort longtemps et le rendit fort malade,   loisirs.lemessager.fr                                                      il s'en retourna chez lui indisposé.
Afficher l'image d'origine            Sir William Penn et moi au bureau, arriva ensuite sir George Carteret, et nous fîmes chercher sir Thomas Allen, un des échevins de la Cité, pour l'affaire d'un certain colonel Appesley que nous avions pris à contrefaire des factures avec toutes nos signatures et celles des officiers des arsenaux, si bien contrefaites que je ne m'en serais jamais méfié. Cette affaire nous retint au bureau jusqu'à 10 heures du soir, et enfin nous l'envoyâmes avec un officier de police au Comptoir. Et nous avons lancé un mandat de prise de corps contre un de ses complices, un certain Bienkinsop.
            Puis à la maison et écrivis à mon père, et au lit.


                                                                                                                           9 mars
                                                                                                        Jour du Seigneur
            A l'église le matin, dînai à la maison, puis de nouveau à l'église et entendu Mr Naylor, que j'ai connu autrefois de Caius Collège, faire un sermon très éloquent. De là chez sir William Batten pour prendre de ses nouvelles. Puis je me promenai une heure avec sir William Penn au jardin et il vint avec moi souper à la maison, et la prière et au lit.


                                                                                                                       10 mars

            Au bureau à travailler toute la matinée, et ma femme étant allée faire quelques emplettes dans la Cité, je dînai avec sir William Batten et l'après-midi je retrouvai sir William Penn au bureau de la Trésorerie où nous avons désarmé et payé la solde de l'équipage du Gift Nous restâmes tard le soir de sorte que je repassai chez sir William Batten pour manger de nouveau un morceau. Et à la maison et au lit, demain étant jour de lessive.


                                                                                                                       11 mars

            Au bureau toute la matinée, et tout l'après-midi à fouiller des papiers dans mon cabinet, en déchirer certains et classer d'autres jusque tard le soir, et au lit, ma femme étant indisposée tout ce jour. Cet après-midi Mrs Turner et Théophilia sont venues me voir, sa mère n'était pas sortie depuis bien des jours, mais elle va maintenant assez bien et c'est à moi qu'elle a fait une de ses premières visites.


                                                                                                                          12 mars

            Au bureau du matin jusqu'au soir, à mettre de l'ordre dans des papiers afin qu'ainsi mon bureau soit en ordre. Je me suis fort appliqué à classer et plier des papiers. Dînai à la maison et arriva Mrs Goldsborough pour son ancienne affaire, mais je fis vite et la renvoyai.   tudorplace.com.ar
Afficher l'image d'origine            Ce matin nous apprenons par Mr Coventry que sir George Downing, en fourbe perfide qu'il est, même cette action est utile au roi, il ne peut pas l'accomplir en conscience, s'est emparé de Okey, Corbet et Barkestead à Delft en Hollande et les a rapatriés par le Blackmoore.
           Sir William Penn me disait cet après-midi comme cette action est étrange de la part de Downing. Il m'a parlé d'un discours qu'il a fait aux Etats généraux de Hollande, leur disant en face qu'il remarquait qu'on ne le recevait pas maintenant avec le respect et les honneurs qu'on lui accordait quand il venait de la part de ce traître et de ce rebelle, Cromwell, de qui il a reçu, j'en suis sûr tous les biens qu'il possède, et ils le savent eux aussi.                                                                                
                                                                                                                   

                                                                                                                       13 mars

            Toute la journée soit au bureau soit à la maison, occupé à travailler jusque tard le soir, car depuis quelque temps je m'applique fort à mon travail. Et j'y trouve grand plaisir, et de plus en plus de contentement.


                                                                                                                     14 mars 1662

            Au bureau toute la matinée, A midi sir William Penn et moi concluons un marché avec les ouvriers pour sa maison. Les conditions cependant ne me paraissent pas telles que je les aurais voulues et j'en fus contrarié et lui aussi de me voir si critique à l'égard de ce marché. A la maison pour dîner. L'après-midi arriva l'Allemand, le Dr Kuffler, pour nous parler de sa machine à faire sauter les navires. Nous ne doutions pas du fait, car elle a été essayée au temps de Cromwell, mais du danger qu'il y a à la transporter à bord. Mais il nous affirma que quand il en arrivera à confier son secret au roi, car nul autre que les rois, les uns à la suite des autres, et leurs héritiers, ne doit le connaître, on verra bien qu'il n'y a aucun danger.
            Nous ne décidâmes rien, mais nous en parlerons demain avec le duc d'York.
            L'après-midi quand nous en eûmes fini avec cet homme j'allai parler avec mon oncle Wight et j'apprends que ma tante est malade depuis un bon moment des suites d'une fausse couche. Je suis restée causer avec elle un bon moment.
            Puis à la maison où j'apprends que Sarah ma servante a été très malade toute la journée et que ma femme redoute que ce soit une fièvre, ce qui me tracasse fort.
            Puis à mon luth dont je n'ai pas joué depuis une semaine ou deux, essayai les deux chansons de " Nulla nulla ", etc et de " Ne contemplez pas les Cygnes ", que Mr Birchensha a mises en musique pour moi, il y a peu. Je trouve que telles quelles ce sont d'incomparables chansons, ce dont je ne suis pas peu fier, parce que je suis sûr que personne au monde ne les possède, que moi, pas même celui qui les a mises en musique.
            Puis au lit.


                                                                                                               15 mars

            Allai avec les deux sirs George Carteret et les deux sirs William à Whitehall pour présenter mes respects au Duc dans son cabinet, et voir la façon d'obtenir de l'argent pour la marine entre autres. De retour au bureau toute la matinée, puis à la Bourse pour y affréter un bateau pour Madère, sans en trouver. Puis à la maison pour dîner et travail avec George Carteret au bureau jusque tard le soir, j'écrivis des lettres et rentrai me coucher, tracassé par la maladie de ma servante.


                                                                                                                16 mars
leszoosdanslemonde.com                                                                                             Jour du Seigneur
Afficher l'image d'origine            Ce matin, jusqu'à la fin des offices passai d'une église à une autre pour entendre un petit bout de l'office.  Puis à la Garde-Robe dîner avec les jeunes dames et puis dans la chambre de milady où j'ai causé avec elle un grand moment. Puis à pied à Whitehall, une heure ou deux dans le parc maintenant fort agréable. Le roi et le Duc vinrent voir s'ébattre leurs oiseaux. Le Duc m'adressa la parole avec beaucoup d'affabilité. Je rentrai à pied à la maison, m'arrêtant chez Tom pour lui communiquer ma décision à propos de la livrée de mon petit laquais. Là je passai une heure dans le jardin avec sir William Penn, puis ma femme et moi allâmes souper chez lui où se trouve son fils William en mauvaise santé. Mais je crois que ce sont toutes leurs affaires qui vont mal. Ils ont l'air chagrin mais je ne sais pas ce qui les tourmente. Buvant de la petite bière froide je me sentis mal et dus sortir pour vomir, je me remis et rentrai me coucher. Craignant que ma servante soit toujours malade, ma femme et moi nous installâmes dans la chambre nattée.


                                                                                                                17 mars 1662

            Seul toute la matinée au bureau pour y mettre de l'ordre. A midi à la Bourse pour voir et me faire voir. Dîner à la maison et de nouveau au bureau jusqu'au soir et à la maison et après souper et avoir lu un moment, au lit.
            Hier soir la pinque le Blackmoore a amené trois prisonniers, Barkstead, Okey et Corbet, à la Tour, qui ont été pris à Delft en Hollande, où me dit le commandant que les Hollandais ont mis longtemps à se laisser convaincre de les laisser partir, puisque c'est sur leur territoire qu'ils avaient été faits prisonniers. Mais sir George Downing fit la sourde oreille, bien que le monde entier le traite maintenant de gredin d'une noire ingratitude.


                                                                                                                  18 mars

            Toute la matinée au bureau avec sir William Penn, dînai à la maison avec Llewellyn et Burton. Puis retour au bureau...... puis avec sir William Penn sommes montés à bord de quelques-uns des navires que l'on arme en ce moment pour les Indes Orientales et le Portugal, voir où en sont les préparatifs. Retour à la maison et j'écris à mon père par le courrier au sujet de l'audience du tribunal de Brampton qui approche. Mais ce qui me tracasse c'est que mon père est maintenant atteint d'une fièvre qui peut, je le crains, mettre sa vie en danger. Et au lit.


                                                                                                                   19 mars

            Tout le jour au bureau à mettre de l'ordre, et dans la soirée je résumai les papiers de mon oncle le capitaine en un cahier unique, que j'appelle " Mon cahier de Brampton ", afin de mieux saisir où nous en sommes.
            A la maison, soupai et au lit.
            Ce midi arrive une lettre de Thomas Pepys en réponse à une lettre où je le réprimandai de ne pas être venu me voir, comme il me l'avait promis, pour me dire sa décision et celle de son père au sujet de son différend. Mais il m'écrit avec exactement le même mépris que j'ai usé envers lui...... Bien que je sois un peu tracassé qu'il ne fasse pas plus de cas de ma colère, je ne puis cependant l'en blâmer, car il est le fils du frère aîné et ne m'est en rien redevable.


                                                                                                                20 mars

            A mon bureau toute la matinée. A midi à la Bourse et dîner à la maison. Puis au bureau jusque tard le soir, et à la maison, et au lit. J'ai l'esprit en repos quand je m'occupe de mon travail, ce qui, il me semble, devrait me prouver que je ne dois pas agir autrement.


                                                                                                                     21 mars
                                                                                                    costumes-arts-passion.e-monsite.com
Afficher l'image d'origine            Par le fleuve à Whitehall avec sir William Batten, lui à Westminster. J'allai voir Sarah et le logis de milord, fort sale, qu'on doit aménager pour le retour de milord qui arrive avec la reine. De là à la Grand-Salle de Westminster. Je me promenai de long en large et j'appris la grande dispute qu'il y a eu entre milord le Chancelier et milord de Bristol, sur une clause que milord le chancelier voulait faire introduire dans le projet de loi sur la conformité, disant que le roi aura pouvoir lorsqu'il le jugera bon d'exempter de la loi sur la conformité. Et bien qu'elle ait été votée par la Chambre des lords, on estime qu'elle ne saura guère franchir les Communes. J'y rencontrai Chetwind, Parry et plusieurs autres, et nous allâmes boire de la bière à l'absinthe, derrière la Chambre des lords, dans une petite maison qui était sans aucun doute une maison de débauche, la maîtresse de la maison en ayant l'aspect et le costume. Nous nous séparâmes à midi. J'allai par le fleuve retrouver ma femme à la Garde-Robe, mais milady et tout le monde avaient dîné. Je dînai en bas avec les domestiques puis je montai chez milady et restai causer un bon moment. Puis allai à pied dans Cheapside où je vis mon portrait miniature...... Retour et suis resté tard à écrire dans mon bureau, puis à la maison et au lit. Tracassé parce que c'est mon petit laquais qui est à son tour malade d'une fièvre à ce que nous craignons.


                                                                                                          22 mars

            A mon bureau toute la matinée, à midi avec les deux sirs William allons par le fleuve voir le
" Lewes " , capitaine Dikons, navire marchand, où nous trouvâmes les armateurs, sir John Lewis et Lewis l'échevin et d'autres grands négociants, un certain Jeffreys est un homme jovial et maladroit, lui et moi nous traitâmes de frères et il fit toute la joie de la compagnie. Nous fîmes un excellent dîner et nous bûmes à la santé de nos épouses avec un salut de sept ou neuf coups de canon chacune. Fûmes extrêmement gais et revînmes en canot. Je fus contrarié de voir que Griffith avait laissé ouverte la porte du bureau, et j'eus dessein d'emporter le verrou ou le tapis par représailles, y renonçai mais l'envoyai chercher pour le réprimander.

                                                                                                                23 mars
                                                                                             Jour du Seigneur
            Ce matin on m'a apporté la livrée de mon petit laquais qui est fort élégante. Je pense rester toujours aux passements noir et or sur gris, qui est la couleur de mes armes. A l'église le matin, et à la maison avec sir William. Nous avons mangé de grosses huîtres pochées. Je rentrai et tandis que je dînais avec ma femme je fus malade et fus obligé de vomir mes huîtres, et cela m'a remis.
            Au bout d'un moment une voiture vint me chercher sur mon ordre, et ma femme et moi nous rendîmes à Westminster chez Mrs Hunt, moi à Whitehall, à Worcester House et chez milord le trésorier où je devais trouver sir George Carteret, mais je ne trouvai personne nulle part. Revins donc à Whitehall où je trouvai le capitaine Isham arrivé aujourd'hui même de Lisbonne avec une lettre de la reine au roi, et il me donne des lettres qui me disent que notre flotte est tout entière à Lisbonne et que la reine n'a pas l'intention d'embarquer avant demain en quinze.
            Puis, ayant envoyé chercher ma femme, allons chez milady Sandwich. Après une courte visite, nous sommes rentrés, elle à la maison, moi chez George Carteret pour affaires, puis à la maison. Sarah ayant son accès de fièvre, nous sommes allés au lit.


                                                                                                                  24 mars,

            De bonne heure sir George Carteret, les deux sirs William et moi sommes montés à bord de
" l'Experiment " car il doit partir porter différentes choses à Madère avec l'escadre des Indes orientales. Sir William Penn partit pour Deptford envoyer d'autres ouvriers, nous nous restâmes jusqu'à midi à causer, à boire, à manger un bon jambon salé anglais, et ayant bien tout réglé, je revins à la maison où je trouvai Jane, notre ancienne servante venue de la campagne. Et j'ai envie de la reprendre.
Résultat de recherche d'images pour "hure de saumon"            Au bout d'un moment arrive la " belle Pearse " pour voir ma femme et lui apporter deux postiches de cheveux naturels que la mode fait maintenant porter au dames. Ils sont fort jolis et ils sont faits des cheveux de ma femme, sans quoi je ne les supporterais pas. Après un moment je partis voir si on jouait une pièce et je n'en trouvai aucune à l'affiche, car c'est la semaine sainte. Je rentrai donc et pris le canot avec elles pour Westminster, mais comme nous débordions du quai avec le canot Griffith vint à ma rencontre pour me dire que sir George Carteret et les autres étaient au bureau. Je voulus donc les accompagner jusqu'au delà du Pont et revenir ensuite, mais la marée étant contre nous quand nous eûmes passé le Pont nous fûmes ramenés en arrière fort dangereusement et Mrs Pearse fut grandement apeurée. Je les ramenai donc sur l'autre rive et nous allâmes à pied jusqu'à l'Ours et les renvoyai. Je revins au bureau, mais ne trouvant personne je revins à l'ancien Cygne et de là à l'ancienne Bourse par le fleuve et les retrouvai. De là en voiture j'emmenai ma femme chez Bowes faire une emplette, et tandis qu'elles étaient là j'allai à la Grand-Salle où j'achetai le livre des Observations sur les Tables Hebdomadaires de Mortalité, écrit par Mr Graunt, et qui me paraît à première vue fort bon.
            Je retournai prendre ma femme m'arrêtant chez mon frère Tom que je trouvai ayant beaucoup d'ouvrage, ce dont je me réjouis, et de là à la nouvelle Bourse et à la maison. Et j'allai chez sir William Batten où je soupai, simplement parce que j'avais faim, et pour n'avoir rien à préparer à la maison, ce qui n'est pas et ne sera pas mon habitude.
            A la maison et au lit.


                                                                                                                   25 mars
                                                                                                 L"Annonciation
            Toute la matinée au bureau. Dînai avec ma femme à la maison, puis au bureau où...... je restai à rédiger des lettres et à régler d'autres affaires....... Enfin tard dans la soirée, sir George Lane m'envoya un exemplaire de la Chambre du conseil. L'esprit en repos rentrai souper et me coucher.


                                                                                                                   26 mars

            Levé de bonne heure, car c'est, par la grande faveur de Dieu, le quatrième jour de commémoration solennelle de mon opération de la pierre, il y a aujourd'hui quatre ans. Et je suis par la bonté de Dieu en très bonne santé et en passe de prospérer. Loué en soit le nom du Seigneur. Au bureau et chez sir George Carteret toute la matinée pour affaires. A midi vint ma bonne invitée, Mrs Turner, Theophila et ma cousine Norton et un certain Mr Lewin, des gardes du corps. Il nous parla d'un de ses camarades tué ce matin en duel. J'avais un élégant dîner préparé pour eux : deux carpes cuites à l'étouffée, six poulets rôtis, une hure de saumon chaude, en premier service, un pudding aux oeufs parfumé à la barbotine, et deux langues de boeuf et du fromage en second. Et nous fûmes très gais tout l'après-midi, à causer, à chanter et à jouer du flageolet. Le soir ils partirent fort contents, et moi plein de satisfaction. Avec ma femme promenade au jardin, une demi-heure, et à la maison souper et coucher.
          Nous avions un cuisinier pour préparer le dîner aujourd'hui et nous avions rappeler Jane pour nous aider. Et ma femme et elle se sont accordées pour 3 livres par an ( elle ne voulait pas se placer à moins ). Jusqu'à ce que l'une et l'autre trouvent mieux, elle reste donc avec nous, et j'espère que les choses iront bien chez nous si seulement la pauvre Sarah se débarrasse de sa fièvre.


                                                                                                              27 mars

            De bonne heure avec sir George Carteret et les deux sirs William sommes allés à Deptford, par grand vent et pluie, achetant un cabillaud et des crevettes dans Fish Street.
            Avons payé la solde de l'équipage du Guernesey. Petit navire, mais la solde fut élevée, car l'équipage n'avait pas été payé depuis avant l'arrivée du roi. Ce qui veut dire que non seulement le roi paie les soldes pour tout le temps que le navire a été désarmé, mais que les pauvres marins ont été pour la plupart été forcés d'emprunter tout l'argent qui leur est dû pour leur solde avant de la percevoir, et à un taux élevé, Dieu le sait. De sorte que beaucoup d'entre eux n'avaient pas grand chose à percevoir à la table. Spectacle qui m'affligea.
            A dîner très gais, puis sir George revint à Londres, et nous recommençâmes à payer, et cela fait, retour en voiture, et au bureau..... et à la maison.


                                                                                                            28 mars
                                                                                             Vendredi saint
            A la maison toute la matinée, et dînai avec ma femme, un bon dîner. A mon bureau tout l'après-midi. Le soir dans mon cabinet pour lire et chanter, puis souper et au lit.


                                                                                                            29 mars
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Afficher l'image d'origine            Au bureau toute la matinée, puis à la Garde-Robe, et comme j'arrivai tard je dînai avec les domestiques, puis je montai chez milady où je restai deux heures à causer avec elle d'affaires de famille, avec grande satisfaction et avec assurance. Puis..... rentrai à la maison que mes gens nettoient pour demain...... et au lit.


                                                                                                                                                                          30 mars
                                            Jour de Pâques
            Avec mon vieux costume noir rénové, j'étais fort proprement vêtu aujourd'hui, et mon petit laquais, son vieux costume avec de nouveaux parements, fort élégant. A l'église ce matin, puis à la maison laissant les deux sirs William communier, ce que je me reproche d'avoir toujours manqué, sauf une ou deux fois à Cambridge. Dînai avec ma femme, une belle épaule de veau, cuisinée par Jane et élégamment servie, ce qui nous plût beaucoup......
            Ma femme et moi à l'église l'après-midi, nous prîmes place, elle au-dessous de moi, et par ce moyen la préséance du banc, que prend milady Batten avec sa fille, n'existe plus. Après le sermon sommes tous deux restés assis sur le banc et sommes sortis seuls un bon moment après elles, ce qui, à mon avis, est un excellent plan pour la suite, pour éviter des querelles.
            Nous nous promenâmes une heure ou deux sur la terrasse, ce qui commence à être fort agréable, le jardin étant en bon état.
            Puis à souper, qui est encore bien servi. nous avions un homard que Meg Penn a envoyé à ma femme cet après-midi ainsi qu'un crabe. Impossible d'en trouver la raison, mais il y a quelque manoeuvre ou intention, car depuis quelque temps nous étions assez distants.
            Après souper, au lit.


                                                                                                                  31 mars 1662

            Ce matin Mr Coventry et tous nos collègues se sont réunis au bureau pour une affaire de subsistances. Cela réglé nous nous quittâmes.
            Allai dîner chez milord Crew, m'arrêtant chez mon frère Tom. Je vois qu'il est en train de faire son chemin, ce qui me fait grand plaisir. On m'a traité avec beaucoup de respect. Parlant avec lui des dettes de milord et de savoir si nous devons profiter d'une offre qu'a faite George Carteret de prêter à milady 4 ou 5 mille livres, il m'a dit qu'il n'en est pas question, qu'il ne faut pas que nous fassions de milord son obligé. Et il posa la question de savoir s'il ne serait pas de l'intérêt de milord d'apparaître un peu endetté aux yeux du roi, et que les gens lui réclament à grands cris comme à d'autres leur argent, afin que le roi et tout le monde voient qu'il a recours pour l'honneur du roi à sa propre fortune, ce que, me dit-il, font beaucoup de gens. Mais en fin de compte, si l'occasion se présente, lui et moi serons contraints.
            Puis chez sir Thomas Crew. Il a été et est encore malade, d'une crise d'apoplexie. Avons discuté des vilenies de Mr Montagu et du déshonneur qu'il infligera à milord, sans compter qu'il l'a escroqué de 2 ou 3 mille livres, ce qui n'est que trop vrai.
            De là à la comédie où arrivant en retard et rencontrant sir William Penn qui avait pris des places pour ma femme et pour sa fille au parterre, lui et moi allâmes dans une des loges. Nous avons entendu Le petit filou, bonne pièce et bien jouée.
            A la maison, je me promenai dans le jardin avec eux. Puis chez moi pour souper, et resté tard à causer, puis au lit.


                                                                               à suivre........
                                                                                                       1er avril

                  
            A l'intérieur toute......./