jeudi 26 janvier 2017

Reginald et les tariifs Saki ( Nouvelle Angleterre )


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                                                        Reginald et les tarifs

            " Ne comptez pas sur moi pour vous entretenir de la Question Fiscale, dit Reginald, car je ne voudrais surtout pas avoir l'air ennuyeux. Cependant je pense que nous souffrons davantage du système de libre échange que nous ne l'imaginons. J'aimerais pour ma part taxer lourdement un partenaire de bridge qui allonge une suite dans le rouge et s'en remet ensuite lâchement à la Providence. Et ce n'est pas une licence totale sur les bavardages qui pourra arranger les choses. A mon avis il devrait exister une prime à l'exportation ( est-ce ainsi que l'on dit ? ) pour tous ces casse-pieds qui vous reprochent de ne pas prendre la vie au sérieux. Je ne connais que deux sortes de personnes qui sont obligées de prendre la vie au sérieux : les fillettes de treize ans et le Hohenzollern. On leur accorderait alors une dispense. Pour les Albanais c'est une autre paire de manches : eux, c'est la vie tout court qu'ils prennent, chaque fois qu'ils en ont l'occasion. Aussi gare à ne pas la leur fournir. Le seul Albanais à qui j'ai jamais eu affaire était d'ailleurs chrétien et épicier de surcroît, je veux dire de son état, et je ne crois pas qu'il ait jamais tué qui que ce soit. Je me suis abstenu de l'interroger à ce sujet, ce qui montre bien ma délicatesse. Par contre, sa femme, Mrs Nicorax, prétend que j'en suis entièrement dépourvu, de délicatesse s'entend. Elle m'en veut encore pour cette histoire de souris. Voyez-vous, lorsque je séjournais chez eux, il y avait une souris qui dansait le fox-trot dans ma chambre la moitié de la nuit, et comme aucune de leurs satanées souricières ne parvenait à l'attirer, je décidai de jouer sur son point faible, c'est-à-dire l'estomac. Je la baptisai donc Percy et tous les soirs  je garnissais de friandises le petit trou où elle se retirait pour la nuit et ainsi se tenait-elle tranquille pendant que je lisais un livre soporifique avant de m'endormir. Or voilà qu'aujourd'hui cette brave femme m'accuse d'avoir ainsi introduit chez elle une colonie de souris.  *
Afficher l'image d'origine            Mais ce n'est pas pour autant qu'elle m'accusait d'indélicatesse. Non, c'est pour tout autre chose. Figurez-vous qu'un jour elle s'est mis en tête de monter à cheval avec moi, et comme nous rentrions en traversant des prés, voilà qu'il lui vient à l'esprit d'essayer de faire franchir à son poney un espèce de petit ruisseau assez bourbeux qui se trouvait là. Mais l'entêté refusa. Il voulut bien l'accompagner jusqu'au bord de l'eau, mais pas plus loin. Mrs Nicorax fit ensuite le trajet toute seule. J'ai donc dû la repêcher. Or mes culottes d'équitation n'ont pas été coupées pour la pêche au saumon. Les enfiler est déjà tout un art, ne parlons pas de monter avec elles. Elle, elle portait une de ces tenues d'amazone boutonnées de haut en bas et lacées dans le dos dont il vaut mieux se défaire en cas d'urgence, et qui resta donc, à cette occasion, accrochée aux roseaux. Elle eut beau insister pour que j'allasse la repêcher, aussi j'estimai avoir assez joué la fille du Pharaon pour un après-midi d'octobre car, il faut bien le dire, j'avais hâte de boire mon thé. J'ai donc hissé la dame sur son poney et je l'ai ramené dare-dare chez elle. Or avec le temps pluvieux qu'il faisait et l'allure que j'avais imprimé à notre course, son costume abrégé présentait un débraillé qui, sur une toute autre poitrine, eût pu paraître magnifique, ce qui ne l'empêcha pas de me vouer aux gémonies quand je reconnus n'avoir sur moi ni épingles ni bouts de ficelles. Et puis quoi encore ! Certaines femmes ont de ces exigences tout de même. Quand nous eûmes atteint l'allée elle insista pour que nous contournions par les écuries, mais les poneys savent bien qu'on leur donne toujours un morceau de sucre devant la porte d'entrée et pour moi j'ai pour principe de ne jamais contrarier un poney qui tire sur sa bride. Quant à Mrs Nicorax, elle avait un mal fou à retenir ensemble les pièces de sa tenue équestre qui partait en lambeaux. Or, comble de malchance toute l'assemblée était, ce soir-là, rassemblée sur le perron pour admirer le coucher de soleil. Le seul jour du mois où l'astre qui nous éclaire et nous réchauffe avait daigné montrer le bout de son nez, comme Mrs Nic. me le fit vicieusement remarquer. Et je n'oublierai non plus jamais l'expression du mari quand il nous vit arriver.  chiens-online.com
Afficher l'image d'origine            - Ma chérie, c'en est trop ! lâcha-t-il simplement en considérant l'état de sa toilette.
             C'était le commentaire le plus fin que je lui eusse jamais entendu faire. Quant à moi, je me sauvai dans la bibliothèque pour en rire tout mon saoul. Il paraît que je manque de délicatesse.
            A propos de tarifs le liftier, qui se cultive en lisant entre les paliers, prétend qu'il ne faut pas taxer les matières premières. Mais qu'est-ce au juste qu'une matière première ? Mrs van Challaby, quant à elle, estime que les hommes sont des matières premières jusqu'au jour où on les épouse. Après avoir rencontré Mrs van Challaby, ou l'une de ses semblables, j'imagine sans peine qu'ils doivent devenir rapidement des produits finis. Et elle a suffisamment d'expérience dans ce domaine pour étayer sa théorie. Elle a perdu un mari dans un accident de chemin de fer, divorcé du deuxième et le troisième vient de se faire nommer président d'un cartel de boeuf.
            - Quel besoin avait-il de se charger d'une responsabilité pareille ? m'a-t-elle demandé d'une voix geignarde, et j'ai vaguement suggéré que c'était peut-être parce qu'il s'ennuyait un peu chez lui.
            J'ai dit ça comme ça, car j'aurais eu l'air impoli en ne répondant rien. Eh bien croyez-le ou pas, mais depuis ce jour-là Mrs van Challaby ne cesse de dire des choses très méchantes sur mon compte.
            Il est bien dommage que les gens ne puissent discuter de questions fiscales sans s'énerver. Elle m'a toutefois écrit le lendemain  pour me demander si je ne pourrais pas lui dénicher un terrier Yorkshire de la taille et de la couleur qui sont à la mode en ce moment, ce qui est pour une femme, et surtout une femme comme elle, presque une manière de vous faire entendre qu'elle a été un peu trop vive. Elle lui attachera une faveur rose saumon autour du cou, l'appellera Reggie et le traînera partout derrière elle comme cette pauvre Miriam KIlopstock qui prenait son chow-chow dans la salle de bains avec elle. C'est ainsi qu'une fois, pendant qu'elle prenait son bain, le chien a déchiré tous ses effets. Comme Miriam est toujours en retard pour le petit déjeuner, on n'a commencé à s'inquiéter que vers le milieu du déjeuner.                                                                    
Résultat de recherche d'images pour "chow chow"            Mais en voilà assez sur cette maudite Question fiscale.
            Si seulement je ne tombais pas toujours au bridge sur un partenaire qui joue comme un pied.


*     youtube.com 


                                                                           SAKI

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